• [Critique] The Visit

    Prenez un réalisateur qui n'en finit plus de décevoir, ajoutez-y une maison de production putassière et un genre malmené toujours davantage chaque année et enrobez le tout avec du found-footage à la Paranormal Activity. Vous obtenez The Visit, le dernier long-métrage en date de ce brave Night Shyamalan, jadis un réalisateur bluffant et respecté (souvenez-vous du Sixième Sens ou d'Incassable), depuis enlevé par des extra-terrestres et remplacé par un cinéaste de plus en plus médiocre. Pour tenter de remonter enfin la pente après les désastres After Earth et Avatar, l'américain revient au petit budget et pactise avec le diable, en l’occurrence BlumHouse, société de production responsable des derniers viols du genre horrifique sur vos écrans de cinéma. Pourtant, malgré toute l'appréhension naturelle autour d'un tel projet, la presse spécialisée semblait avoir apprécié le film. Ni une ni deux, il n'en faut pas plus pour attiser la curiosité et espérer que Shyamalan soit de retour de la planète où on le séquestrait. The Visit signe-t-il le retour au sommet de l'américain ?

    Suspense.
    Non. Bon, on ne va pas faire durer la chose, si The Visit arrive à conquérir un quelconque sommet, ce n'est certainement pas celui de la qualité ou de la terreur. Pour construire ce film, Night Shyamalan (ou son double) s'est fixé un pari : réunir tous les plus mauvais éléments des films d'horreurs populaires récents dans un seul et même métrage. Du coup, nous voici bien embêtés pour la critique parce que le résultat est tellement... hum... incroyable, que l'on a du mal à savoir par où commencer. Prenons d'abord le postulat de départ. Deux enfants bien mais alors bien bien chiants sont envoyés par leur mère cougar chez leurs grands-parents qu'ils n'ont jamais vus. Déjà, outre la mère qui part se trémousser sur une croisière pour beaufs et qui, visiblement, n'en a rien à carrer de ses deux mômes à tel point qu'elle les envoie chez des gens qu'elle n'a pas vus depuis X temps (et on se demande bien comment elle a repris contact vu qu'ils sont censés ne plus s'adresser la parole), on se rend compte que le vrai cauchemar de ce film, c'est qu'il adopte le point de vue de la cinéaste en herbe Becca, qui va de fait capturer tous les événements que nous allons voir à l'écran. Après cinq minutes où l'on comprend déjà que c'est très mal barré et qu'on espère au plus vite que le jeune Tyler se fasse passer dessus par une moissonneuse batteuse, Shyamalan installe les deux antagonistes du récit, à savoir les grands-parents. Ceux-ci vont peu à peu afficher un comportement étrange et les enfants vont même devoir rester enfermés dans leur chambre après 21h30. Ce qu'ils ne vont pas respecter, bien évidemment. Une chose aussi prévisible que le résultat d'une nuit sous la tente entre un ours et un campeur. Du coup, les événements s'enchaînent et les deux garnements comprennent que quelque chose de louche se trame dans le coin.

    Comme on l'a dit plus haut, cinq minutes après le début du film, on se dit que l'on a vraiment, mais alors vraiment mal choisi son ticket de cinéma. Première raison évidente, Shyamalan adopte le found footage, soit le style filmique le plus chiant et le plus moche que le cinéma ait produit ces dernières années. Pire encore, il ne l'utilise pas tout le temps et quelques scènes sont bien des plans filmés ordinairement, posant immédiatement la question de "pourquoi avoir fait du found footage alors ?". Quand on connaît la puissante mise en scène que possédait le réalisateur auparavant (il y a longtemps certes), quelle est l'utilité d'employer cet artifice médiocre et agaçant au possible ?
    De produire un message sur le cinéma et de nous plonger dans le point de vue intime des deux enfants ? Merci bien mais on s'en serait passé volontiers. Parce que, seconde raison au malaise qui nous envahit, les deux cinéastes en herbe (c'est-à-dire les enfants) correspondent exactement au cliché ambulant de ces gosses de films d'horreur stupides, chiants et totalement suicidaires ("Tiens si je visitais la cabane où mon vieux entasse des trucs étranges ?" ou "Tiens, y'a des bruits bizarres dans le couloir, si j'allais voir ?"). Pour enfoncer le clou, le réalisateur américain va piquer la pire idée de ses collègues espagnols dans le film [REC] : les interviews. Vous pensiez que le film allait être chiant ? Et bien vous aviez raison. Puisque non seulement ces scènes sont ridicules, mais en plus elles brisent toute possibilité de rythme pour l'histoire en surlignant à gros traits ce qui se veut comme le message de fond du métrage.

