• [Critique] Rois du monde, deuxième branche II : Chasse Royale

    - Critique Rois du Monde, Première branche : Même pas Mort
    - Critique Rois du Monde, Deuxième branche : Chasse Royale I
    - Interview de Jean-Philippe Jaworski

    Voilà un an que nous avions laissé Bellovèse, fils de Sacrovèse, fils de Belinos, dans un situation plus qu'épineuse. A Autricon, le haut-roi Ambigat a été trahi par les siens, jusqu'à son propre fils Ambigametos. Pour assurer sa fuite devant les autres clans de la Celtique, Bellovèse, Sumarios et une poignée de héros se sont jetés dans la bataille. Encerclé de toutes parts, Bellovèse est finalement sauvé in extremis par son frère et son beau-père. Désormais captif, le héros Biturige attend son jugement à Autricon. Sauf que Meroglaise et d'autres guerriers viennent le chercher pour l'emmener dans un tout autre endroit. Bellovèse sera bel et bien jugé mais pas par ceux qu'il escomptait.

    Voilà, le plus succinctement possible, résumée la situation au début de ce "troisième" volume de la saga des Rois du Monde de Jean-Philippe Jaworski. "Troisième" volume car il s'agit de la seconde partie du deuxième tome intitulé Chasse Royale. Suite à des problèmes techniques et un matériel romanesque devenu trop important pour tout faire tenir dans un seul et même volume (cf. Interview de Jean-Philippe Jaworski), nous voici devant un roman coupé en trois. Ce découpage, aussi justifié soit-il par son auteur et son éditeur, n'en reste pas moins un épineux problème. Soyons honnêtes, le lecteur qui pose ses mains avides sur Chasse Royale II a du attendre un temps non négligeable pour retrouver Bellovèse - un an pour être exact - et le fait qu'en plus le dit lecteur se retrouve avec un second volume saucissonné, pour quelque motif que ce soit, s'avère problématique. Outre l'évidente raison pécuniaire, qu'est-ce qui pose problème dans ce saucissonnage ?

    Déjà parce que l'on se retrouve perdu devant l'histoire. Evidemment, il s'agit d'un écueil propre à toutes les sagas mais le fait de multiplier les tomes (et à plus forte de raison de débiter un tome en tranches) rend encore plus difficile pour le lecteur de s'y retrouver. Il s'est tout de même écoulé un an entre la publication de cette seconde partie et la première. Sachant qu'il reste la troisième partie de Chasse Royale...et le dernier tome (La Grande Jument), le lecteur le plus assidu aura intérêt à prendre des notes en fin de chaque volume pour ne pas devoir tout relire au prochain coup. Cette critique, même si elle apparaît boiteuse, est d'autant plus justifiée que Jean-Philippe Jaworski écrit avec Rois du Monde une saga foisonnante, complexe, et comprenant de (très) nombreux personnages. La second problème posé par le découpage de Chasse Royale, c'est aussi la constante sensation de trop peu tout en ayant un récit qui semble, tout simplement, inégal. En prenant l'écrivain français au pied de la lettre, et si les trois volumes de Chasse Royale forment un tout, son récit semble bien déséquilibré. Après le côté épique de la première partie, cette deuxième se rapproche beaucoup plus du rythme d'un Même pas mort. Comme si toute l'action était condensée dans l'opus précédent. 

    En réalité, le découpage en trois parties est aussi épuisant pour le lecteur qu'il l'est pour le récit. C'est aussi pour ça qu'il est impossible de faire l'impasse de cette critique préliminaire à l'encontre de ce nouveau roman. D'autant plus que les cent vingt premières pages - c'est-à-dire le voyage de Bellovèse vers son lieu de jugement - a tendance à traîner la patte. On comprend rapidement pourquoi Jaworski tient à décrire le périple de son héros dans les détails mais on se dit aussi qu'il aurait pu largement condenser son récit et le structurer autrement. Les pages gagnées n'auraient peut-être pas permis la publication d'un seul volume, mais pourquoi pas de scinder l'ouvrage original en deux au lieu de trois. Dans les premières pages de Chasse Royale II, l'auteur français reprend son système narratif déchronologique et invite le lecteur à écouter trois flash-backs concernant trois personnages importants pour Bellovèse. L'ennui là-dedans, et le lecteur assidu de Jean-Philippe Jaworski le sait, c'est que le français est diaboliquement doué pour créer des personnages secondaires passionnants. De ce fait, on a d'un côté des flash-backs magnifiques et, de l'autre, un périple tout a fait convenu voir, n'ayons pas peur des mots, poliment chiant. 

