• [Critique] Jodorowsky's Dune

     C'est l'histoire d'un film mythique. Un film plein de vaisseaux spatiaux, d'acteurs d'exceptions, de palais improbables, de vers géants et d'épice. Quelque chose de fou, de délirant, d'incroyable et qui a changé l'histoire du cinéma de façon radicale et définitive. Ce film c'est Dune d'Alejandro Jodorowsky, un réalisateur chilien cultissime à qui l'on doit déjà par exemple El Topo ou La Montagne Sacrée, deux métrages incroyablement barrés parmi la somme de son oeuvre délirante. Super-production pour l'époque, le Dune de Jodorowsky est l'adaptation du roman éponyme de Frank Herbert. Un monument de la science-fiction pour tout dire. Regroupant un casting hallucinant et une pléiade d'artistes tous plus géniaux les uns que les autres, Dune ne pouvait qu'être un film incroyable faisant date dans l'histoire du cinéma.
    Sauf que voilà, ce Dune-là n'a jamais existé en vrai. Le projet, malgré son état d'avancement, a été refusé par les studios Hollywoodiens pour finir entre les mains d'un David Lynch qui livrera le triste objet filmique que l'on connait aujourd'hui. Reste que le film d'Alejandro Jodorowsky a su construire un mythe autour de lui et influencer tout un pan de la science-fiction au cinéma. Frank Pavich se propose de nous faire découvrir comment un film qui n'a jamais existé s'est imposé avec les années comme une date dans l'histoire du cinéma.

    Déjà,  réglons la question que se pose tout le monde à propos de ce Jodorowsky's Dune : est-il visible si on ne connaît pas Dune ? Franchement, oui. Sachez au passage qu'il semble, d'après le documentaire, qu'aucune des personnes qui devaient participer au film n'avait lu le roman. On peut donc très bien regarder le documentaire de Frank Pavich sans rien connaître à l'oeuvre de Frank Herbert. Avoir lu Dune et vu le film de Lynch peut apporter un plus à la vision (et quelques ricanements complices en prime avec Jodorowsky), mais il ne s'agit pas du tout d'un impératif. De toute façon, Frank Pavich sait très bien décrire au spectateur de ce dont parle Dune (de façon succincte certes) et livre en réalité un documentaire sur tout autre chose : la passion. Jodorowsky's Dune est un métrage sur des passionnés. Sur des gens qui aiment le cinéma comme on aime une oeuvre d'art ou une discipline martiale. Il faut voir Alejandro Jodorowski nous parler à l'écran de son film mort-né pour le comprendre. 

    Principal atout du documentaire (qui tourne d'ailleurs parfois au Jodorowsky-show), le réalisateur chilien dégage une telle passion, une telle folie et une telle créativité que l'on est instantanément happé par le charme de ce personnage incroyable. Outre son aura de gourou (et il se plaira à s'imaginer comme tel), le cinéaste fait également une chose inattendue : il est heureux. Dune était son rêve, le film de toute une vie, un projet pour quoi il a tout sacrifié, et l'homme a le sourire aux lèvres quand il en parle. Parce que, justement, le documentaire raconte comment Dune a marqué au fer rouge le cinéma sans même que vous le sachiez et a fait peut-être plus pour la science-fiction qu'une somme hallucinante de films par la suite. Frank Pavich n'envisage jamais le Dune de Jodorowsky comme un échec, au contraire. En cela, il s'aligne sur le sentiment du Chilien et finit par donner au documentaire une euphorie contagieuse dans sa façon d'aborder son sujet.

    Mieux encore, jamais Pavich ne se borne à livrer un simple documentaire. Il tente constamment de jouer avec l'image, de parfois reconstruire des bouts du film fantôme avec quelques storyboards, d'intégrer des effets délirants à son enquête... bref, Pavich donne une âme à son métrage, chose assez rare dans le domaine. On en vient alors au cœur du sujet : l'histoire de la création de Dune. Ce qui fait le charme irrésistible de ce documentaire, c'est ça. Toute l'équipe que l'on retrouve derrière Alejandro Jodorowsky, à savoir H.R Giger, Dan O'Bannon, Mike Jagger, Michel Seydoux, Gary Kurtz, Chris Foss ou encore Dali (!!!!) sont aussi fous à lier que le chilien. Le projet apparaît tellement dingue, tellement monumental pour l'époque et tellement en avance sur son temps qu'y avoir ne serait-ce que penser tient du délire. Il faut entendre parler Jodorowsky de sa façon de recruter Orson Welles, Dali ou encore Amanda Lear pour son casting. La chose est à la fois totalement surréaliste et incroyablement séduisante. 

