• [Bilan] Liste et critiques cinéma en 2015

     

    Liste classée des Films de 2015 :

    MacBeth de Justin Kurzel : 10/10

    Crosswinds de Martti Helde : 10/10
    Foxcatcher de Benett Miller : 9.5/10
    Mad Max : Fury Road de George Miller : 9.5/10
    Vice-Versa de Pete Docter : 9.5/10
    The Look of Silence de Joshua Oppenheimer : 9.5/10
    Birdman d'Alejandro Gonzalez Inarritu : 9.5/10
    Sicario de Denis Villeneuve : 9/10
    Loin des Hommes de David Oelhoffen : 9/10
    Inherent Vice de Paul Thomas Anderson : 9/10
    Papa ou Maman de Martin Bourboulon : 9/10
    Virunga d'Orlando von Einsiedel : 9/10 [NETFLIX]
    The Voices de Marjane Satrapi : 9/10
    It Follows de David Robert Mitchell : 9/10
    Les Nouveaux Sauvages de Damian Szifron : 9/10
    Le Fils de Saul de Lazslo Nemes : 9/10
    Goodnight Mommy de Veronika Franz et Severin Fiala : 9/10 [DTV]
    Youth de Paolo Sorrentino : 8.5/10
    Notre Petite Soeur d'Hirokazu Koreeda : 8.5/10
    The Lobster de Yorgos Lanthimos : 8.5/10
    Mon Roi de Maïwenn : 8.5/10
    Star Wars Episode VII : The Force Awakens de J.J Abramns : 8.5/10
    My Skinny Sister de Sanna Lenken : 8.5/10
    Les Mille et une nuit - 1 L'inquiet de Miguel Gomes : 8.5/10
    Ex Machina d'Alex Garland : 8.5/10
    L'ennemi de la classe de Rok Bicek : 8.5/10
    Le Président de Mohsen Makhmalbaf :8.5/10
    Une Belle Fin d'Urberto Pasolini : 8.5/10
    Avengers : Age of Ultron de Jess Whedon : 8.5/10
    Sea Fog de Sung Bo Shim : 8.5/10
    Dheepan de Jacques Audiard : 8.5/10
    Beast of No Nations de Cary Fukunaga : 8.5/10 [NETFLIX]
    Taxi Teheran de Jafar Panahi : 8.5/10
    Les Mille et Une Nuit de Miguel Gomes 2 - Le Désolé : 8.5/10
    Au-Delà des Montagnes de Zhang-ke Jia : 8.5/10
    Une Merveilleuse histoire du temps de James Marsh : 8/10
    Joy de David O.Russell : 8/10 
    Hard Day de Kim Seong-hun : 8/10
    Le Voyage d'Arlo de Peter Sohn : 8/10
    Souvenirs de Marnie de Hiromasa Yonebayashi : 8/10
    Dear White People de Justin Simien : 8/10
    Masaan de Neeraj Ghaywan : 8/10
    Tale of Tales de Matteo Garrone : 8/10
    Le Prodige d'Edward Zwick : 8/10
    Difret de Zeresenay Mehari : 8/10
    Mission Impossible : Rogue Nation de Christopher McQuarrie : 8/10
    Shaun le mouton de Richard Starzak : 8/10
    Umrika de Prashant Nair : 8/10
    Summer de Alanté Kavaité : 8/10
    Le Pont des espions de Steven Spielberg : 8/10
    Mustang de Deniz Gurman Ergoyen : 8/10
    Life d'Anton Corbjin : 8/10
    La loi du marché de Stéphane Brizé : 8/10
    Kingsman, Services Secrets de Matthew Vaughn : 7.5/10
    Imitation Game de Morten Tyldum : 7.5/10
    Chelli d'Asaf Korman : 7.5/10
    Une seconde mère d'Anna Muylaert : 7.5/10
    Phoenix de Christian Petzold : 7.5/10
    Captives d'Atom Egoyan : 7.5/10
    Une seconde mère d'Anna Muylaert : 7.5/10
    Still Alice de Richard Glatzer : 7.5/10
    Je suis mort mais j'ai des amis de Guillaume et Stéphane Malandrin : 7.5/10
    Hyena de Gerard Johnson : 7.5/10
    A la poursuite de demain de Brad Bird : 7.5/10
    Seul sur Mars de Ridley Scott : 7.5/10
    American Ultra de Nima nourizadeh : 7.5/10
    Vers l'autre rive de Kiyoshi Kurosawa : 7.5/10
    Agents très spéciaux - Code UNCLE de Guy Ritchie : 7.5/10
    Frank de Lenny Abrahamson : 7/10
    Les Jardins du roi d'Alan Rickman : 7/10
    Les Nouveaux Héros de Don Hall et Chris Williams : 7/10
    Le Petit Prince de Mark Osborne : 7/10
    Renaissances de Tarseem Singh : 7/10
    Les Suffragettes de Sarah Gavron : 7/10
    Wild de Jean-Marc Vallée : 7/10
    Love & Mercy de Bill Pohlad: 7/10
    Loin de la foule déchaînée de Thomas Vinterberg : 7/10
    Ant-Man de Peyton Reed : 7/10
    Miss Hokusai de Keiichi Hara : 7/10
    Le Labyrinthe du silence de Giulio Ricciarelli : 7/10
    Dark Places de Gilles Paquet Brenner : 6.5/10
    Hotel Transylvanie 2 de Genndy Tartakovsky : 6.5/10
    Régression d'alejandro amenabar : 6.5/10
    007 Spectre de Sam Mendes : 6.5/10
    Strictly Criminal de Scott Cooper : 6.5/10
    Spy de Paul Feig : 6.5/10
    Les Minions de Pierre Coffin et Kyle Balda: 6.5/10
    Broadway Therapy de Peter Bogdanovich : 6.5/10
    Everest de Baltasar Kormákur : 6.5/10
    Ixcanul de Jayro Bustamante : 6.5/10
    Victoria de Sebastian Schipper : 6.5/10
    Un Pigeon perché sur une branche philosophait sur l'existence de Roy Andersson : 6/10
    La Tête haute d'Emmanuelle Bercot : 6/10
    Les Mille et Une Nuit de Miguel Gomes 3 - l'Enchanté : 6/10
    Cemetery of Splendour d'Apichatpong Weerasethakul : 6/10
    Valley of Love de Guillaume Nicloux : 6/10
    Queen and Country de John Boorman : 6/10
    La Peur de Damien Odoul : 5.5/10
    Lost River de Ryan Gosling : 5/10
    Ted 2 de Seth McFarlane : 5/10
    Mia Madre de Nanni Moretti : 5/10
    Absolutely Anything de Terry Jones : 5/10
    Parole de Kamikaze de Masa Sawada : 5/10
    Snow Therapy de Ruben Östlund : 4.5/10
    Crimson Peak de Guillermo Del Toro : 4.5/10
    Chappie de Neill Blompkamp: 4.5/10
    American Sniper de Clint Eastwood : 4/10
    Les 4 Fantastiques de Josh Trank : 4/10
    Jurassic World de Colin Trevorrow : 4/10
    Maggie d'Henry Hobson : 3.5/10
    La Rage au ventre d'Antoine Fuqua : 3/10
    Jupiter's Ascending des frères Wachowski: 3/10
    Les Merveilles d'Alice Rohrwacher : 2/10
    The Visit de Night Shyamalan : 0/10

     

    Par pays :

    Américain +++++++++++++++++++++++++++++++++++++ = 37
    Anglais ++++++++++++ = 12
    Français ++++++++++ = 10
    Italien ++++++ = 6
    Japonais +++++ = 5
    Indien +++ = 3
    Portuguais +++ = 3
    Suédois +++ = 3
    Allemand ++ = 2
    Iranien ++ = 2
    Coréen du Sud ++ = 2
    Mexicain ++ = 2
    Mexicain ++ = 2
    Canadien ++ = 2
    Turque ++ = 2
    Argentin + = 1
    Australien + = 1
    Autrichien + = 1
    Belge + = 1
    Brésil + = 1
    Chinois + = 1
    Danemark + = 1
    Espagne + = 1
    Estonien + = 1
    Ethiopien + = 1
    Georgien + = 1
    Grec + = 1
    Guatemala + = 1
    Hongrois + = 1
    Irlande + = 1
    Islande + = 1
    Israélien + = 1
    Lituanie + = 1
    Norvégien + = 1
    Pays-Bas + = 1
    Slovène + = 1
    Thaïlandais + = 1