    Shyamalan ne réalise pas tant un film d’horreur qu'un conte burlesque. Le souci majeur, c'est qu'on doute que ce soit volontaire. Vendu, étiqueté et présenté comme un film d'horreur, The Visit n'a rigoureusement rien d'effrayant, exceptée sa médiocrité sans fond. Il accumule absolument tous les clichés de films d'horreur (et les plus récents en plus pour parfaire le tout) en reprenant le rythme lent et chiant d'un Paranormal Activity (mais en moins effrayant, oui, c'est possible), en mettant des vieux aux tronches patibulaires (ce qui était à la base peut-être la seule bonne idée du film mais gâchée par un twist déplorable et totalement incohérent...) pour jouer les grands méchants, en allant surligner les gros traumatismes (en fait des débilités adolescentes totalement improbables) avec un script terminé au tractopelle, et pour finir par une morale sur le pardon qui arrive comme un cheveu sur la soupe (et dont, accessoirement, le spectateur n'a rien à cirer). En fait, autour du troisième âge, Shyamalan avait certainement quelque chose à jouer mais on a l'impression qu'il s'amuse à saboter tout son film du début à la fin. Le point d'orgue du récit sera tout de même une couche souillée écrasée sur la face de Tyler (qui n'a malheureusement pas fini dévoré vivant par des porcs). C'est là l'illustration de l'état lamentable du scénario et l'absence de toute subtilité dans la résolution des arcs narratifs. On ne parlera volontairement pas de la scène du plaquage qui est juste consternante de nullité. 

    Le plus gros problème de fond de The Visit, c'est qu'il fait rire et n'effraie jamais (s'il vous effraie, il va sérieusement falloir vous remettre en question chers lecteurs). Enquillant avec une joie malsaine tous les clichés les plus pénibles des derniers films d'horreur parus au cinéma (souvent estampillés BlumHouse, coïncidence ?), interprété par des acteurs qui embarrassent plus qu'autre chose avec une mention spéciale pour la prestation catastrophique de Deanna Dunagan, le film de Night Shyamalan confirme définitivement que le réalisateur a touché le fond et qu'il continue de creuser. 
    Quand on pense au nombre de films de genre (fantastique et/ou horreur) de qualité qui se promènent dans les festivals et que ce sont de telles daubes qui parviennent sur grand écran, il y a vraiment de quoi être désespéré. 

    Note : 0/10

     

     

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  • [Critique] The Plague Dogs

    En 1981, Disney sort un long-métrage avec un renard et un chien, la fameux Rox et Rouky. Il s'agit du dernier film sur lequel travaille un certain Don Bluth avant de partir à son compte pour réaliser le superbe Brisby et Le Secret de Nimh (dont on a déjà dit beaucoup de bien ici) en 1982. Pourquoi parler de Rox et Rouky ou Brisby ? Parce qu'alors que ces deux dessins-animés prennent des animaux pour parler de sujets plus ou moins graves (Brisby notamment, Rox et Rouky restant anecdotique), un troisième long-métrage a vu le jour en 1982 dans lequel deux chiens occupent les rôles principaux. Pourtant, vous n'avez jamais entendu parler de ce dernier. Interdit pendant près de 30 ans en France du fait de sa noirceur et de sa violence psychologique, The Plague Dogs du cinéaste américain Martin Rosen n'est projeté dans nos contrées qu'en 2012 (!!!). Comment une telle chose a pu se produire ? Tout simplement parce que le dessin-animé fait figure d'OFNI total à réserver à un public chevronné. Il est certainement l'un des seuls exemples de l'ère pré-Pixar où l'animation occidentale rivalise avec le ton adulte de l'animation japonaise. Comme les premières oeuvres d'un certain Don Bluth.
    Prenez une grande inspiration.