    La puissance de Jodorowky's Dune, c'est d'emmener le spectateur à l'intérieur du cinéma en tant qu'art et pas en tant que produit. C'est de ne pas parler pendant des heures de technique ou de paramètres assommants mais de laisser la parole à de doux-rêveurs qui feront par la suite le cinéma de demain. Ainsi, Dune, le film qui n'a jamais été, a permis Alien, a permis Blade Runner et Total Recall, même Star Wars...et tant d'autres encore. Frank Pavich prouve que la passion peut tout renverser, que les échecs peuvent parfois s'avérer plus fondateurs que les réussites. Si le Dune de Jodorowksy n'a pas existé, il n'a pas disparu pour autant, L'Incal et les Méta-Barons ont récupéré son ADN dérangé. C'est finalement le message de ce documentaire passionnant (et très drôle dans le fond) : Soyez audacieux et ne vous laissez jamais désarmer par vos échecs...il en sortira toujours quelque chose !

     Sur tous les plans, Jodorowsky's Dune frôle le chef d'oeuvre. Réalisé avec un soin minutieux qui force le respect, laissant la parole à des passionnés du cinéma comme on aimerait en voir plus souvent à l'heure actuelle et parlant tout simplement de la folie créatrice qui devrait nous animer tous, le documentaire de Frank Pavich laisse le spectateur avec un grand sourire sur le visage et une foule de visions incroyables à digérer.
    Précipitez-vous, Dune existe !

    Note : 9.5/10

    Meilleure scène : Alejandro Jodorowsky parlant de sa vision au cinéma de la version de Lynch

     

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  • [Critique] 10 Cloverfield Lane

     A l'heure actuelle, tenir un projet de film secret tient de la gageure. C'est pourtant ce qui est arrivé avec 10 Cloverfield Lane dévoilé seulement 1 mois avant sa sortie en salles. Huit ans après Cloverfield, le film de monstre en plein cœur de New-York qui avait révélé Matt Reeves (depuis parti explorer la Planète des Singes), le même Matt Reeves s'associe au célèbre J.J Abrams pour financer le premier long-métrage d'un illustre inconnu : Dan Trachtenberg. A l'exception d'un sympathique court-métrage sur le jeu Portal, cet américain de 34 ans issu du monde de la pub n'avait juste là guère eu l'occasion de briller. 10 Cloverfield Lane lui donne aujourd'hui cette chance.

    Prenez trois personnages, un abri en sous-sol et saupoudrez le tout d'une atmosphère paranoïaque et vous obtenez 10 Cloverfield Lane. Petit film au budget assez modeste, le long-métrage de Dan Trachtenberg constitue pourtant une petite surprise en soi. Il a d'abord la bonne idée de proposer quelque chose de radicalement différent de son supposé prédécesseur. Les liens avec Cloverfield s'avèrent en effet ténus, voir inexistants pendant la quasi-totalité du film. Ceux qui n'ont donc pas vu le film de Matt Reeves peuvent tenter l'expérience les yeux fermés. Il semble en effet que l'étiquette Cloverfield ait une intention publicitaire en tentant de raccrocher les wagons à une oeuvre connue du grand public. Une astuce qui permet à Trachtenberg de livrer son propre film sans se soucier pour une bonne part des contraintes inhérentes à une suite.