    Plan de l'année :

    [Bilan] Liste et critiques cinéma en 2015



    Bande annonce de l'année 2015 :

     

     

    Bande-originale de l'année 2015 :



    Chanson de l'année 2015 :




    Et le bonus, Filmography 2015 :



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  • [Critique] Au-delà des montagnes

    Réalisateur prolifique, Jia Zhang-ke n'a pourtant vraiment été mis en avant qu'en 2013 avec son film à sketchs A Touch of Sin. Véritable peinture de la société chinoise, il mettait en lumière les inégalités et les contradictions du système de la République Populaire. De nouveau invité au Festival de Cannes en 2015, le réalisateur chinois est venu y présenter un long-métrage plus conventionnel mais pas moins intelligent intitulé Mountains May Depart (traduit chez nous par Au-delà des montagnes). Largement salué par la critique, le film s'est depuis avéré, à son échelle, un petit succès public en France. Axant son histoire une nouvelle fois sur l'histoire de son pays ainsi que son évolution récente (et future), Zhang-ke livre un ode à la Chine traditionnelle et analyse le difficile passage de flambeau à une génération en mal de liberté.

    Contrairement à A Touch of Sin, Au-delà des montagnes n'est pas un film à sketchs. Enfin pas vraiment. Il s'agirait plutôt d'une fresque temporelle en plusieurs tableaux commençant en 1999, à la veille de XXIème siècle, alors que la Chine semble bouffée par la crise minière qui érode ses exploitations de charbon. On y fait la connaissance d'une belle jeune femme, Tao, qui devient l'enjeu d'un triangle amoureux où s'affronte Liangzi et Zang, le premier est un ambitieux responsable de station service, le second est un simple ouvrier vivant du charbon. Le choix de la jeune femme va sceller son destin et nous projeter quinze ans plus tard dans un pays en plein bouleversement sociologique et économique où elle sera confronter au regard de son fils, Dollar. C'est finalement ce dernier qui conclura cette histoire chinoise dans une Australie du futur où la technologie n'arrive pas à effacer le besoin de racines.

    Le récit part mal. Parce que l'on croit dans un premier temps que Zhang-ke s'est laissé aller à nous monter un trio amoureux et les tergiversations attenantes à une telle situation. On se rend heureusement compte rapidement qu'il pose les bases de toute sa réflexion sur la Chine et sur ses habitants, sur le passage du temps et le changement social. Ainsi, les deux prétendants ne sont pas choisis au hasard. D'un côté Liangzi représente l'humble et pauvre travailleur, le milieu ouvrier par excellence, quand Zang synthétise l'ambition dévorante et le capitalisme naissant dans une Chine encore largement communiste. Dès lors, le choix de Tao semble fort se superposer à celui du régime, celui d'un capitalisme timoré mais clinquant qui ne fera pas long feu. Avec malice, le réalisateur chinois filme le passé proche de son pays en y plantant les graines du changement, lors d'une séquence en boîte de nuit ou lors d'un concert traditionnel, il montre le basculement dans le nouveau millénaire d'un pays en mal de nouveautés. Si l'on croise encore de jeunes garçons portant avec fierté le guandao, si les déguisements festifs en dragons éclairent encore le nouvel an chinois, les choses changent petit  à petit.

    Avec ingéniosité, Zhang-ke permute ses personnages principaux et les fait pour ainsi dire traverser les âges. Il montre alors les choix malheureux fait par notre trio, et comment, à leur image, le pays a perdu peu à peu son identité et sa personnalité. Le phénomène semble toujours s’accélérer, l'ancienne et la nouvelle génération ne semblent plus capables de se comprendre et les plus antiques traditions se fanent pour le petit Dollar (Dao Le en fait), quintessence de la vanité chinoise, paternelle et étatique. Le réalisateur capte avec justesse la tristesse de cette césure. Quasiment étranger à sa propre mère comme peuvent l'être nombre de chinois vis-à-vis de leur propre pays qu'ils ne reconnaissent plus, l'enfant n'aspire pourtant en rien à oublier. La touchante prestation de l'actrice Zhao Tao dans le rôle de Tao souligne ce glissement malheureux et ce fossé générationnel qu'elle tente de combler avec tout l'amour dont une mère est capable. C'est dans ce segment certainement que Zhang-ke touche au plus juste, là où il pointe du doigt l'effacement progressif de racines qui feront cruellement défaut par la suite.

    Puis, de façon inattendue, Au-delà des montagnes devient un film de science-fiction dans son dernier quart. Comme une sorte de promesse d'avenir, terre promise perdue en plein Océan Pacifique, l'Australie devient toile de fond, confirmant que la Chine a fini par s'effacer, les espoirs de tout un peuple envolé. Mais Dollar a grandi, sa génération, entre la douleur de l'absence d'une culture millénaire et une irrépressible envie de liberté, doit composer avec la technologie. Le réalisateur chinois arrive à l'inévitable confrontation père-fils, rejouant un drame que l'on savait couru d'avance, celui d'un fossé infranchissable où la barrière de la langue et de la culture deviennent infranchissables, où même la liberté devient une chimère. Sous des airs de fresque familiale, Au-delà des montagnes dresse le bilan évolutif de la Chine, capturant traditions et modernité. Son constat amer, celui de l'emprise de l'argent au dépend de l'amour et de la transmission culturel, pourrait tout aussi bien s'appliquer à notre échelle et donne, en un sens, une portée universelle au film. Si l'on regrette un ultime segment trop long et poussif dans sa tentative Œdipienne presque malvenue, on saluera la majesté de l'entreprise et sa réussite impressionnante.

    Confirmant de façon brillante son talent de cinéaste, Jia Zhang-ke livre un film passionnant mariant l'intime à l'histoire avec un grand H. Outre une mise en scène remarquable, il profite du talent de la belle Zhao Tao pour parler de la Chine avec une acuité peu commune. Au-delà des montagnes dépasse les espérances et nous emmène dans un voyage riche en sagesse. Une bien belle façon de conclure l'année cinéma 2015.

    Note : 8,5/10

    Meilleure scène : Tao donnant les clés de sa maison à Dollar

     

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  • [Critique] Beasts of No Nation

    Prix Marcello-Mastroianni du meilleur espoir pour Abraham Attah à la Mostra de Venise 2015
    Meilleur espoir pour Abraham Attah au National Board of Review Awards 2015 

    Il est faux de croire que l’événement Netflix de l'année était Daredevil ou Jessica Jones. Le véritable événement en 2015 sur Netflix, c'est l'acquisition pour une somme impressionnante (douze millions de dollars) des droits de diffusion du film Beasts of No Nation, en faisant de facto le premier film d'envergure sponsorisé par une plate-forme dématérialisée. Un avantage et à la fois un gros handicap puisque le film n'a certainement pas eu le succès qu'il aurait pu avoir avec une diffusion normale. De même, aucune nomination aux oscars n'est tombée pour lui (on y reviendra d'ailleurs), donnant un peu l'impression que le rachat par Netflix ne fut pas tant une bonne idée que cela. Pourtant, le film de l'américain Cary Joji Fukunaga a de quoi mériter toute notre attention. D'une part parce qu'il s'intéresse à un sujet hautement sensible, et d'autre part parce qu'il rassemble deux acteurs remarquables : Idris Elba et Abraham Attah. Retour sur un oublié de l'année 2015.