    Car il est probable que vous manquiez d'air à la vision de The Plague Dogs. Adapté du roman éponyme du britannique Richard Adams, le film explore le monde de l'expérimentation animale par le biais de deux chiens : Rowf, un labrador qui a perdu toute foi en l'homme, et Snitter, un fox-terrier qui vit dans l'espoir de retrouver un maître. La première scène du film donne le ton. On se retrouve dans une pièce froide, anguleuse, où trône un bassin conséquent. Dedans, Rowf se débat, nage inlassablement tandis que deux hommes chronomètrent. Inévitablement, Rowf se noie, épuisé. Il est alors repêché et réanimé par les scientifiques qui se congratulent de cette nouvelle bonne performance. Glaciale. Terrifiante. Ce sont les premiers mots qui viennent à l'esprit pour décrire cette introduction. Bien vite, Rosen nous entraîne dans le laboratoire où les cages se succèdent, renfermant des rats, des lapins, des singes et des chiens. Tous sont morts de peur, désespérés. Tous vivent dans l'horreur la plus absolue. Une erreur d'un gardien, un verrou mal fermé, et Rowf et Snitter s'échappent. Commence alors une épopée dans une lande anglaise désertique qui n'en finira pas de disséquer la cruauté humaine.

    The Plague Dogs est un calvaire moral. Jamais vous ne verrez un dessin-animé plus noir. Martin Rosen donne naissance à un monstre, un vrai. Il ne rechigne devant aucune horreur, montrant frontalement l'empilement des cages, les bêtes traitées comme des marchandises ou la détresse infinie des animaux piégés dans ce véritable camp de concentration animalier. Il faut voir ces instants où Rosen s'attarde sur un singe enfermé dans une cage de métal et qui se blottit désespérément contre la paroi glaciale pour comprendre que The Plague Dogs va nous donner la nausée. Plaidoyer d'une extrême virulence à l'encontre de l'expérimentation animale, le film accumule les parallèles entre les camps d'expérimentations nazis et ce qu'il se passe dans les laboratoires. On retrouve la même cruauté froide, la même déshumanisation et ce goût de cendres lorsque les deux chiens s'échappent par...un incinérateur. Il ne s'agit là que des vingt premières minutes du film, et, déjà, on assiste à quelque chose de magistral.

    La suite n'est cependant pas en reste. Relâchés dans le monde des hommes, les chiens s'interrogent. Pourquoi cette cruauté ? Comment survivre dans ce monde fait d'horreurs ? Une dichotomie intéressante se crée entre Snitter et Rowf, créant deux facettes d'un même désespoir. Rosen arrive à humaniser d'une façon extrêmement intense ses deux héros. Mieux, il ose bâtir son dessin-animé sur un unique trio, aucun autre personnage ne vient interférer hormis la voix-off des militaires et autres journalistes. Grâce à une animation fait de plans fixes crayonnés, The Plague Dogs renforce la noirceur de son sujet. Perdus au cœur de la lande anglaise, pourchassés par les hommes, les chiens retournent à l'état sauvage, bien aidés en cela par Futé, le renard. Incarnation de la survie animale mais aussi d'un certain cynisme désarmant, le renard complète à merveille le récit. Nos compagnons tentent alors de survivre. Après certaines désillusions et la peur panique de se retrouver piéger à nouveau, ils se résolvent à s'entraider pour tuer des moutons. Cela attirant inévitablement la foudre des hommes.