    Mais revenons à nos moutons. Dans 10 Cloverfield Lane, la belle Michelle se retrouve enfermée dans un abri souterrain après un accident de la route. Son sauveur-geôlier, Howard, affirme que le monde extérieur n'existe plus. Quelque chose est arrivé et il l'a recueilli, elle et un autre homme du nom d'Emmett, dans l'abri qu'il prépare soigneusement depuis des années maintenant. Intrigue minimaliste mais pleine d'opportunités, l'histoire de 10 Cloverfield va reposer sur les épaules d'un casting restreint. C'est là la première bonne surprise du film qui porte son dévolu sur l'excellente Mary Elizabeth Winstead et, surtout, sur un acteur formidable et inquiétant comme pas possible : John Goodman. S'il faut désigner un vainqueur parmi ce trio de comédiens, c'est certainement lui qui remporte la palme. Comme à l'accoutumée, il impressionne de bout en bout dans un rôle ambiguë et souvent terrifiant. Trachtenberg s'affirme déjà comme un excellent directeur d'acteurs. Seulement 10 Cloverfield Lane doit aussi trouver d'autres atouts.

    Parmi eux, le cadre du récit. Grâce à l'unicité de lieu de 10 Cloverfield Lane, le spectateur suit avec un sentiment claustrophobe de plus en plus intense les rebondissements de l'histoire. A la fois pour économiser sur un budget que l'on devine limité mais également pour donner une saveur particulière à son récit, Trachtenberg épouse le huit-clos entièrement, utilisant les possibilités offertes par le genre au mieux des possibilités. Le résultat s'avère réussi notamment grâce à cette constante question sur la réalité d'une apocalypse. Pour un peu, on pourrait voir dans ce 10 Cloverfield Lane un rejeton Hollywoodien de Take Shelter de Jeff Nichols avec John Goodman à la place de Michael Shannon. Mais la comparaison s'arrête là puisque la tension du film repose surtout sur la nature de ce qui se trouve au dehors. Trachtenberg prend un malin plaisir à nous faire douter et mène brillamment sa barque avec peu de choses au final. Tout tient dans le métrage grâce au doute insidieux entretenu par quelques séquences chocs (la femme à la porte de l'abri, le Help Me sur le hublot...). Une petite réussite qui finit par perdre en intensité avec la révélation finale.

    On n'en dira bien sûr pas plus sur la nature de ce qui attend Michelle en dehors de l'abri mais c'est ici que l'on peut retrouver une mince justification dans la filiation avec Cloverfield. Sauf que cette façon finalement bien artificielle de lier les deux peine un tantinet à convaincre. Pas que la fin soit mauvaise en soi mais plutôt qu'elle semble forcée. On se demande en réalité comment Dan Trachtenberg aurait terminé son film en ayant les mains totalement libres. En l'état, 10 Cloverfield Lane est une amusante expérience dans le sens où Abrams et Reeves sponsorisent un petit nouveau franchement plein de promesses en lui cédant la place sur un univers qu'ils ont eu même construit jadis. Si l'on aurait préféré qu'ils financent un projet totalement nouveau, le résultat obtenu n'a vraiment rien de honteux et ouvre même certaines perspectives pour la suite de la carrière du réalisateur. Cette fausse-suite a en effet des allures de véritable chance pour Dan Trachtenberg.

    Huit-Clos anxiogène et génialement hanté par l'imposante carrure d'un John Goodman impressionnant, 10 Cloverfield Lane surprend de façon agréable le public. Ce n'est certainement pas le thriller du siècle mais une série B efficace, bien réalisée et qui tient en haleine sur plus d'une heure quarante. Par les temps qui courent et la tendance agaçante à la surenchère pyrotechnique, voici un intermède bienvenu.
    Avis aux amateurs.

     

    Note : 7.5/10

    Meilleure scène : La rébellion de Michelle à table

     

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  • [Critique] Anomalisa
    Grand prix du jury Mostra de Venise 2015
    Nommé meilleur film d'animation Golden Globes 2016
    Nommé meilleur film d'animation Oscars 2016
    Nommé meilleur film d'animation Annie Awards 2016

     Sensation de la dernière Mostra de Venise où le film a remporté rien de moins que le prestigieux grand prix du jury, Anomalisa est également un film d'animation unique en son genre. Réalisé par deux scénaristes, Duke Johnson et Charlie Kaufman (oscarisé à deux reprises pour son travail sur Dans la peau de John Malkovich et Eternal Sunshine of the Spotless Mind), le long-métrage a depuis été nommé dans les plus prestigieuses cérémonies et notamment aux Oscars de cette année dans la catégorie animation. Encensé par la critique, ce curieux objet filmique à la technique aussi intrigante que son scénario a de quoi susciter l’intérêt. 