    Quelque part en Afrique de l'Ouest, Agu écoule une vie paisible aux côtés de son grand frère et du reste de sa famille. Résidant dans une zone tampon entre l'armée régulière et les rebelles, le petit garçon voit rapidement sa vie basculer lorsqu'un énième coup d'Etat met le feux aux poudres donnant les pleins pouvoirs à la junte militaire. Fuyant l'horreur des combats et des exécutions sommaires, Agu tombe sur une brigade rebelle terrée au milieu de la forêt. Embrigadé par le charismatique et belliqueux Commandant, il va devenir l'un des nombreux enfants-soldats du conflit, drogué à la brown-brown et déshumanisé par les pratiques sadiques des soldats qui l'entourent. Beasts of No Nation n'est pas un simple film de guerre. Il est le récit initiatique infiniment noir d'un enfant qui découvre la guerre de la façon la plus brutale qui soit. Alors que l'on pourrait penser que le long-métrage allait édulcorer son propos et présenter un récit trop timoré, Cary Fukunaga tranche dans le vif. 

    Si Beasts of No Nation dure, tout de même, deux heures et quart, c'est parce qu'il affiche la volonté de montrer quelque chose de complet sur un sujet vaste et épineux : celui de la guerre en Afrique Noire et de l'emploi des enfants-soldats. Cary Fukunaga avait déjà ébahi son monde en tant que réalisateur de la première saison de True Detective, il récidive avec cette histoire filmée de main de maître. Capturant ce qui fait l'essence des nombreux conflits dans cette région du monde et en figeant son résultat sur la pellicule, l'américain tape à la fois fort et juste. Mentionnons immédiatement un des plus grands mérites du film, qui n'a peut-être l'air de rien dit comme ça mais qui a toute son importance : il n'y a aucun personnage blanc. Alors qu'Hollywood tente toujours d'en immiscer un ou deux (voyez Hotel Rwanda ou Blood Diamond), tout repose ici sur un casting d'acteurs noirs, donnant enfin toute latitude à ceux-ci de briller et de raconter avec authenticité leur histoire. Le jeune Abraham Attah, jusqu'ici rigoureusement inconnu, en est la preuve éclatante. Interprétant Agu avec une justesse qui impose le respect, l'enfant joue des scènes d'une extrême difficulté sans jamais faillir. Il en va de même pour le vétéran Idris Elba dans le rôle du Commandant, un rôle taillé sur mesure et qu'il endosse avec un naturel presque effrayant. Ne voir aucun de ces deux acteurs nommés pour les oscars a de quoi alimenter la polémique actuelle. Comment peut-on purement et simplement ignorer leur prestation ?

    Mais revenons au film en lui-même. Malgré une longueur certainement un peu trop importante, Beasts of No Nation s'impose rapidement comme une grande réussite qui ne s'interdit rien. Cary Fukunaga montre la lente descente aux enfers d'Agu et confronte le spectateur à l'horreur de sa métamorphose en machine à tuer. En gommant progressivement l'innocence du gamin, le réalisateur montre la déshumanisation et la perte de l’innocence avec une brutalité peu commune. La scène où Agu est initié au meurtre à la machette par le Commandant est très certainement l'une des séquences les plus bouleversantes et les plus répugnantes de cette année cinéma. Sans sombrer dans un pathos forcément malvenu, Fukunaga décrit comment les enfants sont détruits par les soldats sans âme qui s'affrontent en Afrique. Il montre tout simplement l'abjection humaine et les horreurs de la guerre dans leur aspect premier. La double-relation entre le Commandant et Agu d'une part, et Agu et Strika de l'autre, permet au film de développer plusieurs axes de réflexion. Le charisme formidable du leader des rebelles, son sens inné de la manipulation et son recyclage de rites tribaux finissent par écraser la personnalité du jeune Agu, par le piéger. C'est le caractère impressionnable de l'enfant dans une période de sa vie où il n'est pas encore constitué sur le plan psychologique et moral qui en fait une proie de choix. Pourtant, il subsiste toujours une minuscule part d'humanité en eux, une part dû à leur passé, à leur défunte famille, le rapprochement entre Strika et Agu le démontrant avec brio.

    Plus encore qu'une charge violente contre l'existence d'enfant-soldats, Beasts of No Nations tente de montrer l'engrenage sans fin des divers conflits à travers l'Afrique. L'avidité et la soif de pouvoir finissent par attirer des chefs de guerre sans aucune once de moralité. Rajoutez à cela que la population est tellement miséreuse et désespérée qu'elle est prête à tout pour changer la donne, et vous obtenez une poudrière qui ne cesse de s'embraser. Le parcours du Commandant et d'Agu finit dans le pathétique, dans une sorte de guerre de tranchée incongrue où la maladie ronge les corps et les esprits. Le problème pourtant persiste. Tellement imprégné par la guerre qu'ils ne connaissent que cela, les enfants et adolescents ont un mal fou à retourner à une vie civile tout sauf normale de leur point de vue...n'aspirant de nouveau qu'à la guerre. L'intelligence d'écriture de Beasts of No Nation brille particulièrement en fin de métrage lorsque Agu refuse de parler de ce qu'il a vu ou de ce qu'il a fait. Finalement, devant une telle somme d'horreurs, il vaut certainement mieux oublier et enterrer très profondément la bête immonde.

    Bien que largement promu par Netflix, Beasts of No Nation reste malheureusement injustement méconnu. Une injustice devant l'excellent travail de Cary Fukunaga qui tente de plonger sans compromission dans l'horreur et de montrer le calvaire des enfants-soldats. Récit d'une grande noirceur mis en scène avec talent et porté par deux acteurs formidables, Beasts of No Nation mérite toute votre attention.

    Note : 8,5/10

    Meilleure scène : Le meurtre à la machette / L'assaut en ville dans un appartement

     

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  • [Critique] Mistress America

    Habitué du genre, Noah Baumbach récidive après While We're Young et Frances Ha en ce début d'année 2016. Sans bouleverser ses marottes habituels, le réalisateur américain continue dans la comédie indé gentiment turbulente. Mieux encore, il retrouve son actrice fétiche, Greta Gerwig, qui, pour l'occasion, co-scénarise son nouveau long-métrage en plus d'en assurer le principal rôle secondaire. Baumbach pose une nouvelle fois sa caméra à New-York, dans les milieux des jeunes artistes qu'il affectionne tant, pour près d'une heure trente d'un récit vivifiant. Mistress America fait la part belle à une certaine conception de le jeunesse et de l'émancipation intellectuelle, ceci par le regard tantôt naïf tantôt désabusé de sa jeune héroïne, Tracy, incarnée par la rafraîchissante Lola Kirke. Après la petite déception Frances Ha, Noah Baumbach arrive-t-il enfin à trouver l'équilibre suffisant entre influences indé et cinéma d'auteur ?

    Tracy vient d'intégrer l'université. Écrivaine en herbe, elle souhaite intégrer le plus prestigieux des clubs de lecture du campus, le fameux Moebius. Avec son ami Tony, dont elle tombe rapidement amoureuse, Tracy va découvrir peu à peu que la vie étudiante est loin d'être aussi excitante et libératrice qu'elle se l'imaginait. Sur un coup de tête, elle décide d'appeler Brooke, la fille de son futur beau-père. Véritable feu-follet new-yorkais, Brooke n'a pas sa langue dans sa poche et accumule les projets excitants. Sous le charme puissant de cet électron libre, Tracy se met à écrire une nouvelle inspirée de l'histoire de celle qu'elle admire tant. On reconnaît immédiatement, dans sa façon d'utiliser la voix-off, de filmer ou de bâtir des personnalités jeunes et bouillonnantes, la patte de Noah Baumbach. La petite vie de Tracy, sa rencontre avec la fantasque Brooke qui incarne tout ce qu'elle voudrait être et les dialogues fusant à deux cent à l'heure, aucun doute, Mistress America renoue avec l'enthousiasme communicatif de l'oeuvre de Baumbach.