    Une fois ce début laborieux passé - la remise en mémoire des événements et personnages, le long voyage de Bellovèse - Jaworski installe son action en un lieu unique et colle encore davantage à un récit à la Même pas Mort. A partir de là, Chasse Royale renoue avec l'exquise perfection narrative et stylistique d'un écrivain de fantasy qui n'a plus rien à prouver. On ne fera pas l'affront aux lecteurs d'expliquer par le menu les qualités de Chasse Royale II puisqu'elles sont, peu ou prou, les mêmes que celles des volumes précédents de la saga. Langue sublime confinant dans certains moments au génie, structure narrative enchâssée où les souvenirs surviennent sans prévenir, érudition de tous les moments (et toujours aussi épatante), une capacité à jouer avec les codes de la fantasy pour lorgner vers la mythologie pure...rien n'a changé. Tous les personnages de Chasse Royale II sont succulents, à commencer par Bellovèse, forcément, mais aussi par ce druide sournois, Morigenos. Jaworski utilise les pierres posées dans les deux tomes précédents pour ériger une intrigue de plus en plus touffue, de plus en plus ample, de plus en plus prenante. C'est passionnant et étrange à la fois, dépaysant au possible encore et toujours.

    Au fond, si ce n'est les errements du premiers tiers, rien de nouveau à dire sur cet univers que Jaworski enrichit par une sorcière aux multiples facettes, avec une vieille connaissance qui semble ne pas vouloir mourir et avec de sombres secrets tantôt émouvants (l'adultère) tantôt écœurants. Jaworski maîtrise son sujet, il prend un malin plaisir à mener le lecteur dans les recoins obscurs du passé de Bellovèse, et surtout à entretenir une ambiance celtique incomparable. Malheureusement, et comme pour la première partie, ce tome s'arrête abruptement, laissant son lecteur orphelin chercher une feuille-mémo pour transcrire les derniers rebondissements en attendant une dernière partie qu'on devine pleine de rebondissements. En fait, et c'est bien dommage, ce seront certainement les lecteurs qui découvriront le cycle terminé qui prendront le plus de plaisir à le lire. Les impatients, eux, auront bien davantage de mal à saisir le tableau d'ensemble que l'on devine pourtant magnifique.

    Chasse Royale II souffre cruellement de n'être qu'une "partie" d'un tout que l'on devine bien plus grand. Cependant, une fois évacuée cette problématique qui, de toute façon, ne pourra pas être corrigée, on se délecte de la prose de Jean-Philippe Jaworski qui revient rapidement à son meilleur, tisse des charmes à son lecteur et nous replonge avec malice dans une épopée Celte mystérieuse et impitoyable. 

    "Je n'ai pas de mots pour raconter la suite. Et pourtant, à des années et des années de distance, j'éprouve encore le désir puissant de dérouler par le menu toute notre histoire, de m'attarder sur les lieux, les ombres, les lumières et surtout l'ensorcellement de nos cœurs et de nos corps. Mais je crains, faute de formule, faute de musique, de ne remuer que la cendre. Du moins puis-je rendre grâce aux dieux de ce terrible tour qu'ils mont joué : au-delà de la volupté, de l'amour ou du rapt, j'ai succombé à une ivresse plus large que mon âme."

    Note : 8.5/10

     

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  • [Interview] Jean-Philippe Jaworski 

    Critique Rois du Monde, Deuxième branche : Chasse Royale II

    Interview réalisée dans le cadre du festival des Imaginales 2017

    Disponible à l'écoute audio ou en transcription écrite ci-dessous

    Tous mes remerciements à Jean-Philippe Jaworski, passionnant et passionné, ainsi qu'au festival des Imaginales d’Épinal.

     

     Bonjour Jean-Philippe, vous êtes l’auteur de Gagner la Guerre, Janua Vera, de la saga des Rois du Monde chez Les Moutons Électriques. Avant ça, vous êtes aussi professeur à Nancy, comment vous en êtes à ce métier avant d’exercer celui d’écrivain ?

    Comment j’en suis venu au métier d’enseignant ? Un peu par défaut bien que ce soit un métier que j’aime beaucoup, ce n’est pas un métier pour lequel j’avais une vocation seulement j’ai fait des lettres parce que j’avais une éducation littéraire, et quand on fait des lettres, il n’y a pas énormément de débouchés à part l’enseignement. En plus, je voulais être autonome assez rapidement donc une fois que j’ai eu ma licence, j’ai eu des opportunités pour faire des remplacements. C’était vraiment un travail alimentaire à l’origine. J’ai tout de suite commencé à enseigner, tout en bas de l’échelle donc, en délégation rectorale. C’est un métier auquel j’ai pris goût en raison du contact avec un public certes captif mais avec un public quand même. Donc, c’est vraiment mon goût pour les lettres qui m’a mené à l’enseignement, cela dit c’est un métier que j’aime beaucoup. 

    Et de quelle façon vous arrivez à la littérature imaginaire, aux genres et à la fantasy en particulier ?

    [Interview] Jean-Philippe JaworskiC’est très ancien en fait. Quand j’étais enfant, j’ai lu un certain nombre de livres pour enfants qui vulgarisaient tout ce qui était mythologie, contes et légendes, les grandes épopées de l’Antiquité, qui vulgarisaient aussi la matière de Bretagne. Ce qui fait que comme certains ado/pré-ados, j’avais une certaine culture mythologique et classique, j’ai lu Le Seigneur des Anneaux à 13 ans et ça a été pour moi une révolution et aussi une révélation surtout en ce sens que même si je ne l’ai pas compris sur le moment, j’ai senti dans le texte la présence de toute une série de mythes, de références qui avaient été bien sûr transposés par Tolkien mais ça a créé chez moi un écho assez puissant. Sans doute parce que j’avais déjà ce vernis de culture mythologique. C’est ça qui m’a mis sur la voie des littératures de genre. Ensuite, j’ai voulu retrouver cette sensation qui était issue du jeu intertextuel de Tolkien avec ses sources, médiévales et antiques, dissimulées derrière le vernis de la pure fiction, et qui m’avait procuré un enchantement assez fort pour reprendre le terme que Tolkien utilise lui-même.