    Qu'est-ce qui fait d'Anomalisa un film aussi étrange ? Le choix radical opéré par les deux réalisateurs, à savoir une histoire racontée en stop-motion avec des figurines mixée avec de l'animation 3D. Le résultat s'avère pour le moins saisissant. Le spectateur se retrouve face à un univers qui semble aussi irréel et inquiétant qu'humain et familier. Le décalage constant entre ces deux sentiments a quelque chose de perturbant mais intrigue dès les premières secondes. Pour parfaire le tout, Kaufman et Johnson choisissent de nous emmener dans une histoire en total accord avec le paradoxe visuel de leur métrage. Michael Stone est devenu un écrivain célèbre grâce à son livre Comment puis-je vous aider à les aider ? qui aide les services clients à devenir toujours plus performant. Invité pour un congrès dans un hôtel de Cincinnatti, il fait la connaissance de Lisa, une femme banale à première vue mais qui va profondément bouleverser la monotonie de Michael. Dit ainsi, Anomalisa ne semble avoir que son apparence visuelle pour se démarquer. Sauf que les tenants et aboutissants du film ainsi que les myriades de détails ajoutés par les deux réalisateurs transcendent totalement la portée de cette histoire d'amour à priori banale.

    Le monde d'Anomalisa est terne. Enfin non...le monde de Michael Stone est terne. Rongé par la mélancolie, le personnage principal de cette aventure voit tout en gris. Tous les bâtiments se ressemblent, les gens qui l'entourent sont d'une affreuse banalité et pire que tout, ils ont tendance à se ressembler. Pour pousser au plus loin ce sentiment de lassitude, les réalisateurs emploient plusieurs éléments géniaux. Le premier, c'est évidement l'apparence semi-mécanique du long-métrage qui donne souvent des allures de robots aux êtres de l'histoire. Le second, plus subtil, c'est l'emploi d'un même acteur pour doubler tous les personnages que rencontre Michael durant son périple. Le dernier, c'est cette constante ambiance de mélancolie qui berce le film et enserre profondément le cœur du spectateur. Dans sa première partie, Anomalisa a tendance à devenir un doux cauchemar moderne, ce banal cauchemar de l'homme d'aujourd'hui englué dans la monotonie de son existence. Michael apparaît comme un être triste, constamment insatisfait et nostalgique d'une époque qu'il a laissé filer entre ses doigts.

    Puis arrive Lisa. Ici, les procédés employés par Johnson et Kaufman prennent tout leur sens. Lisa se démarque immédiatement des autres personnages, puisqu'elle est la seule à posséder une voix différente. Aux oreilles du spectateur comme à celles de Michael. Leur subite histoire d'amour remet des couleurs dans le long-métrage et permet aux deux réalisateurs de raconter une passion dévorante et inattendue qui tranche avec la grisaille de l'existence d'un Michael Stone dont le monde a de plus en plus tendance à ressemble au Brazil de Terry Gilliam, bouffé par son travail et l'aspect bureaucratique du mystérieux hôtel où il réside. Il faut alors mentionner cette extraordinaire scène d'amour entre Michael et Lisa, certainement la chose la plus osée et la plus belle que l'on ait vue sur grand écran depuis des lustres. Anomalisa en devient un film encore plus humain que sa première partie ne l'avait laissé supposer. L'exploit est d'autant plus grand que l'on rappelle que l'on a à faire à des marionnettes, des êtres totalement fictifs. Mais si l'amour ne connaissait pas de barrière ?