    Pendant ce temps, Martin Rosen décortique ces deux personnages. Rowf devient de plus en plus catégorique à l'égard des hommes, des monstres cruels qui ne leur veulent que du mal, tandis que Snitter s'affirme comme le héros le plus tragique du métrage. Victime d'une expérience sinistre au cerveau, le chien confond progressivement le réel et ses fantasmes. La superposition d'un foyer douillet et de la froideur de son aventure crée une tension émotionnelle supplémentaire. D'autant plus que Rosen le fait disserter sur ses espoirs et ses chimères, véritable crève-cœur au milieu d'une aventure sans aucun espoir. Reste alors les humains. The Plague Dogs ne les montre jamais. Du moins jamais leurs visages. Dans le film, les hommes sont des Dieux cruels et sanguinaires. Ils parlent hors-champ, complotent, condamnent, mentent et surtout tuent. Plus qu'un réquisitoire contre l'humanité, le film abat la figure humaine. Elle dépouille tous les artifices pour ne laisser que la bête immonde. Ici, l'animal n'est plus celui que l'on croit. La violence du film n'est donc pas tant graphique (même très peu) mais bien psychologique. Et elle s'avère quasiment insoutenable.

    Martin Rosen trimbale ensuite les chiens dans des grottes et sur des plaines gelées et enneigées. Il s'achemine, petit à petit, vers une fin terrible que l'on sait inévitable. Acculés, les deux chiens perdent tout sens rationnel, Rowf se raccrochant à la folie de plus en plus évidente de Snitter. La dernière scène, rigoureusement atroce d'un point de vue psychologique, achève ce conte cruel et horrifiant. Dans l'univers créé par Martin Rosen, où tout n'est que métaphore autour du caractère inhumain de l'homme, reste un espoir. Une île prise dans la brume. Sauf que voilà, on le devine, on le pressent, l'île n'est qu'un mirage, l'espoir n'est qu'un mirage. Il n'y a pas d'espoir dans The Plague Dogs. Juste une inlassable fuite pour échapper au monstre humain. Dès lors, Snitter et Rowf prennent une toute autre apparence. Plus universelle, plus terrible. Peut-être qu'au final l'homme a chassé sa propre humanité depuis longtemps. 

    Un chef d'oeuvre. Voilà ce qu'est The Plague Dogs de Martin Rosen.
    Pour autant, le film est à fortement déconseiller aux enfants tant la violence psychologique et la noirceur implacable de l'oeuvre risque de les heurter profondément. Charge magistrale contre l'expérimentation animale et contre la cruauté humaine, The Plague Dogs laisse K.O.

    Note : 10/10

    Meilleures scènes : La traversée - L'hallucination dans la remise

     

     

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  • [Critique] Paprika

    Dans un futur plus ou moins proche, un nouveau type de traitement psycho-thérapeutique a été  inventé. Pour guérir les patients de leurs névroses et traumatismes, des personnes spécialement entraînées pénètrent dans les rêves de leurs clients pour exposer leurs peurs et les résoudre. Pour se faire, ils ont recours à une technologie révolutionnaire, la DC Mini, inventée par deux scientifiques : le Dr Kosaku Tokita, un génie obèse aux tendances enfantines, et le Dr Atsuko Chiba, plus réservée et bien plus mature. Encore en phase de test, la DC Mini est utilisée par Chiba pour pénétrer l'inconscient du commissaire Toshimi Konakawa, un ami de Toratarō Shima qui dirige l'équipe testant cette technologie onirique. Tout se passe pour le mieux jusqu'à ce que plusieurs prototypes de DC Mini soient volés et que les choses dérapent. Capable de pénétrer dans les rêves des autres, le voleur s'en prend à l'équipe scientifique et les pousse vers la folie. Bien vite, la réalité et le monde des rêves s'entrelacent, risquant de tuer les patients voir de détruire complètement le monde réel. Le temps est compté pour Atsuko Chiba qui va tenter de reprendre les choses en main grâce à son alter-ego facétieux évoluant dans la dimension onirique : Paprika.