    Heureusement, et contrairement à Frances Ha, Mistress America ne tombe jamais dans l'auteurisation. Pas de noir et blanc incongru ici, juste de magnifiques vues d'un New-York plus charmeur que jamais. Bien aidé par une bande-originale aux petits oignons, Noah Baumbach nous balade entre les illusions étudiantes et les fantasmes de Tracy. L'alchimie entre elle et Brooke fonctionne quasi-immédiatement, procurant un saisissant contraste entre les deux amies. Greta Gerwig trouve un rôle taillé sur mesure où son exubérance naturelle et son débit de parole ajoutent un véritable cachet d'authenticité au personnage farfelue et attendrissant qu'est Brooke. Naoh Baumbach filme avec bonheur et tendresse les entreprises follement rafraîchissantes des deux amies, passant des soirées huppées aux aventures délurées des new-yorkaises. Grâce à des dialogues travaillés et rythmés à la perfection, l'américain ferre son public et l'attire dans un aspect théâtral savoureux. 

    Dans son univers coloré plein d'espoirs, on croise des voyants et des voisins conciliants, on achète mille sorte de pâtes et l'on s'embarque à quatre pour renouer le contact avec une vieille ennemie. Mistress America est l'expression d'une jeunesse pleine de charme, à la fois agaçante et débrouillarde, qui se cherche et se mésestime. Le versant théâtral du film ne fera d'ailleurs que s'accentuer jusqu'à cette longue séquence chez Mamie-Claire où les répliques et les personnages semblent jouer une pièce pleine de quiproquos et de retournements de situation. Les acteurs, tous délicieux, jouissent de leur petit instant de gloire, vivent réellement sous la caméra malicieuse de Baumbach. Puis l'américain revient finalement au thème principal de Mistress America, apprendre à être soi-même, à s'accomplir par soi et non par les attentes des autres, arriver à s'aimer avant de vouloir aimer les autres. Du coup, la relation Tracy-Brooke s'inverse, prend un tout autre sens et sur la musique Souvenir, on se prend à rêver nous aussi, à se considérer autrement. 

    Bien plus convaincant et authentique que son Frances Ha, Mistress America incarne certainement un cinéma indépendant doux-amer et rêveur qui s'octroie le droit de ne pas choisir entre grand écran et scène de théâtre, brisant les codes pour mieux se les réapproprier. Comme inspiré par sa muse, la géniale Greta Gerwig, Noah Baumbach rassure et offre au spectateur une petite sucrerie douce-amer entre humour et tendresse.

    Note : 7.5/10

    Meilleure scène : La visite chez Mamie-Claire

     

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  • [Critique] Goodnight Mommy

     

    L'année 2015, comme les années précédentes, a été chiche en films d'horreur de qualité. On a bien eu droit au génial It Follows de David Robert Mitchell, mais c'est pour mieux se contenter d'un grand vide qualitatif par la suite. Encore une fois, les vrais bons films d'horreur sont à chercher ailleurs. Comme The Loved Ones ou The Woman, Goodnight Mommy a eu le douteux honneur de paraître directement en DVD sous nos latitudes, et cela bien que le film ait été très remarqué en festivals et fut un succès aux Etats-Unis malgré sa distribution congrue. A l'origine de ce long-métrage, on trouve deux personnes, les autrichiens Veronika Franz et Severin Fiala qui signent, par la même occasion, leur premier film. Pur récit d'horreur psychologique qui utilise quelques scènes chocs pour renforcer l'impact de son sous-texte, Ich Seh Ich Seh (Le titre original qui signifie Je vois Je vois) peut aussi compter sur un trio d'acteurs convaincants et une mise en scène efficace. 

    Une famille bavaroise chante sur une pellicule vieillie, tout semble beau et nostalgique. Puis, la caméra de Franz et Fiala file derrière deux petits garçons, Lukas et Elias, courant à travers des champs de maïs. De façon étrange et succincte, Goodnight Mommy capture la joie familiale puis les jeux enfantins tout en distillant un insidieux et discret sentiment de malaise. Comme ces anicroches sur la pellicule ou cette grotte de ténèbres dans laquelle pénètre Lukas. Vient alors le véritable lieu de l'action, une maison design et froide perdue au milieu de la nature, une maison luxueuse qui semble décalée, pas à sa place. Les jumeaux y rejoignent vite une troisième figure : leur mère. Sans aucune explication, celle-ci porte un masque de bandages sur le visage, faisant d'elle un monstre aux contours flous aux yeux de ses propres enfants. Dès cette première séquence, Franz et Fiala prouvent leur savoir faire et leur abord très particulier de la situation. Comme un fantôme revenu à la vie, la mère se tient près d'une vitre, faisant aller et venir les stores, statue silencieuse aussi menaçante que triste. Les réalisateurs autrichiens installent une atmosphère dont la froideur clinique n'a d'égale que l'insidieux sentiment que quelque chose ne va pas du tout dans ce tableau brisé.

    Contrairement à beaucoup de films d'horreurs faussement intimistes (on pense au risible The Visit), Goodnight Mommy capture les retrouvailles entre les enfants et leur mère avec une économie de mots impressionnante. Tellement d'ailleurs que pendant une grande partie du temps, le long-métrage devient contemplatif, laissant le spectateur se perdre dans un conte où l'horreur et le fantastique se tirent la bourre. Jouant sur la perplexité des enfants de retrouver une mère transfigurée physiquement et psychiquement, Goodnight Mommy évite les effets d’esbroufe et les grands déballements à base de cris ou de jump scares. Ici, dans la paix lugubre de la maison familiale, la souffrance morale suinte doucereusement. La caméra adopte le point de vue des jumeaux dans un monde réaliste glacial où se terre des notes fantastiques, où une luxuriante forêt peut mener à un tertre envahi de squelettes, où les cafards deviennent des animaux de compagnie et où la mère devient un monstre inquiétant. On croit retrouver Grimm à un détour pour aussitôt reprendre pied dans l'univers réaliste, constater de nos yeux l'effondrement progressif de la logique et du raisonnable chez les enfants qui, inéluctablement, s'éloignent d'une réalité violée. 

    Puis, les choses se dessinent, prennent une tournure horrible. Les trente dernières minutes jouent la carte du crescendo, oublient un peu les rêves malaisés, et filme l'impensable. La torture et la perte de l'innocence. Là où d'autres auraient fait de Goodnight Mommy un bête torture-porn, Franz et Fiala jonglent entre l'abord direct et le hors champ, la caméra laissant deviner les horreurs qui ont lieu dans la chambre maternelle, renouant avec l'adage bien connu que notre imagination recèle les pires terreurs. Le plus dérangeant ici n'étant pas forcément la torture en elle-même mais bien qui la subit et qui l'accomplit. L'inversement de l'autorité morale, du même genre que l'inceste au fond, devient asphyxiant. En choisissant de garder leur sens clinique jusqu'au bout, les réalisateurs hissent Goodnight Mommy dans des tréfonds d'horreur où la naïveté enfantine se meurt, laissant place à la folie et à l'horreur pure et simple. Le twist final, qu'on l'ait percé à jour ou non, ne change rien au malaise qui envahit le spectateur. Au fond, le long-métrage touche quelque chose d'intime et de mystique à la fois, un endroit où les personnages deviennent des créatures de conte, chacun caché par un masque aussi impénétrable qu'effroyable.

    Goodnight Mommy se révèle un excellent film d'horreur psychologique. On se demande, encore une fois, comment de petites perles comme celles-ci échappent à la distribution sur grand écran au profit d'étrons filmiques indéfendables. A l'arrivée, grâce au talent de ses trois acteurs et surtout à l'intelligence malsaine de sa mise en scène et de son scénario, le premier film de Veronika Franz et Severin Fiala impose ces deux-là comme les révélations horrifiques qu'ils sont.
    Entre cauchemar psychologique et conte lugubre, Goodnight Mommy n'a rien d'une comptine anodine.  