    Pourtant, Anomalisa nous réserve encore d'autres surprises et les réalisateurs poussent jusqu'au bout cette réflexion autour de la misère humaine et plus particulièrement son aspect sentimental. Profondément dépressif dans le fond comme dans la forme, le long-métrage touche à une humanité insoupçonnée lorsqu’il finit par détruire la beauté qu'il a lui-même créée de toute pièce. Tout se dissout, les masques tombent littéralement et l'infinie lassitude de Michael face à sa vie monotone finit par tout submerger lors de quelques scènes absurdes mais terriblement efficaces. Reste un brin d'espoir, une lettre de Lisa, cette anomalie qui aura traversé la vie de Michael l'espace d'un instant. Le film de Kaufman et Johnson a quelque chose d'infiniment triste et de terriblement beau à la fois. Constamment tiraillé entre ces deux aspects contradictoires, Anomalisa laisse une marque profonde dans le cœur du spectateur. Au fond, nous sommes tous des Michael Stone piégés dans une existence monotone que l'on est incapable d'apprécier à sa juste valeur. C'est surement ça le plus grand exploit de ce long-métrage unique : celui de trouver l'humanité de l'être dans l'endroit le plus gris et le plus mécanique qui soit.

    Outre l'exploit technique que représente l'animation du métrage, Anomalisa s'avère un film brillant où Brazil rencontre Eternal Sunshine of the Spotless Mind. Pour leur premier film ensemble, Charlie Kaufman et Duke Johnson nous offrent un OFNI d'une sensibilité et d'une sombre poésie époustouflante, possédé par une humanité totalement inattendue. 
    Laissez-vous tenter par l'expérience !

    Note : 9/10

    Meilleure scène : Michael Stone faisant l'amour avec Lisa

     

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  • [Critique] Fatima
    César du meilleur film 2016
    César du meilleur espoir féminin 2016 pour Zita Hanrot
    César de la meilleur adaptation 2016
    Prix Louis Delluc 2015

    S'il y a bien eu un événement dans la morne cérémonie des césars de cette année 2016, c'est bien la vague d'amour pour le film de Philippe Faucon. Sobrement intitulé Fatima, ce drame intimiste adapté de Prière à la lune de Fatima Elayoubi nous parle d'une femme attachante en la personne de Fatima, une mère courage qui se débat avec sa condition sociale difficile pour tenter de donner le meilleur avenir possible à ses deux filles. La première, Souad, a 15 ans et vit la période de révolte que traverse la grande majorité des adolescents alors que sa sœur de 18 ans, Nesrine, entre en première année de médecine. Sauf que pour payer ces études extrêmement coûteuses et exigeantes, Fatima va devoir accumuler les petits boulots et notamment les ménages ici et là, au grand dam de Souad que même son père a du mal à calmer. Ce petit film au pitch minimaliste a non seulement été nommé à la cérémonie des césars mais, en plus, a été couronné du titre de meilleur film 2016 à la surprise générale. Un peu passé inaperçu lors de sa sortie sur grand écran, il était normal de se pencher sur ce long-métrage d'un réalisateur français discret mais aguerri.

    De très courte durée (une heure vingt minutes à peine), Fatima retrace le combat d'une mère divorcée pour donner la meilleure vie possible à ses deux filles. Dans cette optique, Philippe Faucon dessine un portrait tendre, sincère et poignant, d'autant plus poignant que la plupart du temps le personnage de Fatima reste humble et proche de ses filles envers et contre tout. Soria Zeroual, dont c'est ici le premier rôle, arrive à endosser avec succès le poids moral d'une Fatima tiraillée entre ses valeurs morales et son envie de briser son carcan social à travers le destin de sa fille Nesrine. Même si elle ne brille pas comme les césars voudraient nous le faire croire par sa nomination dans la catégorie meilleure actrice, le talent de Zeroual est pour beaucoup dans l'empathie que ressent le spectateur pour cette histoire familiale difficile. Car avant tout, Fatima est l'histoire d'une cellule familiale et de la difficulté de gérer deux enfants lorsque l'on est seule, quand on a pas l'autorité paternelle pour soi et que l'on passe pour une femme médiocre aux yeux de ses propres enfants. C'est ici que les problème se profilent pour le long-métrage de Faucon.