    Avant d’arriver sur les romans, vous ne commencez pas directement sur la littérature à proprement parler, au début vous vous faites plutôt remarquer dans le jeu de rôle avec Te Deum pour un Massacre. Pourquoi commencer par le jeu de rôle ? Et qu’est-ce que ça apporte de passer par le jeu de rôle pour écrire derrière ?

    [Interview] Jean-Philippe JaworskiJe ne peux pas vraiment dire qu’au niveau du travail de proposition j’ai commencé par le jeu de rôle parce qu’en fait la vocation d’écrivain est très ancienne, elle remonte quasiment à l’enfance mais j’ai été un joueur en parallèle et, en fait…on m’a refusé pas mal de manuscrits. Forcément, ce que j’ai d’abord publié c’était du jeu de rôle alors que j’écrivais en parallèle de la fiction ET du jeu de rôle. Cela dit, le jeu de rôle est très important pour moi, ça a été très formateur et c’est toujours très important pour moi bien que là, l’écriture romanesque a tendance à phagocyter le temps dont j’aurais besoin pour faire du jeu de rôle. Pour moi, il y a vraiment une circulation entre l’imaginaire ludique et l’imaginaire romanesque. Une circulation dans ce sens que dans les deux cas, on investit un monde fictif et/ou historique dans la mesure où le jeu de rôle est en fait très gratifiant car on a une satisfaction, une immersion plus rapide qu’avec l’écriture romanesque. En tout cas, il y a une communion qui se perd dans le jeu de rôle dans la mesure où l’on va jouer avec des joueurs qui vont partager le même univers, et cette communion c’est un phénomène de cercle ludique mais c’est aussi un phénomène imaginaire extrêmement puissant parce que ça donne de la texture à l’univers que l’on partage. Dans le jeu de rôle aussi, ce qui me semble important, c’est la composition des personnages dans la mesure où il faut créer des personnages non-joueurs qui soient accrocheurs pour permettre en fait au scénario ou à la campagne d’accrocher les joueurs, et ce processus de création des personnages non-joueurs, finalement, il est aussi extrêmement important dans la construction du personnage romanesque. Dès le douzième siècle, il y a une circulation entre l’imaginaire ludique et l’imaginaire romanesque en ce sens que le roman à l’origine c’est un texte en fait qui est dit et non pas lu, il faut savoir que la lecture silencieuse c’est une invention justement du douzième siècle, c’est une invention des monastères, et le texte romanesque qui est dit devant des assemblées nobles et bourgeoises, il est à destination d’un public qui est en partie illettré. Par conséquent, les premiers romans sont dits, sont en quelque sorte "performés" par le jongleur, mot intéressant parce qu’étymologiquement le jongleur c’est le joueur, et on a des chercheurs actuels, je pense à Martin Rey par exemple, qui montrent qu’à l’origine il y a sans doute une certaine interaction entre le public et le jongleur qui est en train de raconter le roman. On en a des traces dans certains romans en particulier semble-t-il au début d’Yvain ou le Chevalier au lion où l’on raconte des histoires à la cour du Roi Arthur autour de Guenièvre et où les gens interviennent pour raconter des histoires, Calogrenant et Yvain dans une moindre mesure. Ensuite, on voit au Moyen-Âge ce public aristocratique qui s’empare des héros de chevalerie pour les jouer entre eux. On a des romans, par exemple le Roman du Hem, un pays du Nord de la France où il a eu un tournoi, où en fait l’écrivain a été recruté pour raconter le tournoi dans lequel les chevaliers incarnaient des chevaliers de la Table Ronde. Il y a donc là une circulation qui s’opère entre le ludique et le romanesque bien sûr à un niveau très différent j’ai la sensation d’un sentiment analogue actuellement dans les relations entre jeu de rôle et roman parce que le jeu de rôle s’inspire beaucoup du roman, Donjons et Dragons à l’origine est inspiré en grande partie du Seigneur des Anneaux – et pas seulement, il y a d’autres influences -, il y a aussi des licences de roman écrites à partir de jeux donc les romans inspirent les jeux, les jeux inspirent les romans…Il y a quand même beaucoup d’auteurs présents ici aux Imaginales qui ont été des rôlistes, qui sont des rôlistes, je pense vraiment qu’il y a une circulation même chez des auteurs qu’on ne définit pas comme des joueurs, je pense à des auteurs classiques comme Beaumarchais, comme Maupassant ou même comme Sartre. On trouve dans ce qu’ils écrivent des traces d’une création ludique du personnage. Beaumarchais dit qu’il écrit ses personnages sous la dictée de ses personnages. Maupassant dit dans le roman que pour écrire il faut se mettre dans la peau de ses personnages, il faut se dire « Si j’étais roi, si j’étais courtisane, si j’étais… », ce qui est vraiment un processus ludique. Nerval au XIXème siècle prétend avoir une écriture qu’il appelle « supernaturaliste », ce qu’il entend par là c’est qu’il ne peut vraiment décrire un personnage que s’il se met à sa place.  C’est-à-dire qu’il se met vraiment dans la position du joueur qui se met à la place du personnage. Et je procède un peu de la même façon, c’est la raison pour laquelle d’ailleurs j’écris souvent des romans à la première personne, c’est pour me mettre à la place du joueur dans la perception subjective. Donc, chez moi, les deux phénomènes, ludique et romanesque, sont profondément liés, et j’ai le sentiment que c’est un phénomène très ancien, pas forcément conscient mais très ancien dans la proposition romanesque.