     

    Note : 9/10

    Meilleure scène : La première fois où la mère apparaît

     

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  • Le voici enfin, le huitième film (Kill Bill ne comptant en fait que pour un…) de Quentin Tarantino, l’enfant terrible du cinéma US. Inutile de représenter une énième fois le monsieur, alors passons à la suite immédiatement. Après Django Unchained, un western esclavagiste jubilatoire mais handicapé par une dernière partie accessoire, Tarantino reste dans un univers pas si éloigné avec Les Huit Salopards, un huis clos horrifique où huit acteurs renommés jouent à Dix Petit Nègres. L’action se situe cette fois après la Guerre de Sécession, dans une Amérique qui panse ses plaies et fait la part belle aux chasseurs de primes. C’est l’occasion de rencontrer un certain John « Hangman » Ruth qui fait route vers la ville de Red Rock pour livrer une fameuse prisonnière, Daisy Domergue. Sur le chemin, il rencontre un noir ancien major de cavalerie devenu chasseur de primes, Marquis Warren, et le futur shérif de Red Rock, le beau-parleur Chris Mannix. Une fois arrivés à la Mercerie de Minnie, un relais de diligence perdu dans la neige, les choses se gâtent puisque ni Minnie ni son Sweet Dave ne sont présents… à la place quatre inconnus aux motivations bien floues. John Ruth en est certain, l’un d’eux est le complice de sa prisonnière et va tenter de la délivrer durant le blizzard qui s’abat sur le refuge. Le petit jeu de massacre de Tarantino peut réellement commencer.

    Découpé en plusieurs actes, Les Huit Salopards renvoie instantanément aux autres films de Tarantino. On pense à Django pour le personnage principal noir et l’époque, à Reservoir Dogs pour le côté huis clos avec une tripotée de salauds, à Inglourious Basterds pour l’équipe éclectique qui s’assemble dans la diligence, ou encore à Kill Bill pour le découpage. Le film ressemble étrangement à un joyeux melting pot de l’œuvre de Tarantino, cela pour le meilleur…comme pour le pire. Filmés en format cinémascope, les paysages se révèlent impressionnants et infinis dans la première partie, avant de donner une impression de fausse immensité dans le refuge devenu piège à loups où se déroulent les trois quarts de l’action du récit. En prouvant une nouvelle fois sa maîtrise incontestée et incontestable de la mise en scène, Tarantino déroule. Tout est splendidement capturé et magnifié, les anti-héros croqués dans toute leur insolente gloire.

    Pourtant, Quentin prend son temps. Il installe ses personnages au fur et à mesure et tente, avec plus ou moins de bonheur, de leur donner une épaisseur, particulièrement à John Ruth, au major Warren, au shérif Mannix et au vieux général Sandy Smithers. Les acteurs sont impériaux, comme d’habitude chez Tarantino, excellent directeur d’acteurs qui n’a plus grand chose à prouver dans ce domaine. On tire un coup de chapeau au petit nouveau, Walton Goggins, toujours entre cabotinage et grandiloquence inquiétante, et au génial Samuel Lee Jackson, encore une fois parfait dans son rôle. Les choses avancent… avancent… enfin avancent… arrivant à l’auberge de Minnie. Sauf qu’il y a déjà bien trois quarts d’heure de passés et que, dès l’arrivée au refuge, on sent que ce n’est là que le « véritable début ». Voici donc le sujet qui fâche : Les Huit Salopards s’avère abominablement long !

    Comme tous les Tarantino, diront les mauvaises langues. Excepté que cette fois, le réalisateur n’use d’aucun artifice pour nous divertir et qu’il étire des monologues sans vraies raisons sur des longueurs indécentes. La discussion entre Mannix, Warren et Ruth en est le premier exemple. Un lieu exiguë (la diligence), trois personnages qui parlent… parlent… parlent et parlent encore, sans jamais apporter de dynamisme ou de réel intérêt au récit; excepté celui de présenter les personnages. On est très loin de l’extravagance d’un Kill Bill ou de l’efficacité d’un Reservoir Dogs. Sachez-le, ce qui vient sera semblable. Seules surnagent quelques séquences excellentes et made in Tarantino, comme l’histoire de la torture revue et corrigée par Samuel Lee Jackson. L’énorme problème, c’est que pour la première fois, Tarantino boit la tasse. Pour le dire tout net, Les Huit Salopards emmerde son public avec son verbiage et son didactisme. Jamais un film de l’américain n’a été si didactique. Le summum étant atteint dans le flashback d’une bonne demi-heure, rigoureusement inutile, ou dans les négociations finales, tellement mais tellement lourdes… Quelque part en chemin, à vouloir trop en faire, Tarantino se tire une balle dans le pied.

    La chose est d’autant plus rageante qu’il y avait matière à livrer quelque chose de génial avec un tel casting (et malgré l’étrange envie de Tim Roth de singer Christoph Waltz…) et une telle réalisation. Les Huit Salopards comporte bien un message politique fort, celui d’une vision acerbe de l’Amérique Post-Guerre de Sécession, où rien n’a vraiment changé et où le nègre, même libre, reste libre et doit devenir un monstre pour survivre. Le cinéaste découpe le refuge en états, symbolise les forces du pays par chaque rôle interprété par les personnages, pose la femme en punching-ball (une de ses meilleurs idées grâce, notamment, à la géniale Jennifer Jason Leigh) et finit par condamner la violence et le voyeurisme (n’est-ce pas délicieux pour un Tarantino ?) dans un final qui glisse malheureusement vers le Grand-Guignol dénué de ce fun jubilatoire des précédentes œuvres du réalisateur. Il ne reste à l’arrivée qu’un sous-texte peinant à rattraper une bavasserie interminable qui ne peut se sauver par les gimmicks habituels de Tarantino.

    Véritable hommage à l’immense The Thing de Carpenter (un huis-clos dans le blizzard avec une cahute reliée par un fil, un intrus à débusquer et des morts en cascade…), les Huit Salopards a tendance à oublier qu’il doit tenir la distance et tout le talent de ses acteurs n’y fera rien, pas plus que la mise en scène parfaite ou la bande-originale concoctée par Ennio Morricone. Il semble que Tarantino, à force de se regarder filmer et de s’écouter déblatérer, soit passé à côté de ce qui faisait la force d’un Reservoir Dogs, à savoir l’opposition avec l’extérieur, la rapidité de l’action et son enchaînement palpitant, mais aussi ses personnages saisis au vol. Il loupe la force évocatrice de son lieu de jeu, la puissance que pourrait contenir son sous-texte en un temps plus ramassé. Toute la métaphore sur la lettre de Lincoln reste brillante de bout en bout, comme un mirage porté par l’homme noir pour se prémunir d’un homme blanc crédule et superficiel. Une grande idée certes, mais Tarantino foire le reste. Du coup, Les Huit Salopards devient l’un de ses films les moins convaincants.

    Fresque beaucoup trop ambitieuse, d’une interminable longueur et d’une lourdeur qui ne trouve aucune échappatoire dans ce minuscule lieu d’action, pas même la folle inventivité habituelle de Quentin Tarantino, Les Huit Salopards se vautre, littéralement. Son casting, soit formidable, soit sous-exploité (Madsen, Roth…) ne peut rien à cela, ni même cette superbe mise en scène qui rappelle que Tarantino n’a plus rien à prouver.
    Peut-être est-ce justement dans cette assertion que se trouve tout le problème du film…
    Une (énorme) déception.

    Note : 6/10

    Meilleure scène : Le major Warren racontant au général Smithers le destin de son fils.

     

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  • [Critique] Joy

     

    Sorti in extremis en France cette année 2015, le nouveau David O'Russell a un arrière-goût de déjà vu. Pourquoi ? Du fait de son casting rigoureusement identique à celui de son plus gros succès, l'excellent Happiness Therapy sorti en 2012, et rassemblant de nouveau la talentueuse Jennifer Lawrence, le vieux briscard Robert De Niro et Bradley Cooper. Les ressemblances s'arrêtent là puisqu'il ne s'agit pas du tout d'une romance ou d'un film d'escrocs comme American Bluff mais bien d'un biopic consacré à Joy Mangano, self-made woman devenue présentatrice de télé-achat et business woman accomplie. Malgré un succès public tout relatif aux Etats-Unis, Joy a cependant quelques atouts dans sa manche pour faire du nouveau long-métrage de O. Russell un bon moment de cinéma. 