    On apprécie grandement sa peinture familiale ainsi que la complicité qu'il tente d'établir entre la mère et les deux filles mais on comprend rapidement que le fait que Fatima soit d'origine algérienne va jouer un grand rôle et politiser le film. Du coup, le récit dévie vers quelque chose de plus audacieux et qui se loupe à moitié. Si l'on est agréablement surpris par la charge violente de Philippe Faucon à l'encontre d'un certain climat qui règne dans les cités et qui empêche les jeunes filles d'origine maghrébine de vivre leur vie comme elles l'entendent, on est bien plus circonspect devant les autres sujets sociaux qu'il aborde. De façon malheureuse, le réalisateur français se risque à la critique socio-politique et tombe dans la caricature à plusieurs reprises. Ainsi, Fatima va travailler pour une famille de blancs forcément très riches, forcément très cons et forcément détestables. De même, après un malheureux accident, Fatima souffre de son épaule alors que tous les examens médicaux sont normaux. Il faudra l'intervention d'une médecin pas comme les autres (en fait d'origine maghrébine) pour vraiment la comprendre, les autres devant être de pauvres imbéciles. Cette tendance à la caricature grossière laisse perplexe, d'autant que le film a bien d'autres qualités.

    Le parcours de Nesrine, par exemple, est brillamment mis en valeur et illustre à la fois l'envie de modernité de ces jeunes filles de banlieue mais aussi les sacrifices consentis par la famille pour lui ouvrir les portes du succès. La jeune Zita Hanrot assure d'ailleurs très bien son rôle et apparaît comme bien supérieure aux autres acteurs du films, notamment Kenza Noah Aïche, juste imbuvable et (sur)jouant atrocement son rôle d'ado en révolte. Il faut dire qu'elle n'est pas non plus aidée par un arc scénaristique largement délaissé au final et qui aurait pu être fortement intéressant s'il avait été développé avec plus de soin. Le problème du film de Philippe Faucon, c'est qu'il cherche à ratisser large mais qu'il manque de profondeur et de réflexion sur un temps aussi congru et avec un casting finalement bien fragile. Fatima est l'exemple même du petit film qui veut trop en faire et qui finit par ne pas mener à bien ce qu'il lance. Sa récompense aux Césars confirme une nouvelle fois que la cérémonie est devenue purement politique et ne s'intéresse plus guère aux qualités cinématographiques des long-métrages. Une pratique tout à fait détestable. 

    En faisant abstraction de sa récompense imméritée attribuée par un jury imbécile, Fatima s'affirme comme un film agréable et touchant qui sait finalement rendre honneur au courage d'une mère et qui sait tirer des relations mère-filles le meilleur. On regrette juste que Philippe Faucon parte dans tous les sens et perde un peu trop vite de vue le principal point fort de son métrage pour verser dans la caricature grossière.

    Note : 6.5/10

    Meilleure scène : Fatima qui cherche le nom de sa fille sur le tableau des résultats.

     

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  • [Critique] The Leftovers, Saison 2

    Recommencer de nouveau. Difficile de trouver une phrase d'accroche plus adéquate pour cette seconde saison de The Leftovers. Très bien accueillie aux USA mais restée un tantinet confidentiel en France, la série HBO de Damon Lindelof et Tom Perrotta avait su surprendre son monde en évitant à peu près tous les écueils de son sujet principal : la disparition inexpliquée de 2% de la population mondiale. Avec une nouvelle fournée de dix épisodes pour cette seconde saison, The Leftovers était attendue au tournant, d'autant plus qu'elle devait s'éloigner cette fois du roman de base. C'est donc l'heure de tous les dangers pour nos héros mais également pour le showrunner Damon Lindelof.
    Comment faire mieux ?