    En 2007, vous sortez votre premier ouvrage chez les Moutons Électriques, Janua Vera, qui est un recueil de nouvelles. Pourquoi avoir choisi pour débuter la forme courte plutôt que la forme longue ?

    [Interview] Jean-Philippe JaworskiCe n’est pas forcément un choix délibéré à l’origine. J’avais commencé par écrire des romans qui ont été refusés, j’avais aussi écrit auparavant des nouvelles qui ont été refusées. J’ai eu un moment de fléchissement, de découragement parce que j’avais un roman qui avait été presque accepté, c’est-à-dire qu’il avait été accepté oralement et puis finalement refusé. Finalement, j’ai décidé de répondre à des appels à textes, j’ai opté pour des nouvelles en me disant qu’au moins en répondant à des appels à texte j’avais plus de chances d’être publié. Mais en m’imposant une contrainte supplémentaire à celles qui étaient données par l’énoncé des appels, c’était que toutes les nouvelles devaient appartenir au même univers, le Vieux Royaume, et qu’il devait y avoir des variations de registres et de personnages de nouvelle en nouvelle. Il y avait aussi une connexion avec le jeu de rôle puisque l’univers je l’ai exploité pour écrire ces nouvelles elles-mêmes tirées des nouvelles de campagne que j’avais pu jouer. Ça a été plus un choix contingent que les nouvelles aient d’abord été publiées plutôt qu’un choix délibéré de ma part parce que spontanément j’aurais été vers le roman. Cela dit, c’est quand même une expérience très différente d’écrire nouvelle et roman puisque ce n’est pas la même dynamique d’écriture, on n’y investi pas le même temps, c’est moins fatiguant d’écrire des nouvelles.

    Comment s’est fait le premier contact avec les Moutons et depuis comment vous faites pour travailler avec eux ?

    Un manuscrit envoyé par la Poste !
    Qui a été lu par André-François Ruaud (directeur des Moutons Électriques) qui m’a contacté après ça. Il n’était pas sûr de pouvoir mettre ces nouvelles à son catalogue au moment où il les a reçus. De façon très sympa, il a prospecté auprès d’autres maisons d’éditions mais comme j’étais inconnu, que des nouvelles ça ne se vend pas, personne n’en voulait de ce recueil de nouvelles donc en définitive il a pris le risque puisque lui-même avait démarché et que personne ne voulait les reprendre, de les publier. On continue à travailler de telle façon qu’en fait très souvent il me demande quels sont mes projets, alors là je lui ai envoyé les plans du cycle en cours, et on essaye de se fixer un calendrier, je dis bien "on essaye" parce que je suis en retard dessus. On travaille de cette façon-là. Il me laisse très libre de mes choix, de mes sujets…

    En 2009, vous passez de la forme courte à la forme longue avec Gagner la Guerre qui met en scène un anti-héros qui est en fait issu d’une de vos nouvelles. Quand on voit toutes les nouvelles de Janua Vera, pourquoi vous avez choisi de donner une suite à ce héros-là en particulier ?

    [Interview] Jean-Philippe JaworskiLà encore, ça n’est que partiellement mon choix. Benvenuto est un personnage qui est partiellement autonome. Quand je terminais la première version du recueil de nouvelles, je cherchais encore des idées. Comme j’étais conscient du fait que les nouvelles se vendaient mal, que j’allais avoir du mal à placer ce recueil, et je me disais qu’il faudrait proposer quelque chose de plus à l’éditeur, donc un autre livre, éventuellement un roman, dans le même univers. J’avais sondé mes premiers lecteurs en leur demandant quelle nouvelle ils préféraient. Il y avait deux nouvelles qui ressortaient très nettement chez les lecteurs, c’était Le Conte de Suzelle, le problème c’est que dans Le Conte de Suzelle en parle de tout le récit d’une vie donc je pouvais difficilement reprendre le personnage de Suzelle, et d’autre part il y avait Mauvaise Donne dont Benvenuto était le personnage principal. Donc un peu par défaut, j’ai repris Benvenuto mais c’est parce que vraiment c’était déjà un personnage populaire chez mes lecteurs. Il s’est un peu imposé à moi plus que je ne l’ai choisi. Bien sûr, je l’ai choisi pour des raisons éditoriales et commerciales pourrait-on dire, en plus Benvenuto est un des personnages les plus éloignés de ma propre sensibilité. En jeu de rôle, il est rarissime que je joue des voleurs, ou des assassins ou des truands. J’ai plus de goûts soit pour le magicien, soit pour le guerrier, le paladin, donc c’était vraiment un personnage qui était assez étranger à mes habitudes et il m’a fallu un petit temps d’adaptation vraiment pour le définir - bon, la voix est venue assez facilement – lui donner une certaine profondeur, ne pas me limiter à un certain nombre de clichés sur l’homme de main.