    Si tous les amateurs d'anime connaissent le nom de Satoshi Kon, il n'en est pas de même du commun des mortels vivant en Occident. Considéré comme un des plus grands génies de l'anime japonais, Satoshi Kon arrive rapidement au poste convoité de réalisateur après avoir travaillé sur quelques OAVs mineurs. Son premier film, Perfect Blue connaît immédiatement un fort succès et décroche même quelques récompenses. Fort de cette réussite, Satoshi Kon désire adapter le roman Paprika de Yasutaka Tsutsui. Seulement voilà, faute d'obtenir les fonds nécessaires et suite à la faillite de l'entreprise de production, Paprika est mis au placard. Il faut attendre 9 ans pour que le réalisateur japonais puisse disposer des moyens nécessaires pour accomplir son rêve. Après Millenium Actress et Tokyo Godfathers, Satoshi Kon adapte enfin Paprika sous la forme d'un anime d'une heure trente. Énorme succès critique, le long-métrage parvient même à concourir pour le fameux Lion d'Or de la Mostra de Venise (qu'il n'obtient évidemment pas). Malheureusement, Satoshi Kon décède en 2010 des suites d'un cancer du pancréas, fauché en pleine gloire. Pourtant, son film-somme, Paprika, a attiré le respect d'un grand nombre de réalisateurs, allant jusqu'à très largement inspirer le fameux Inception de Christopher Nolan. Revenons donc quelques instants sur ce petit bijou encore trop méconnu.

    Sans préavis, Satoshi Kon lance le spectateur en plein milieu de son univers psychédélique. L'entrée en matière de Paprika nous jette dans l'inconscient de l'inspecteur Konakawa, délivrant immédiatement des images fabuleuses et folles sans aucune explication. Première évidence, Paprika possède un style et un aspect graphique époustouflants. Véritable joyaux d'animation magnifié à la fois par les folies visuelles de Satoshi Kon mais également par la tendance manifeste du film à abuser des couleurs criardes, le métrage s'avère rapidement un pur délice pour les yeux. Rares sont les films d'animation occidentaux à atteindre une telle qualité. Ce n'est d'ailleurs pas le seul aspect de Paprika qui écrase la production occidentale. Avec une maturité exemplaire, Paprika s'aventure sur un terrain que l'on pourrait croire miné : celui des rêves et de la perception.

    Loin d'être un film pour enfants, Paprika tisse un scénario aussi retors que machiavélique. Si l'on se perd même en chemin à plusieurs reprises, c'est un réel bonheur d'arpenter l'esprit labyrinthique du réalisateur. Construit entièrement sur la manipulation des rêves, Paprika va bien plus loin qu'Inception le fera par la suite. Ici, les événements ont réellement un côté aléatoire et complètement fou. Les choses les plus improbables se passent devant nos yeux : parade de frigos et poupées géantes, explosion de corps en milliers de papillons, transformation en sirène ou en chimère...bref nous sommes bel et bien dans le monde du rêve avec toute l'absurdité et le non-sens que cela peut suggérer. Enfin, presque. Au-delà de ces apparences délirantes, Paprika cherche constamment à faire passer des messages, à orienter son intrigue grâce aux étrangetés qui défilent à l'écran. Satoshi Kon ne laisse rien au hasard, bien au contraire, tout est calculé pour se fondre dans l'intrigue globale. 