    En changeant tout ou presque. Une des choses qui mine les séries actuelles, c'est le manque quasi-total de prise de risques d'une saison à l'autre. The Leftovers choisit le contre-pied de cette facilité et plaque tout pour installer son action dans une petite ville semblant avoir été épargnée par la catastrophe : Jarden. Surnommée Miracle (en fait le nom de la forêt qui l'entoure), la bourgade est devenue une gigantesque attraction pour touristes où les curieux et les pèlerins font la queue. C'est dans ce lieu que prend place l'intrigue de la saison 2 et que nos héros vont finir par se retrouver. Cependant, même si l'on retrouve les principaux personnages de la saison précédente, The Leftovers tente d'abord un coup de bluff bienvenu : faire table rase du passé. Franchement, les premières minutes de l'épisode 1 sont totalement déstabilisantes, retournant rien de moins qu'à l'âge de pierre (!!). Mais immédiatement, on retrouve à la fois le goût du mystère de la saison une ainsi que la beauté qui habite la série depuis ses origines. Le reste de cet épisode est à l'avenant, présentant une sorte de clone déformé de Mapleton. Un écho inversé.

    A Miracle, la communauté est majoritairement noire, la principale famille présentée l'est également. Pas de secte à Miracle mais une Eglise renforcée et confortée dans son pouvoir, pas de disparu, pas de peine, les bonimenteurs sont sévèrement corrigés et les secrets...bien gardés. Lorsque Kevin et Nora débarquent en ville, c'est un peu comme si la première saison qu'on avait laissée dans les cendres de Mapleton surgissait de façon dérangeante pour troubler la quiétude de Jarden. Puis, un incident a lieu, de nouvelles disparitions. Et les choses en sont relancées. C'est à ce moment précis que The Leftovers prend une décision encore plus audacieuse mais pas forcément payante en fin de compte. Si la première saison refusait d'explorer le mystère, la seconde accepte de résoudre l'énigme de la disparition des trois adolescentes. De même, dans une tentative à la Lost, Damon Lindelof revient sur la folie de Kevin (qui ne s'est guère arrangée entre temps) et en fait l'autre pilier de cette saison. Un choix qui va en repousser bon nombre (les spectateurs allergiques aux délires de Lindelof peuvent quitter la salle) et en attirer d'autres (les fans de Lost peuvent revenir...). C'est pour ces choix justement que cette seconde saison de The Leftovers est à la fois plus faible et plus brillante que la première.

    Plus encore que pour la saison passée, The Leftovers fonctionne par des moments de fulgurances intenses entre deux situations plus contestables. En réalité, lorsque la série revient sur sa famille-star, à savoir celle recomposée de toutes pièces de Nora et Kévin, les choses deviennent rapidement captivantes et sublimes. En parlant de la difficulté de rebâtir, Lindelof a tout bon, que ce soit pour Kévin, Matt ou les Murphy. Il touche du doigt la sensibilité poignante de la précédente saison. Le problème, c'est que cette seconde saison met un temps fou à décoller, n'ayant pas cette fois le total mystère de la première. Si les deux premiers épisodes se complètent à merveille et se répondent en un sens, il faut attendre le quatrième épisode pour retrouver une intrigue qui fait du surplace. Disons-le clairement, pour élucider la disparition des filles, il faut attendre le dernier épisode (ou presque), du coup, dès que l'intrigue se met à ronronner autour de la question des disparues...on s’ennuie ferme.

    C'est d'autant plus dommage que les loners marchent toujours aussi bien. On pense notamment à l'épisode 3 "Off Ramp" qui revient avec bonheur sur le parcours de deux âmes brisées : Laurie et Tom. Damon Lindelof montre à nouveau qu'il a tout compris aux mécanismes des sectes et explore le besoin absolu d'un pouvoir supérieur chez l'être humain. En se penchant sur la nécessité de la foi, sur la faiblesse intrinsèque des individus, Lindelof approche quelque chose de très fort qu'il n'exploite malheureusement pas assez. Il faut attendre l'épisode 9, autre loner sur le personnage de Liv Tyler, pour reprendre cette idée. Entre deux, le scénariste a du mal à caser le personnage de Matt et finit par lui attribuer son loner dans l'épisode 5 "No Room at the Inn". Celui-ci souffle le chaud et le froid alternant entre l'absolue beauté du parcours de martyr de Matt et l'amour qu'il éprouve pour sa femme, et les multiples incohérences et facilités scénaristiques agaçantes qui en résultent. Il en va de même pour un grand nombre d'éléments de la saison de toute façon. On pense à la lenteur de l'épisode 4 qui finit pourtant sur une séquence magnifique bercée par la reprise de Lo-Fang du tube You're The One That I Want. Comme d'habitude, côté bande originale, The Lefovers assure méchamment (et peut remercier Maxence Cyrin).

