• [Critique] Mademoiselle

     

     Est-il encore besoin de présenter le meilleur réalisateur coréen vivant à l'heure actuelle ? Propulsé au rang de star mondiale avec son Old Boy, Park Chan-Wook a depuis enchaîné les coups d'éclats. Le dernier en date, le magnifique Stoker, datait tout de même de 2013 et l'on attendait avec une impatience non dissimulée l'arrivée de son dernier métrage, le fameux Mademoiselle. Présenté sur la Croisette cette année et reparti bredouille de celle-ci (!!), le film a pourtant largement recueilli les faveurs de la critique. En retournant à un casting intégralement coréen, Park Chan-Wook revient à un genre qu'il aime plus que tout, le thriller vengeresque et retors. Coiffé au poteau par Moi, Daniel Blake de Ken Loach dans la course à la Palme d'Or, Mademoiselle a pourtant de très sérieux atout à faire valoir. Reste cependant l'interrogation autour de l'orientation ouvertement homosexuelle du métrage qui peut faire craindre un Vie d'Adèle bis. C'est pourtant bien mal connaître Park Chan-Wook...

    Nous sommes dans les années 30, dans une Corée colonisée par le Japon. Le Comte, un escroc ambitieux, tente d'infiltrer Sook-he, une servante, chez la richissime Hideko que l'on surnomme Mademoiselle. Son but ultime ? Séduire Hideko avec l'aide de Sook-he et empocher sa fortune. Dans le manoir lugubre de son oncle Kouzuki, Hideko va donc recevoir cet homme prêt à tout pour la conquérir. Même à assister aux mystérieuses et dérangeantes séances de lectures d’œuvres littéraires sado-masochistes données pour une poignée de riches amateurs. Le décor est planté, le jeu de dupes peut commencer. En reprenant une intrigue labyrinthique naviguant entre Stoker et Old Boy tout en distillant un lent poison malsain au gré de son histoire, Park Chan-Wook découpe son film en trois actes et joue avec son spectateur comme un chat avec une souris.

    Construit sur de multiples retournements de situation, Mademoiselle pourrait rapidement agacer si le cinéaste coréen n'avait pas une maîtrise totale de son sujet et de ses acteurs. Au cœur de l'histoire, une affaire d'escroquerie qui se métamorphose rapidement en drame psychologique et amoureux. Très doué pour brouiller les pistes et magnifier ses acteurs, Park Chan-Wook dirige impérialement son casting, avec une mention spéciale à Kim Min-Hee et Kim Tae-Ri qui portent littéralement le film sur leurs épaules...moins frêles qu'elles n'y paraissent. Car oui, Mademoiselle est un film féministe de la plus belle facture. Non seulement il nous plonge dans les turpitudes amoureuses d'un amour lesbien mais il montre l'emprise des dames sur une société pourtant résolument patriarcale. La force du propos de Mademoiselle tient en grande partie de cette fabuleuse peinture amoureuse entre la servante et la maîtresse qui, au contraire du putassier et pitoyable film de Kechiche, restitue un érotisme d'une élégance extrêmement rare. 

    L'autre versant de Mademoiselle, c'est sa situation historique et le jeu entre coréen/japonais qui scinde en deux la société présentée. C'est également l'allusion constante à la littérature érotique lorgnant vers le sado-masochisme (un thème déjà présent dans l'oeuvre de Park-Chan Wook) qui transforme le manoir en un lieu effrayant et presque surnaturel d'où suinte des plaisirs interdits. Les séances de lecture autour des œuvres de Sade sont autant de moments de délices jubilatoires où le coréen se permet tous les excès.Il sait aussi se faire plus discret et revenir à des choses bien plus "basiques" mais pourtant d'une efficacité sidérante comme la scène du bain où Sook-he lime langoureusement la dent de sa maîtresse avec le doigt. Sans aucun doute la séquence la plus érotique de cette année 2016 sur grand écran. Mais tout cela n'est possible que par un seule et unique élément : le talent hallucinant de metteur en scène de Park Chan-Wook.