    Et quelle intrigue ! Paprika adopte d'abord la forme d'un film policier (l'enquête sur le vol du DC Mini) pour totalement exploser les limites de ce genre par la suite et les confondre avec la science-fiction ou le fantastique. L'énigme principale passe au second plan au fur et à mesure de l'avancée de l'enquête pour une réflexion extrêmement poussée et stimulante centrée sur la perception de la réalité. Qu'est-ce que la réalité en définitif ? Qu'est-ce qui définit le monde réel ? Les alter-ego imaginaires des protagonistes viennent brouiller les cartes, Paprika devenant presque plus réel que Chiba au gré des péripéties du récit. La dichotomie réel/rêve s'évapore dès que Satoshi Kon abat le filtre poreux entre les deux dimensions. Dès lors, Paprika devient un film tortueux et dingue. Difficile de dire si l'on est dans le réel ou le rêve. Entre les traumatismes du commissaire Konakawa (extrêmement bien pensés et mis en scène) et les non-dits entre Atsuko et Kosaku, le film se fait labyrinthe. Malgré son apparente froideur, Paprika recèle des trésors d'imagination et, parfois, d'émotions. Il suffit de voir cette séquence poignante où Atsuko avoue ses sentiments. "Elle rêve" nous dit Paprika. Et le spectateur avec elle.

    Cette tendance de Paprika à brouiller les pistes et à entretenir le doute jusqu'au bout ne sera pas sans rappeler au spectateur occidental la fameuse toupie d'Inception. Un film qui perd beaucoup de sa superbe après avoir visionné le joyaux de Satoshi Kon. Tout ce qui avait fait l'originalité d'Inception se trouve déjà là et de façon bien plus débridée et convaincante. De surcroît, Paprika hante longtemps son spectateur. Questionnant notre rapport aux apparences, le long-métrage paraît bien plus pertinent que le film de Nolan, cela sans avoir recours à de grandes explications. Evidemment, on pourrait arguer que le manque d'informations - au début notamment - rend le film un poil hermétique. Seulement voilà, un rêve n'est jamais très clair, il faut creuser, chercher, taquiner son inconscient. Au fond, Paprika ne fait que retranscrire la réalité dans toute son irrationalité. N'est-ce pas plus authentique de cette façon ?

    Véritable pépite de l'animation japonaise, à ranger quelque part entre Ghost In The Shell et Akira, Paprika questionne, passionne, agace et fascine. Le dernier film de Satoshi Kon fait partie de ces OVNIs salutaires où le psychédélisme attaque le rationnel et où l'imagination ne connaît aucune barrière.
    Indispensable tout simplement. 

     

    Note : 9.5/10

    Meilleure scène : Chiba/Paprika soutenant le robot de Tokita

     

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  • [Critique] Everest

    On ne peut pas dire que l'Islandais Baltasar Kormakur ait brillé dans le monde du cinéma jusqu'ici. Après des films aussi mineurs que 2 Guns ou Contrebande, il a tout de même réussi à décrocher le poste de réalisateur sur un blockbuster américain avec Everest. Récit inspiré de faits réels (comme en raffole Hollywood), le long-métrage se base sur l'ouvrage Tragédie à L'Everest du journaliste et alpiniste Jon Krokauer qui raconte la destin funeste d'une expédition vers le plus haut sommet du monde ayant coûté la vie à quinze personnes. Pour l'occasion, Kormakur s'entoure d'un casting hallucinant avec pas loin d'une dizaine d'acteurs connus parmi lesquels Jason Clarke, Josh Brolin ou Jake Gyllenhaal. Si l'on sait pourtant pertinemment que les films catastrophes à l'Hollywoodienne ont tendance à être de vrais nanars en puissance, Everest fait un choix très pertinent : raconter un drame sans tout baser sur le côté spectaculaire de la chose. Du coup, le résultat s'avère bien moins catastrophique que prévu.