    Bienvenue dans la vie de Joy. De petite fille excentrique et bourrée d'imagination, celle-ci est devenue une adulte d'une affreuse banalité. Vivant avec sa mère rivée à l'écran pour suivre ses soaps improbables, et son ex-mari qui rêve encore et toujours de devenir un chanteur renommé, elle doit aussi composer avec le retour d'un père encombrant et une demi-sœur qui la jalouse au point de la détester. Forcément, élever sa petite fille dans ces circonstances et quand on est qu'une hôtesse des réclamations aériennes, c'est un peu difficile. D'autant plus que Joy fourmille d'idées et d'ambitions, encouragée par sa seule grand-mère, Mimi, qui voit en elle une femme pleine de promesses. C'est lorsque Joy a l'idée de concevoir un balai révolutionnaire qui s'auto-essore que les choses vont enfin finir par s'emballer. Seulement voilà, pour populariser son produit, elle va devoir relever bien des défis, à commencer par celui de devenir une véritable femme d'affaires. De ce postulat plein de bonnes choses, à commencer par sa figure féminine charismatique et ordinaire à la fois, David O.Russel va livrer le portrait d'une Amérique sexiste mais où chacun peut s'accomplir à force de sacrifices.

    Sur deux heures de film, Joy repose sur les épaules de son actrice principale, la superbe et géniale Jennifer Lawrence. Sortie des imbécillités crasses d'Hunger Games, la jeune femme retrouve son réalisateur fétiche pour un rôle qui lui va comme un gant. A la fois forte et fragile, Lawrence emporte l'adhésion du public quasi-immédiatement dans son rôle de mère ambitieuse incapable de se débarrasser de sa famille-boulet faute d'un amour familial chevillé au corps. Capable d'incarner la travailleuse moyenne américaine de l'époque avec un naturel désarmant, Jennifer Lawrence arrive rapidement à jouer les femmes d'affaires impitoyables tout en conservant cette part de fragilité qui l'a rend si touchante. Pour dire vrai, le plus grand atout de Joy, c'est elle, définitivement. Evidemment, on saluera le rôle (ingrat) de De Niro en père agaçant et médiocre, et Bradley Cooper toujours aussi bon lorsqu'il est dirigé par Russell. Mais c'est bien Jennifer Lawrence qui écrase tout le monde. Il faut dire que le film a été bâti autour de son rôle, qu'il est une sorte de succès-story mâtinée de drame familial tendance soap et de conte pour enfants. Ce dernier point se révèle d'ailleurs rapidement à la fois un atout et un inconvénient pour le long-métrage

    Pensé comme un conte, raconté en réalité à toutes les petites filles de la planète (ou au moins des USA), Joy a un côté gentillet qui agace autant qu'il séduit. Telle une Cendrillon des temps modernes, Joy Mangano s'élève de sa condition ingrate vers celui d'une princesse avant-gardiste, finissant dans son propre château avec le prince charmant venant la courtiser de temps à autre. Seulement voilà, c'est aussi l'aspect un peu trop propret de Joy, la perfection morale absolue du personnage et le côté glorifiant du film sur les possibilités de succès offert par le way of life américain qui irritent. Joy est trop gentille, trop parfaite, trop bien. Lorsque l'on voit en plus que la véritable Joy Mangano est productrice exécutive du métrage, on se pose de sérieuses questions quand à l'authenticité de cette description. Alors, évidemment, David O.Russell a d'autres cordes à son arc, à commencer par la description d'un système qui, à l'époque, considère encore que la femme doit s'occuper de ses enfants et rester à la cuisine, qu'elle ne peut pas être responsable et active. En ce sens, Joy peut être perçu comme un film féministe. 

    Il reste aussi la reconstitution d'une Amérique qui découvre les "vertus" du télé-achat et toute la machinerie qui se cache derrière, montrant encore et toujours que tout est une question d'image dans le monde capitaliste, que le succès a besoin d'une dose de mensonges et de mise en scène léchée. Cette partie du film reste, de loin, la plus intéressante, il est fort dommage que Russell passe beaucoup trop de temps sur la famille minable de Joy. Les coup bas de l'industrie, les escroqueries, la publicité mensongère et les artifices du milieu de l'entertainement et de la vente restent, franchement, passionnants. D'une certaine façon, le film montre comment il faut devenir soi-même un requin pour réussir. On regrette simplement que ce que Joy se voit contraint de faire soit au final si moralement acceptable et gentillet à l'arrivée. Une nouvelle fois, on ne peut s'empêcher de penser que le côté lissé du personnage principal finit par nuire au récit. Chose d'autant plus dommage quand celui-ci s'avère véritablement attachant et agréable une fois l'entreprise commerciale de Joy lancée (et la storyline familiale mise en sourdine).

    Joy fait bien mieux que le décevant American Bluff qui misait bien trop sur ses costumes et son ambiance au dépend des personnages. Cette fois, le film de David O.Russell nous offre une héroïne forte et séduisante incarnée par la géniale Jennifer Lawrence et épaulée par un casting impeccable. Film féministe certainement trop lisse pour pleinement convaincre, Joy reste à l'arrivée un divertissement plus qu'agréable où le conte finit par l'emporter sur le soap. Une belle histoire, peut-être justement un peu trop belle.
     

     

    Note : 7.5/10

    Meilleure scène : La première prestation télévisuelle de Joy

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  • [Critique] The Big Short

    Sorti pendant les fêtes de fin d'année, The Big Short n'a peut-être pas connu le succès et la mise en avant qu'il méritait. De toute façon, et d'une façon assez étrange, le long-métrage a été mal vendu sous nos latitudes. Du fait de son sous-titre racoleur, Le Casse du siècle, et d'une ribambelle de stars à l'affiche, le film a été vendu comme un nouvel Ocean's Eleven. Problème : il n'a rien à voir avec le film de Soderbergh sus-nommé. Du reste, il s'agit d'une histoire signée par le réalisateur américain Adam McKay, un homme depuis longtemps embourbé dans des comédies bas de gamme avec le lourdingue Will Ferrell. Il faut avouer que présenté sous cet angle et malgré la présence d'excellents acteurs - Steve Carrell, Christian Bale, Ryan Gosling ou encore Brad Pitt - The Big Short ne fait pas très envie. Sauf que... le scénario se base sur un excellent livre du non moins excellent auteur américain Michael Lewis, déjà à l'origine de Moneyball et The Blind Side. Rajoutons à cela que le film se concentre entièrement sur la (très) fameuse crise des subprimes qui a secoué l'économie mondiale en 2008, et l'on se dit que l'on tient peut-être quelque chose de croustillant. La vérité, c'est que The Big Short est le frère sous méthamphétamines et arrosé d'humour du formidable Margin Call de J.C. Chandor (Un chef d'oeuvre !). A la surprise générale, le bébé d'Adam McKay a beaucoup de choses à dire !

    Pas de braquage de casino dans The Big Short mais une toute autre échelle d'escroquerie. Adam McKay et Michael Lewis nous racontent l'histoire de quatre farfelus assez fous et assez géniaux pour avoir senti venir la crise de l'immobilier, aussi appelée crise des subprimes, bien avant l'année 2008. Le premier fut le Dr Michael Burry, ancien neurologue reconverti dans le management de fonds financiers, le second Mark Baum, un magnat de la finance qui pense qu'il faut une morale à ce milieu pour le moins pourri, et enfin les deux derniers sont deux jeunes premiers ambitieux, Danny Moses et Charlie Geller, qui ont reçu l'aide plus que bienvenue de Ben Rickert. Tous ont compris d'une façon ou d'une autre que la bulle entourant l'immobilier en Amérique, entretenue par les banques et les traders véreux, allait imploser. En misant sur des assurances contre les divers investissements des grands établissements les indemnisant en cas d'effondrement du marché, ceux-ci sont d'abord pris pour des illuminés et essuient les pires moqueries dans un milieu où l'immobilier est perçu comme le plus sûr des marchés. Seulement voilà, l'année 2008 et l'éclatement au grand jour de l'immense arnaque des subprimes a non seulement donné raison à ces hommes mais a, aussi, failli détruire toute l'économie mondiale. McKay, en adaptant le bouquin de Michael Lewis, ne se contente pas d'une simple présentation gentillette mais bien d'une charge virulente contre le système.