    Dès les premiers instants, Mademoiselle est une splendeur visuelle. En utilisant sa caméra avec une aisance de tous les instants, Park Chan-Wook fait plus que capturer une histoire, il la magnifie dans chaque angle, par chaque petit détail. Là où Kechiche filmait tout en gros plans avec une vulgarité de m'as-tu vu écœurante, le réalisateur coréen recherche toujours le meilleur angle d'attaque, notamment lors des scènes de sexes. De facto, celles-ci deviennent des instants de délices visuels d'un érotisme confondant. La première nuit d'amour entre Sook-he et Hideko a beau être présenté à deux reprises, la maestria visuelle et l'imagination sans renouvelée de Park Chan-Wook pour la filmer laisse pantois. Le point d'orgue du film sera dès lors la séquence de sexe lesbien avec des boules de geisha à clochettes où l'esthétisme érotique rejoint le tintement langoureux des carillons. 

    Sous cette couche d'érotisme sublime, Park Chan-Wook infiltre sournoisement le malaise dans le cœur du spectateur. La cave mystérieuse dont on ne cesse de parler, l'obscur rôle de l'oncle, l'éducation entraperçue de Mademoiselle...tous ces éléments, dévoilés avec une infinie précaution, donne un goût poisseux au film. Il suffit d'ailleurs de quelques minutes au réalisateur pour nous terrifier lorsque l'on découvre la fameuse cave de l'oncle. Les tortures qui y ont lieu nous seront montrées en parti mais on imagine le reste avec un effroi certain. Encore une fois, comme il l'avait fait avec Stoker, Park-Chan-Wook jongle avec le non-dit et le malsain, s'amuse à nous égarer et à nous titiller pour mieux nous faire tomber à côté d'un piège vénéneux. Le sexe est une arme et les femmes savent l'utiliser à la perfection. 

    Sans aucun doute l'un des plus beaux (le plus beau ?) métrage sur le plan formel de l'année 2016, Mademoiselle est un condensé du talent de conteur et de réalisateur de Park Chan-Wook. Servi par un casting irréprochable et par un sens de l'érotisme tout à fait délicieux, voici la véritable Palme d'Or de Cannes en 2016...et l'un des meilleurs films de l'année.

     

    Note : 9.5/10

    Meilleure scène : Le limage de dent

     

    Suivre l'actualité du site :

    Abonnez-vous à la page Facebook   

    Littérature

     Suivez sur Twitter :

    Cinéma


    2 commentaires

  • Palme d'or Cannes 2016

     

     

     Attendu au tournant, Moi, Daniel Blake de Ken Loach a beaucoup fait parler de lui depuis sa présentation au festival de Cannes cette année. Pourquoi cela ? Parce que le film a été récompensé par rien de moins que la Palme d’or, la récompense suprême de la Croisette. Le problème là-dedans c’est que non seulement un certain nombre de films méritait bien davantage la Palme (Qui a dit Mademoiselle ?) mais qu’en plus Ken Loach est un réalisateur très (très) connu à Cannes. Il avait déjà décroché la Palme en 2006 pour Le Vent se lève ainsi que trois Prix du Jury. Dire qu’on soupçonne George Miller (le président du jury 2016) d’un délit de copinage est un doux euphémisme. Cependant, comme cela doit toujours être le cas, il faut d’abord voir le film en question avant de pouvoir juger du bien-fondé de cette récompense et de la hype qui l’accompagne.

    Moi, Daniel Blake est un film social. Cela ne surprendra personne de la part d’un Ken Loach toujours très engagé même à l’âge de 80 ans. Il nous présente donc Daniel Blake, un veuf de 59 ans qui a perdu son travail de menuisier suite à un infarctus sur le lieu de son travail. Désirant plus que tout reprendre son activité, il demande donc une aide sociale en attendant de pouvoir travailler de nouveau. Sauf qu’on lui refuse et qu’il tombe alors dans les méandres Kafkaïens du Pôle Emploi anglais et des services sociaux attenant. Il y fait la rencontre d’une jeune femme, Katie, mère célibataire de deux enfants, qui survit tant bien que mal en attendant que les services sociaux daignent lui venir en aide.