    Avec ce roman-là, vous remportez le Prix Imaginales, un accueil presse qui est, quand même, excellent…Qu’est-ce que ça fait ?

    Ça fait immensément plaisir !
    D’autant plus que ça a été un gros travail. J’avais des doutes sur l’accueil parce que c’était quand même un personnage très noir, dépourvu de scrupule alors qu’il est vraiment abominable, puisque bon c’est certes un assassin, ça en général on pardonne aux assassins, mais il est quand même aussi raciste, machiste, c’est un violeur…bref, il a vraiment tout contre lui donc je tendais un peu le dos quand même ! Et en fait, c’est tout ça qui a séduit le public, manifestement le jury aussi, ça fait vraiment très très plaisir d’avoir un tel accueil pour ce qui était mon premier roman publié.

    Après ça, en 2013, vous n’abandonnez pas le Vieux Royaume vraiment mais vous changez pour un autre univers et vous allez vers un univers celte avec votre « trilogie » - au départ – des Rois du Monde. Là, vous préférez plutôt des mythes et légendes au bestiaire traditionnel de la fantasy, pourquoi faire ce choix-là ?

    En fait, c’est un choix très ancien puisque récemment j’ai retrouvé les premières notes là-dessus, elles remontent à 2001,[Interview] Jean-Philippe Jaworski et l’idée était encore plus ancienne. Quand j’étais étudiant, j’ai fait un peu d’archéologie en tant que fouilleur bénévole tout en bas de l’échelle, et j’avais eu l’occasion de faire des fouilles sur des sites celtes de l’Antiquité, ce qui m’intéressait. Je m’étais rendu compte à ce moment-là qu’au niveau du grand public, on a plein de clichés en tête sur les Gaulois qui sont plus ou moins IIIème République mais en fait on méconnaît assez profondément les résultats des dernières recherches sur le monde celtique de l’Antiquité. Surtout, alors qu’il y a pas mal de romans/ cycles qui sortent sur le monde celtique période Arthurienne, du Moyen-âge, on a très très peu de choses en matière romanesque sur le monde celtique notamment de l’Antiquité. Bon, il y a Holdstock avec sa série Celtika qui l’a exploré de façon syncrétique en le mélangeant au héros homérique, à Jason et les Argonautes, mais à l’époque, à part Holdstock, je ne voyais pas beaucoup d’auteurs qui s’étaient attaqués aux Celtes de l’Antiquité. Il me semblait qu’il y avait un créneau sur le plan romanesque à peu près inexploré, un matériau scientifique de plus en plus abondant puisque l’archéologie continue à faire des découvertes, sur le plan linguistique aussi, on reconstitue peu à peu un vocabulaire, certes lacunaire, mais un vocabulaire gaulois donc il y avait vraiment des documents à transposer dans une fiction. L’idée me tournait dans l’esprit depuis un moment et j’avais vu en plus chez Tite-Live – alors chez Tite-Live, il y a vraiment des sujets de romans dans l’histoire romaine – cette mention à Bellovèse, Segovèse et Ambigat, trois celtes de l’époque de Tarkin l’Ancien c’est-à-dire fin du Vème siècle, début du VIème siècle avant notre ère que quasiment personne n’a exploité sur le plan littéraire. Donc, j’avais un sujet en fait. J’avais un sujet, j’avais des sources, et en sources qu’on peut appeler neuves, des sources qui me paraissaient très intéressantes parce que comme elles cassaient un certain nombre de clichés, elles donnaient un aperçu qui paraissait exotique alors qu’il était plus proche d’une réalité potentielle. En même temps, comme cette époque est protohistorique, c’est-à-dire que l’on n’a pas de sources écrites directes de cette époque, il y a quand même un espace, tellement d’angles morts dans la perspective historique qu’on peut l’investir pour y créer de la fiction, c’est ça qui m’a vraiment intéressé.


    Au début, vous aviez fait une trilogie…finalement, comme on le disait, vous scindez le tome 2 en trois volumes…Pourquoi scindez-vous de cette façon le second volume ?