    Pourtant en quittant la pure dimension du deuil, The Leftovers se diversifie. Il offre une plongée sans concession et très étrange sur la folie avec le personnage de Kévin, toujours aussi impérial et interprété à la perfection par un Justin Theroux bluffant. Cet axe qui fera débat parmi les fans même de la série apporte pourtant ce qui semble être la plus grosse prise de risque de la saison ainsi que la réussite la plus improbable dans le magistral épisode 8 "International Assassin". Piégé dans un hôtel-purgatoire, Kévin expie ses démons face à la remarquable Ann Dowd, toujours aussi impressionnante. Totalement tirée par les cheveux et absurde au possible, la fin de saison retrouve à la fois la dimension symbolique si chère à la série mais aussi son intense versant émotionnel. Car au milieu de cette saison 2, il y a la relation de Kévin avec Nora, celle-ci étant devenue au fil du temps le personnage le plus réussi et le plus poignant de l'univers de The Leftovers. Il faut saluer le jeu de Carrie Coon, remarquable de bout en bout à nouveau, et qui arrive encore un peu plus à magnifier l'arc scénaristique consacré à Nora. Dès que son personnage entre en jeu, elle sauve la scène à elle seule et donne quelques purs instants d'émotions. De même, parmi les petits nouveaux de la saison, on ne peut s'empêcher de relever l'arc d'Erika Murphy interprété par Regina King. Celle-ci déploie une telle énergie dans son jeu et une telle force dans l'explosion de ses sentiments qu'elle devient une sorte de double de Nora par son importance. Dommage qu'elle soit un tantinet abandonnée en fin de saison. 

    En assumant jusqu'au bout son parti-pris biblique et métaphysique, The Leftovers retrouve ses Guilty Remnants, parfaits opposés d'un Ku Klux Klan jusqu'ici, et qui se radicalisent devant l'insuffisance de la lutte pacifique. Du coup, le rôle de Miracle et sa situation tout à fait particulière en font un enjeu de choix pour tous, même eux. Toujours porté sur différents niveaux de lectures, Lindelof fait de sa nouvelle ville le lieu d'une nouvelle rédemption et d'une nouvelle apocalypse dans le même temps, tout ça pour magnifier le vrai héros de cette seconde saison : Kévin. Plus christique que jamais, il porte sur ses épaules le poids d'un nouveau départ pour tous les êtres qui lui sont chers. Dans un épisode final d'une maestria incontestable et qui gomme tous les défauts précédemment cités, The Leftovers touche du doigt son moment de grâce, nous tord le ventre le temps d'un karaoké totalement imprévu et finit par nous achever avec le retour de sa petite musique lancinante habituelle signée Max Richter. Le résultat global, aussi bancal soit-il, renoue avec l'émotion intense et les montagnes russes émotionnelles de la première saison. Si l'on ne peut s'empêcher de penser que l'on perd du dramatisme en cherchant à résoudre un mystère dont on se fout cordialement, on retrouve avec bonheur les ingrédients magiques qui faisaient le cœur de la série à ses débuts.

    Plus audacieuse mais aussi souvent moins pertinente, la seconde saison de The Leftovers confirme tout de même le bien que l'on pensait de la série. Sa force émotionnelle, ses personnages attachants comme pas possible, sa tristesse à nulle autre pareille et son intelligence permettent un nouveau régal pour le spectateur. La dernière née d'HBO aura droit à une troisième et ultime saison, qu'on souhaite aussi audacieuse que la précédente et aussi implacablement géniale qu'à ses débuts tant par son émotion que par son refus d'emprunter des chemins connus.
    Le genre de série que l'on regarde pour le meilleur et pour le pire. Monsieur Lindelof, réservez-nous le meilleur !

     

    Note : 8,5/10

    Meilleur épisode :   Episode 10 - I live here now

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