    A l'instar de Margin Call, The Big Short plonge le spectateur dans l'univers de la finance. Totalement incompréhensible pour le non initié, le monde de Wall Street fascine pourtant toujours. L'hermétisme criant de ce milieu n'avait cependant pas empêché Margin Call de développer un propos hautement subversif et, il faut l'avouer, douloureux. Adam McKay prend un pari pas si éloigné mais en tentant cette fois d'expliquer un tant soit peu les choses. Même si la tentative était vouée à l'échec (vous ne serez pas des experts de la finance après avoir vu The Big Short), elle remplit tout à fait son office, à savoir rendre compte de l'énormité de ce qui nous est raconté à l'écran. D'emblée, on saluera l'audace narrative et improbable de McKay en intercalant des moments explicatifs faisant intervenir les personnalités les plus inattendues telles que Selena Gomez ou Margot Robbie qui dissertent sur le terme shorter ou les supers CDOs. Comme si Paris Hilton expliquait de l'astrophysique. Ce genre de décalage humoristique à base de comparaisons et de métaphores donnent à The Big Short un ton cynique et absurde délicieux... mais qui se retourne également un tantinet contre lui puisqu'il épure (un peu) le côté dramatique du récit.

    Au-delà de ce versant volontairement barré, The Big Short vulgarise la finance et l'immobilier pour mieux dépeindre le drame humain et surtout moral derrière. En prenant pour personnages principaux quatre outsiders géniaux, Adam McKay donne aussi du caractère à son récit. Si Christian Bale assure en autiste de la finance, c'est surtout le génial Steve Carrell qui brille. Dans le rôle de Mark Baum, il s'avère aussi convaincant qu'il le fut en début d'année avec le noir et destructeur Foxcatcher. C'est véritablement lui qui porte le film sur ses épaules et non un Brad Pitt finalement peu présent ou un Ryan Gosling drôle et caustique mais peu charismatique à l'arrivée. C'est d'ailleurs niveau casting qu'on pointera l'un des défauts de The Big Short, à savoir les deux plus jeunes acteurs de la bande, Rafe Spall et John Magaro, plus faibles dans leurs interprétations que les autres géants qu'ils côtoient; et qui bénéficient franchement d'une storyline bien moins prenante que celles de Carrell et Bale. En entrelaçant plusieurs fils narratifs, Adam McKay s'exposait à ce genre de déconvenues mais il limite plutôt bien la casse. Pourquoi ? Parce le scénario dont il profite, le ton acide de son film et son côté ultra-dynamique permettent de compenser ses faiblesses.

    The Big Short n'est pas un film sage. Il n'est même pas un film fun à l'arrivée, mais bien une charge politique sur le monde capitaliste et, plus particulièrement, l'impunité des banques ainsi que les accointances avec l'Etat. Plus que cela même, Adam McKay et Michael Lewis dénoncent avec brio toute la stupidité profonde des hommes et femmes qui travaillent dans ce milieu, tous plus corrompus et méchamment bêtes les uns que les autres... et la bêtise du citoyen ordinaire, incapable de voir qu'il se fait avoir, trop occupé à ingurgiter les médiocrités qu'on lui assène à longueur de journée. Le clinquant de la mise en scène et son côté clipesque (les images quasi-subliminales s'invitent régulièrement dans le récit) renvoient à la superficialité de notre époque et au véritable abrutissement des masses qui mine la société occidentale moderne. Il faut noter d'ailleurs que le film n'est jamais aussi efficace que lorsqu'il laisse le temps au versant dramatique de s'installer. La fin du récit et les différentes interventions de Mark Baum en sont une preuve éclatante. Du coup, ce qui avait longtemps été une histoire menée tambour battant devient un constat amer de l'état déplorable de notre système et des ordures qui le dirigent. The Big Short s'achève sur une note cendreuse qui laisse un goût des plus désagréables dans la bouche du spectateur.

    Si The Big Short semble un peu déjà vu dans le sujet de fond qu'il aborde après le trop méconnu Margin Call, et si les plus jeunes acteurs du casting ne sont pas à la hauteur de l'enjeu, il faut se rendre à l'évidence : Adam McKay livre son chef d'oeuvre. Montagnes russes sauce finance aromatisées au cynisme et à l'indignation mordante, The Big Short se consomme sans modération pour dévoiler la bête immonde qui ronge notre société. Un grand film à l'arrivée.

    Note : 9/10

    Meilleure scène : Mark Baum face aux responsables des CDO.

     

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  • [Critique] The Leftovers, saison 1

    Créée en 2014, The Leftovers est une des dernières séries estampillées HBO. Depuis l'avènement de Netflix et, plus récemment, Amazon, dans le monde de la télévision, il semble que la chaîne câblée américaine ait perdu de son aura. Même si son Game of Thrones continue à battre des records, cela fait quelques années qu'une autre production n'a pas soulevé un enthousiasme comparable. Cette année pourtant, la deuxième saison de The Leftovers a connu un succès critique des plus impressionnants, si bien qu'on a fini par en parler un peu partout. En s'y intéressant de plus près, on remarque tout de suite un certain nombre d'éléments qui ont de quoi effrayer voire même repousser de prime abord. 
    Tout d'abord, The Leftovers est une série signée Damon Lindelof, le même Lindelof qui avait dirigé la fameuse série Lost. Pire encore, le bonhomme fut un des grands coupables du naufrage Prometheus avec un scénario incohérent et désolant. Pourquoi diable alors la plus prestigieuse des chaînes câblées américaines l'a-t-elle engagé ? Peut-être parce que, jusqu'ici, Lindelof faisait montre d'une créativité débordante mais bordélique. Comme submergé par ses propres idées, le scénariste buvait la tasse tout seul. Sauf que The Leftovers est également la création de Tom Perrotta, un excellent écrivain américain, et que la série n'est en réalité dans sa première saison qu'une adaptation de son livre Les Disparus de Mapleton. On peut donc espérer que Perrotta soit parvenu à canaliser Lindelof et à lui fournir un cadre assez solide pour bâtir une oeuvre (enfin) mature. Reste alors le postulat de départ.

    Le 14 Octobre, 2% de la population mondiale a tout simplement... disparu ! Sans aucune explication ni signe annonciateur. L'histoire de The Leftovers prend place trois ans plus tard dans une petite ville proche de New-York, Mapleton, où les habitants tentent tant bien que mal de continuer leurs existences. Et comme tous les ans, tous s'apprêtent à célébrer la date commémorative de la disparition. Du moins, pas tous. Une secte qui se fait appeler les Guilty Remnants, n'a aucune intention de laisser se produire l’événement. Ce sera au chef de la police locale, Kévin Garvey, d'assurer un semblant d'ordre. La grande appréhension lorsque l'on prend connaissance de ce postulat, c'est qu'il semble être familier. On pense (un peu) à la série française Les Revenants, et (beaucoup) au navet américain Les 4400. The Leftovers serait-elle, encore, une histoire consacrée à la réapparition mystérieuse de personnes disparues ? Ou, pire, une enquête sans fin pleine de rebondissements sur les raisons de cette disparition ?
    En fait, il n'en est rien. Lindelof et Perrotta prennent un pari casse-gueule et d'une grande audace avec cette première saison : celle de ne jamais aller fouiller du côté des disparus mais de se concentrer uniquement et totalement sur ceux qui sont restés en arrière. 