              [Interview] Jean-Philippe Jaworski[Interview] Jean-Philippe Jaworski[Interview] Jean-Philippe Jaworski   

    Alors, il y a plusieurs choses. En fait, dans mon projet initial du début des années 2000, je ne pensais même qu’écrire qu’un roman, le roman de Bellovèse. Mais les recherches que je peux faire nourrissent la matière romanesque, les personnages eux-mêmes, un peu comme Benvenuto a pris son autonomie, prennent leur autonomie et nécessitent de plus longs développements. En fait, mon ambition, en plus elle est complètement immodeste, c’est de créer pour le monde celte de l’Antiquité une espèce d’épopée propre au monde celtique, l’épopée est foisonnante et les épopées qui nous restent du monde grec en fait ne sont que des fragments des cycles archaïques. Il y a, par exemple que quelques jours sur les dix ans de la guerre de Troie, on sait qu’il y a d’autres textes que l’on a perdu. Et je ne me suis pas rendu compte de l’ambition de ce que je faisais en commençant la trilogie…Je me disais trois romans c’est bien pour les trois parties…Je pensais au chiffre trois parce que le chiffre trois est capital dans la culture celtique, trois romans c’est déjà ample, ce sera suffisant. Mais en fait avec l’apparition de nombreux personnages, le traitement déchronologique de l’action aussi, c’est-à-dire qu’on n’a pas un récit linéaire – dans Gagner la Guerre, tout est linéaire ! On commence par le début pour aller vers le milieu et terminer par la fin -, là ça n’est pas le cas parce que je choisissais le dispositif d’un homme qui raconte sa vie à haute voix et pas qui l’écrit, et parce que, aussi, parmi les modèles littéraires celtes, je pense en particulier aux contes gallois du Mabinogi, on a parfois des récits qui ne sont pas diachroniques, qui sont déchronologiques et je voulais rendre hommage à la culture celtique en reprenant un dispositif semblable qui a désarçonné certains lecteurs en particulier dans Même pas Mort. Mais la déchronologie en fait, ça produit du texte parce que quand on saute d’une époque à l’autre, qu’il faut ensuite essayer de reconstruire les choses pour le lecteur sans être trop didactique, ça génère beaucoup de texte et le texte, ça prend du volume. Initialement, de toute manière en ce qui concerne Chasse Royale, c’était un roman en trois parties, après le texte se nourrit ainsi de lui-même, et finalement les trois parties se sont transformées en trois volumes mais ça reste un roman. Ce qui structure le récit de l’ensemble du cycle en fait, ce sont les petits chapitres qui servent de prologues qui s’appellent La Première Nuit au début de Même pas Mort, La Deuxième Nuit au début de Chasse Royale, et au début de La Grande Jument, le dernier volume du cycle ça s’appellera La Troisième Nuit, qui correspondent aux trois nuits où le narrateur-personnage Bellovèse raconte son histoire, et ces trois nuits renvoient aux trois nuits de Samonios, c’est-à-dire à la semaille celtique. C’est ça qui va structurer l’ensemble du récit même si pour des raisons matérielles, il y a trop de texte pour tenir dans un volume, en plus André-François Ruaud aux Moutons Électriques avait choisi de faire une très belle édition en hardcover…Moi, dans mon esprit, je m’étais dit, j’ai pondu un pavé de un million huit cent mille signes avec Gagner la Guerre qui avait été publié en un volume, je vais faire la même chose avec Rois du Mondes, seulement, je n’avais pas pensé à cette contrainte matérielle qu’André-François Ruaud avait choisi d’opter pour une couverture rigide et qu’on ne peut pas faire rentrer autant de texte dans une couverture rigide - ou alors c’est beaucoup trop cher pour lui – que dans une couverture souple. Donc, tout ça, ce sont les contingences matérielles mais c’est du aussi à ma logorrhée, qui a fait qu’on a décomposé en tomes ce qui était initialement conçu en un seul volume.

    Pour être plus spécifique sur votre dernier roman qui avait été édité, Chasse Royale I, il y a une figure que vous aimez particulièrement, c’est la figure du druide. Qu’est-ce qui vous intéresse dans la figure du druide ?