    Film lent mais rageur, Moi, Daniel Blake pose son personnage principal avec une habilité remarquable. Daniel est le type même de vieux bougre qui ne mâche pas ses mots dans une société où tout a l’air de foutre le camp. La réalisation très sobre et très naturaliste de Ken Loach fait des merveilles dans un Londres froid et souvent déshumanisé qui ne trouve un peu de chaleur qu’à la lumière de ces « parasites ». Moi, Daniel Blake a donc un défaut assez évident : il n’a quasiment aucune nuance. Il s’agit là d’un film à charge et il ne montre que les valeureux écrasés par le système. Il ne fait état d’aucun profiteur ou d’aucun abus. Dans le monde vu par la loupe de Loach, tout le monde est opprimé, est victime, personne n’est profiteur. Le manque de nuance a parfois tendance à agacer, mais c’est sans compter sur la rage qu’il reste au réalisateur. Non seulement à travers deux personnages magnifiques, Katie et Daniel, mais aussi à travers la relation qui en ressort, cette tendresse instantanée qu’on a pour ces deux-là. Le portrait humain n’a rien à se reprocher, même s’il semble être le seul modèle concevable pour le cinéaste.

    C’est ici que cette critique prendra pour le lecteur habituel de ce site une tournure inattendue. Il n’est ordinairement jamais question de point de vue politique ici mais…pour une fois…
    Moi, Daniel Blake s’apprécie et ne se conçoit pas en dehors d’une perspective politique et sociale. Oui, le film n’a pas de nuance. Oui, Ken Loach voit tout de façon très caricaturale, parfois avec bonheur (l’administration froide et mécanique, totalement déshumanisée) parfois avec trop de naïveté (le gentil voisin qui fait de la contrefaçon).
    Mais Moi, Daniel Blake est un film nécessaire, un film qui fait du bien. Sortez de chez vous, allez-y.
    Regardez les trottoirs. Regardez ces gens-là qui crèvent de faim, de froid, de tout. Ces gens qui vous culpabilisent quand vous passez à côté, que vous ne donnez pas assez ou pas du tout alors que vous-même, souvent, vous êtes écrasés par les impôts d’un état totalitaire qui ne dit plus son nom. Ken Loach donne une voix, une dignité à ces gens-là, à ces crève-la-faim qui ne sont pas là pour vous sucer le sang mais pour vivre décemment, qui veulent juste un toit, à bouffer et un travail. Quand votre président gagne rubis sur l’ongle, que vos députés se goinfrent comme des porcs, quand vos footballeurs gagnent des millions, quand les grands du CAC 40 se caviardisent.
    Entendre Daniel Blake fait un bien fou, c’est un cri de raison dans une société moderne capitaliste devenue folle, devenue monstrueuse. Dénuée de toute parcelle d’humanité.
    Mais là où Ken Loach touche au sublime, c’est lors d’une séquence à la banque alimentaire.
    Dans celle-ci, Katie, qui se prive depuis des jours pour que ses enfants puissent manger, ouvre une boîte de conserve en catimini pour pouvoir manger des haricots froids parce qu’elle a « tellement faim ». Cette séquence est terrible, glaçante, magistrale. Sans musique, sans emphase, avec juste sa caméra et rien d’autre, Ken Loach capture l’indicible de notre société. Une femme qui pleure parce qu’elle a honte de mourir de faim.
    Parce qu’elle a honte de mourir de faim !
    Cette scène, emblématique de la rage du film et de sa charge totalement sans nuance fait autant de bien que de mal au spectateur. Rien que pour ça, rien que pour les milliers de personnes dans ce cas, ballottées par des services sociaux débiles et des gouvernements qui nous apprennent à nous détester entre petits plutôt qu’à les brûler vifs eux pour nous laisser crever, rien que pour ça Moi, Daniel Blake n’est pas le film mauvais ou insuffisant qu’on nous a vendu. Au contraire, il s’agit d’un excellent film.

    Le long-métrage de Ken Loach ne méritait pas la Palme d’Or cette année à Cannes d’un point de vue purement cinématographique. Mais cela n’enlève en rien ses qualités. Le cinéaste pousse un cri de douleur, un cri feutré dans ce monde moderne absurde, aidé par deux comédiens extraordinaires – Dave Johns et Hayley Squires – et par une réalisation d’une sobriété exemplaire. Pas de musique, juste des mots, juste des êtres humains qui, l’espace d’un film, redeviennent autre chose que des invisibles.
    Bravo Mr Loach !

    Note : 8.5/10

    Meilleure scène : La banque alimentaire

    Suivre l'actualité du site :

    Abonnez-vous à la page Facebook   

    Littérature

     Suivez sur Twitter :

    Cinéma


    votre commentaire



    Suivre le flux RSS des articles
    Suivre le flux RSS des commentaires