    C'est bien là l'idée géniale de The Leftovers. Durant les dix épisodes qui constituent la première saison, jamais les scénaristes ne vont venir s’embarrasser d'une enquête autour des disparus. Si vous pensiez découvrir une série où vous aurez toutes les réponses, vous pouvez d'ores et déjà passer votre chemin. Mais attention, The Leftovers n'est pas Lost. Si la seconde n'avait simplement aucune idée d'où elle allait, la première est réglée avec une minutie qui force le respect. En explosant les barrières de genres et en infiltrant de bonnes doses de SF et de fantastique dans la série, Lindelof parvient cette fois à diriger proprement ses idées. En fait, The Leftovers est cette oeuvre que l'on espérait depuis longtemps pour le scénariste américain, celle de la maturité. Faisant fi des rebondissements abusifs et des cliffhangers faciles, la série se resserre sur ses personnages et, notamment, autour de la famille Garvey. Une des principales originalités de The Leftovers, c'est de faire pénétrer le spectateur dans un monde où l'on arrive après la bataille. Il faut égrener les épisodes pour comprendre petit à petit les raisons de chacun. Du prêtre au gourou de la secte locale, en passant évidemment par le chef de la police. De ce fait, en plongeant tête la première dans une thématique difficile, celle du deuil, la série fait des merveilles comme on en avait pas vues depuis Six Feet Under !

    Parce que, ne tournons pas autour du pot, cette première saison de The Leftovers est d'une incommensurable tristesse. Ce qui ne veut pas dire que la série tourne au mélodrame appuyé et rasoir, non, pas du tout. Avec une écriture d'une subtilité prodigieuse, Lindelof et Perrotta ménagent leurs effets et laissent s'écouler une petite mélodie triste, aussi triste que les quelques notes de Max Richter qui brisent le cœur du spectateur en quelques secondes. Chaque personnage à l'écran, du plus incompréhensible au plus rationnel, chacun va avoir son heure de gloire et exposer son chagrin de façon digne. Les dix épisodes de The Leftovers s'intéressent à ceux qui restent, à la peine du survivant. En cela, elle aborde un thème universel qui va bien plus loin que le postulat de départ. Cela pourrait être les conséquences d'une guerre ou d'un séisme, mais c'est bien un événement indéterminé et fantasque qui cause la disparition de masse. Du coup, la peine ressentie et les émotions qui en jaillissent paraissent encore plus authentiques. Aussi cruelle que la mort aléatoire d'un être cher en somme. C'est le questionnement sur la perte et, surtout, sur comment la vivre, qui donne à The Leftovers sa phénoménale capacité à émouvoir.

    Alternant les moments improbables et mixant à parts égales les mystères (les chiens pourchassés, la secte des Guilty Remnants, la possible folie de Kévin, les pouvoirs de Wayne...), The Leftovers joue constamment sur la corde raide. Là où Lost a fini par rapidement perdre à ce petit jeu, The Leftovers remporte la mise. Les éléments surnaturels et/ou inexpliqués viennent rajouter du suspense et jouent le rôle de catalyseur pour les personnages. Si l'on n'a pas toutes les réponses dans cette première saison, ce n'est jamais un frein ni un inconvénient, tant cette fois les artifices du scénario sont au service de la dramaturgie. A l'image d'un Penny Dreadful, The Leftovers joue la carte des loners - c'est-à-dire un épisode entier consacré à un unique personnage - avant de revenir sur le chassé-croisé des différents personnages, Kevin Garvey en tête. Et comme pour la série de Showtime, les loners s'avèrent sublimes. On pense à l'épisode 3 Two boats and a Helicopter, mettant en avant le personnage du révérend Matt Jamison, incarné par le génial mais trop rare Christopher Eccleston. On pense aussi à l'épisode 6 Guest, où Lindelof nous fait redécouvrir totalement le personnage de Nora Durst, joué par la formidable Carrie Coon. Ces deux épisodes montrent la capacité de la série à adopter un caractère feuilletonesque sans pour autant renier son côté romanesque et ample. Au lieu de devenir des trésors écrasants en regard du reste - comme pour les loners de Penny Dreadful -, ils magnifient et décuplent le reste de la saison. Le résultat, forcément, est tout simplement génial.

    Seulement, The Leftovers ne serait rien sans sa galerie d'acteurs. A commencer par son rôle principal, Justin Theroux, qui compose un Kevin Garvey tout en nuances, à la fois play-boy en uniforme et père de famille brisé et imparfait. A l'instar de tous les personnages qui traversent The Leftovers, Kévin incarne la fragilité de l'homme, la tristesse de celui qui voit tout s'écrouler et qui perd ses proches sans jamais être capable de retrouver le contrôle de la situation. On citera également un des rôles les plus éminemment difficiles de la série, celui de la gourou des Guilty Remnants, Ann Dowd. Si son personnage arrive à être constamment détestable, c'est grâce au jeu impeccable de l'actrice qui explose littéralement dans l'épisode 8 Cairo. Il faut d'ailleurs saluer la description de la secte des Guilty Remnants à cette occasion. Elle est l'exemple même que Lindelof peut utiliser son hermétisme à des fins salutaires. Comme nombre de sectes, et celle-ci davantage encore, on ne comprend jamais les raisons de leurs actes incroyables et quasiment honteux. Même lorsque Patty s'échine à expliquer sa vision des choses à Garvey. Car le but, finalement, n'est pas de comprendre, mais bien de montrer que selon les différents points de vues, certaines positions ne seront jamais totalement explicables. En ce sens, Lindelof était l'homme idéal pour porter les Guilty Remnants à l'écran.

    Que reprocher à cette première saison ? Trop de mystères parfois ? Possible. A coup sûr en tout cas de ne pas avoir réussi à exploiter l'arc de Tom Garvey, qui semble bien pâle en comparaison des autres et qui finit par ennuyer par rapport à la grandiose réussite du reste. Même le destin de Wayne, personnage le plus improbable de la série, finit par devenir captivant et émouvant. Mais ce reproche peut-il vraiment venir ternir la première saison de The Leftovers ? Non, définitivement pas. Parce que la série se conclut par deux épisodes encore plus formidables que ce que l'on pouvait espérer. L'épisode 9, The Garveys at Their Best, revient sur l'avant-disparition avec une justesse d'écriture époustouflante et une séquence finale à donner des frissons qui arrive, enfin, à expliquer le personnage de Laurie et son devenir. Et puis la conclusion, avec un épisode 10, The Prodigal Son Returns, qui fait des choix radicaux en abandonnant quasi-totalement Mapleton durant la moitié du temps, pour venir nous jeter à la figure les événements qui s'y sont déroulés en conclusion. Une conclusion superbe, encore plus émouvante que la séquence terrible de Kévin s'effondrant en larmes devant Matt. Si la série s'achève sur le monologue de Nora Durst, c'est aussi pour en finir avec les larmes de ceux qui ont tout perdu, pour montrer, comme un ultime pied de nez, que l'espoir peut surgir de la façon la plus improbable qui soit. 

    Si vous avez peur de subir la même déconvenue qu'avec Lost, soyez tranquilles, en soi, la première saison de The Leftovers peut se voir de façon isolée, sans aucune nécessité de poursuivre. Cette brillante histoire de disparus, de deuil, de foi, d'espoir, d’ésotérisme, de folie et d'humanité servie par une galerie de personnages superbes, c'est la conjugaison de deux talents, ceux de Tom Perrotta et de Damon Lindelof. The Leftovers constitue l'une des découvertes les plus marquantes dans l'histoire télévisuelle, une découverte pleine d'audace, de justesse et d'émotions, où quelques notes de Max Richter suffisent à nous tirer des larmes. 
    Nul doute que la saison 2 aura fort à faire pour reprendre dignement le flambeau.  
     

    Note : 9/10

    Meilleur(s) épisode(s) : The Garveys at Their Best et The Prodigal Son Returns



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