    [Interview] Jean-Philippe Jaworski

    Plusieurs choses.
    D’abord, ce personnage, j’ai deux lecteurs qui l’ont identifié. C’est un personnage qui existe vraiment dans la mythologie celte. Simplement, j’ai archaïsé son nom, c’est-à-dire que je l’ai nommé avec un nom gaulois qui correspond sans doute à la racine du nom britonnique, c’est-à-dire les langues celtiques parlées dans les îles de Bretagne à la fin de l’Antiquité/au début du Moyen-Âge. Déjà, il y a une figure, qui est vraiment une figure mythique qui est dissimulée derrière le personnage de Suobnos, ensuite, ce qui m’intéresse chez le druide, c’est déjà une figure qui a fasciné les auteurs de l’Antiquité à commencer par les auteurs latins et grecs qui parlent la langue celte donc c’est une figure aussi bien sûr qui est mythique pour nous, en particulier pour les rôlistes, l’archétype du druide, le savant, bref il est indispensable. Dans la culture celte, le druide est vraiment indispensable. Dans l’organisation celtique, on a à la tête de la société la caste druidique qui est un peu comparable en Inde à la caste des brâhmanes. César a même dit qu’il n’y a que deux types d’hommes qui comptent dans la société gauloise : les druides et les nobles, le reste ça ne compte pas. Donc, de toute manière, il est indispensable, c’est répercuté dans la matière de Bretagne, et dans les rapports entre Merlin et Arthur mais le druide parle avant le roi parce que le druide représente la sagesse. Le mot druide provient sans doute d’une racine qui signifie très savant. Il est indispensable dans la société celtique mais en même temps il est très mystérieux parce que l’enseignement druidique, en tout cas dans l’Antiquité, n’ayant jamais été posé par écrit, on a perdu presque tout de la culture druidique. Je dis bien presque tout puisqu’on a des traces. Qu’est-ce qu’on a comme traces ? On a des auteurs grecs qui disent que les druides en fait sont des Pythagoriciens, bien sûr ce n’est pas suffisant en soi mais ça signifie en fait que ce sont probablement des gens qui sont doués en mathématiques, qui sont doués en astronomie, peut-être des gens qui mettent en place une diète et une morale assez stricte puisque la morale Pythagoricienne a été une morale relativement pacifiste. On a des traces archéologiques, on a retrouvé je pense au XIXème siècle à Coligny en France un calendrier de l’époque gallo-romaine qui est en fait un calendrier gaulois donc on sait que les gaulois ont un calendrier luni-solaire, très bien pensé et ça ça venait bien sûr du druidisme. Et puis on a des traces plus tardives que j’exploite un petit peu, en particulier dans la première partie de Chasse Royale, on a quelques textes de la littérature irlandaise qui sont probablement des récitations d’enseignement druidique, je pense en particulier à un texte qui s’intitule Le Dialogue des deux Sages, qui est une espèce de duel purement poétique et intellectuel entre un vieux sage et un jeune étudiant, ça a été écrit par des moines chrétiens mais c’est pétri de symboles qui sont très difficiles à interpréter, et c’est probablement la tradition druidique celtique antérieure qui a été posée par écrit par les moines du Moyen-Âge au moment où la tradition orale était en train de disparaître. Donc, on a quelques traces qui permettent de nourrir le personnage du druide. Et puis le druide, il est aussi fascinant en ce sens qu’il est récupéré par l’imaginaire ludique. Il y a certaines choses que l’on va retrouver dans les règles de Donjons et Dragons ou dans World of Warcraft par exemple sur les métamorphoses qui est probablement une adaptation de la fascination de la pensée druidique et des légendes celtiques pour la métamorphose. Par exemple, dans Merlin, l’enchanteur de 1963, il y a le fameux duel magique entre Merlin et Mme Mim qui est probablement une adaptation enfin une transposition comique de la fuite du jeune Gwion Bach (première incarnation de Taliesin) devant la magicienne Ceridwen. On a un texte tiré de la littérature Galloise (L’Histoire de Taliesin, un conte gallois rattaché au Mabinogi.) qui va mettre en scène déjà ce processus de métamorphoses magiques et ça, c’est issu de la pensée druidique manifestement, c’est récupéré par la culture ludique contemporaine. Jouer sur cet imaginaire-là, c’est quelque chose qui me semble intéressant !

    Vos projets pour le futur ?

    [Interview] Jean-Philippe JaworskiAlors, en ce moment je suis en train de travailler sur le troisième tome de Chasse Royale qui sera à nouveau plein de testostérone et plutôt épique. Une fois que j’en aurais fini, je pense que je me lancerai dans la composition du Chevalier aux épines qui sera un roman qui reviendra au Vieux Royaume, qui aura pour cadre le Duché de Bromael, c’est-à-dire l’un des territoires voisins de la République de Ciudalia avec un régime féodal. Il s’agit - dans mon esprit j’ai un plan relativement construit – d’une part d’écrire une variation fantasy autour du roman de chevalerie, Gagner la Guerre était plutôt une illustration fantasy de la pensée de Nicolas Machiavel, donc là on change quand même de mentalité, cela étant il y a reprise d’un certain nombre de personnages de Janua Vera et de Gagner la Guerre en particulier parce qu’il va y avoir une action politique assez forte de la République de Ciudalia sur le Duché de Bromael. C’est à la fois une façon de développer l’univers, j’y prends beaucoup de plaisir quand j’ai le temps d’y travailler parce que je suis en train de construire la carte du Duché, et puis on y retrouvera certains personnages de Gagner la Guerre. On y retrouvera, même si ce n’est pas le personnage principal, Benvenuto, on y retrouvera Clarissima Ducatore puisque le Podestat a réussi son coup politique de faire de sa fille la nouvelle épouse du Duc en but de semer la zizanie au sein du Duché et, surtout, essayer d’obtenir lui-même un petit-fils qui soit du sang du Duc pour avoir un moyen de pression dynastique plus important sur ses voisins. Tout ça va provoquer bien sûr des troubles au sein de la noblesse Bromaelloise qui sera le sujet du roman.

    Est-ce que vous avez des coups de cœur récents en tant que lecteur, ou au cinéma ou dans tous les domaines ?