    Everest revient donc sur un fait divers datant du 10 mai 1996. A cette date, plusieurs expéditions commerciales menées par des alpinistes chevronnés tentent d'atteindre le sommet de l'Everest. Parmi elle, celle d'Adventure Consultant dirigée par Rob Hall et comprenant le journaliste Jon Krakauer du magazine Outside, Beck Weathers, Doug Hansen ou encore Yasuko Namba, la seconde japonaise a avoir atteint les sept plus hauts sommets du monde. Alors que le camp de base grouille de monde avec l'afflux des touristes et aventuriers de tous poils, l'équipe de Rob Hall s'unit à celle de Scott Fischer pour l'ascension finale au jour J. Du fait d'une météo catastrophique et d'un retard sur l'horaire prévu, l'expédition tourne au drame, laissant derrière elle une quinzaine de victimes gelées dans les neiges du toit du monde. 

    Si la bande-annonce laisse entrevoir un film purement catastrophe, Everest fait le choix autrement plus pertinent d'être le récit d'une catastrophe. Baltasar Kormakur nous raconte comment la fameuse expédition du 10 mai 96 a pu se transformer en désastre en tentant d'humaniser le plus possible ses protagonistes. Certes, Everest n'est pas un film d'acteurs, mais l'Islandais donne l'épaisseur nécessaire aux protagonistes de son histoire pour que le spectateur éprouve une certaine empathie envers eux, notamment à l'égard de Rob Hall, Doug Hansen et Yasuko Namba. On pointera immédiatement du doigt de grosses ficelles à l'Hollywoodienne tels que les rôles de Robin Wright et Keira Knightley en femmes éplorées qui, en fin de compte, n'ont rigoureusement aucune utilité à part rajouter une bonne couche de larmes. Prendre de telles actrices pour ce genre de rôle frise la blague de mauvais goût.

    Heureusement, Everest s'intéresse avant tout au déroulement de l'expédition. En posant sa caméra dans l'Himalaya, Kormakur nous fait rêver, dans ce monde totalement hors du temps, extrêmement impressionnant sur grand écran. Si l'on a bien quelques petits frissons lors d'une chute de neige ou le tremblement d'une échelle, le film ne mise pas sur un côté catastrophe qui l'aurait condamné. Il préfère se concentrer sur le destin fatal de ses protagonistes pris au piège de rafales impitoyables, tentant avec plus ou moins de bonheur d'entretenir le suspense jusqu'au bout quant à leur sort. La réalisation soignée et étonnamment ample de l'Islandais capture à la fois le désespoir du lieu et le côté exceptionnel de cette ascension. Si bien que l'on est souvent soufflé par la beauté des images et l'immensité des reliefs (encore magnifié par l'emploi de la 3D, relativement réussie). De ce côté, le métrage ne ment à aucun moment et en donne pour son argent au spectateur avide de grands espaces.

    Côté acteurs, même si l'on est impressionné par le casting 5 étoiles, il faut bien avouer qu'il n'y a guère que Jason Clarke pour véritablement tirer son épingle du jeu. Les autres n'ont ni le temps nécessaire à l'écran ni la profondeur psychologique requise pour faire vivre leur personnage, à commencer par un Jake Gyllenhaal en mode touriste ou un Josh Brolin bourru et effacé. On ne parlera même pas du revenant Sam Worthington qui n'a quasi aucune utilité. Le vrai acteur principal du film, c'est bien l'Everest et personne d'autre. Pour enjoliver tout de même son histoire, Baltasar Kormakur glisse un petit sous-texte mordant à l'encontre du tourisme de l'Everest, pointant du doigt la logique commerciale de l'entreprise et les drames que cet angle d'attaque apporte inévitablement. Ce petit plus permet dans un sens d'apporter un léger avantage par rapport à la conccurrence en la matière (même si elle est bien faible).

    Réalisé avec soin, souvent haletant et véritablement impressionnant, Everest fait les bons choix et rempli son contrat de blockbuster frigorifiant. Sans jamais aller chercher bien loin, Baltasar Jormakur livre un film soigné et honnête, à peine entaché par des rôles féminins parfaitement inutiles et un côté tire-larmes agaçant sur sa fin.
    Les amateurs du genre seront ravis !

    Note : 6.5/10

    Meilleure scène : L'arrivée de la tempête au sommet
      

     

     

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