    Des coups de cœurs récents…
    Ce qui m’a frappé récemment, moins au cinéma qu’en série, c’est la série Legion qui est une adaptation de Marvel que j’ai trouvé extraordinaire pour son inventivité formelle en fait puisqu’il y a un jeu qui est renouvelé constamment, il y a un arc narratif tout au long de la saison mais de réalisateur en réalisateur, il y a des modifications formelles, on reprend même à un moment donné les codes du cinéma muet, il y a des trucs extraordinaires…C’est globalement une série qui a une esthétique pop-art qui est complètement décalée dans un sens avec le monde des super-héros et, pourtant, qui fonctionne très bien. Celle-là, elle m’a vraiment marqué parce que je l’ai trouvé très très inventive sur le plan narratif, sur le plan esthétique, sur le plan formel.
    En termes de lectures…de romans…Qu’est-ce qui m’a marqué récemment ?
    Je suis en train de lire, parce que j’essaye beaucoup de me documenter sur le monde grec puisqu’il va y avoir contact entre celtes et grecs dans le troisième volume, je suis en train de lire un bouquin assez particulier écrit par un chercheur rennais, Jean-Manuel Roubineau, sur Milon. Milon, c’est le premier athlète-star de l’Antiquité. Le titre c’est Milon de Crotone ou l’invention du sport, et il y a vraiment dans ce bouquin des renseignements extraordinaires sur la mythification déjà au VIème siècle avant J.C. de l’athlète, sur la diète auxquelles des athlètes antiques sont en train de se contraindre, sur la relation entre l’imaginaire héroïque et la construction de l’athlète. Il y a vraiment des choses qui sont passionnantes parce que c’est très ancien, et ça nous renvoie à ce culte du sport qu’on a toujours actuellement.
    Ça c’est encore un bouquin assez ancien, je suis en train de relire La Morte d'Arthur de Mallory pour nourrir justement un peu l’imaginaire du futur Chevalier aux épines
    Bon, dans les bouquins de fantasy récents, ceux de Stefan Plateau qui a un imaginaire à la fois très éloigné du mien et assez proche qui m’a beaucoup séduit. 
    De façon très très décalé, j’ai lu pas mal de bouquins de Joe Abercrombie. J’ai eu du mal à rentrer dans La Première Loi parce que je n’avais pas compris qu’il jouait avec les lieux communs, donc au début je voyais que les poncifs, les clichés et, un peu tardivement, j’ai compris qu’en fait il s’agissait de tourner en dérision un certain nombre de codes cinématographiques et de codes de la fantasy. J’ai trouvé que le bouquin était d’un mauvais esprit absolument réjouissant.

             [Interview] Jean-Philippe Jaworski[Interview] Jean-Philippe Jaworski[Interview] Jean-Philippe Jaworski 

    Merci beaucoup et…pour finir…Don Benvenuto ou Bellovèse ?


    Alors, le plus fréquentable reste quand même Bellovèse, le plus pregnant, le plus séduisant reste Benvenuto.[Rires] Je pense malgré tout Benvenuto parce que Bellovèse reste quelqu’un de très très éloigné pour moi alors que Benvenuto est quand même très jouissif parce qu’il se permet de dire plein de choses que l’on ose pas formuler quand on est policé et d’urbain…


                                   -----------------------------------------------------------------------------------------------------

    Critique de Rois du Monde, Première Branche : Même pas Mort de Jean-Philippe Jaworski

    - Critique de Rois du Monde, Deuxième Branche I : Chasse Royale de Jean-Philippe Jaworski

    - Critique de Rois du Monde, Deuxième branche : Chasse Royale II de Jean-Philippe Jaworski

    - Critique du recueil Le sentiment du fer de Jean-Philippe Jaworski

    - Critique de Légion de Noah Hawley

    - Critique de Manesh de Stefan Platteau

     

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  • [Critique TV] Legion, Saison 1

     

     Les séries TV et les super-héros, c'est un peu tout et son contraire.
    D'un côté, des tentatives qui ont vraiment fait du bien (Daredevil voir Jessica Jones dans une moindre mesure) et de l'autre, une succession de variations bas de gamme qui font honte dès la bande-annonce (Supergirl, Arrow...). Alors que l'on croyait avoir trouvé la réponse dans l'association Netflix-Marvel avec l'adaptation réussie de Daredevil (et l'excellent personnage du Punisher), les dernières séries du géant américain ont un peu refroidi cet enthousiasme. Un Luke Cage poussif et un Iron Fist à la ramasse...Bref, on craint un peu pour la suite des opérations avec The Defenders
    Et puis...dans son coin, la chaîne câblée FX accueille une petite nouvelle : Legion. Le projet est porté par un certain Noah Hawley, le génial créateur de la série Fargo, et s'intéresse à un mutant de l'univers X-Men sans pour autant explicitement le dire. Un format très court (8 épisodes) et donc autant de chances de maintenir une qualité équivalente tout du long, un créateur reconnu et une chaîne exigeante, Legion serait-elle le Messie ?

    Si le nom de Legion ne vous dit rien, c'est assez normal et on vous laisse le grand plaisir de découvrir l'identité de ce mutant durant cette première saison. Pour remettre la série dans son contexte, commençons par présenter David Haller. David vit dans une institution psychiatrique depuis plusieurs années maintenant. Il s'y est fait des amis, Syd, sa copine qu'il ne peut pas toucher car elle ne supporte pas le contact des autres, et Lenny qui a toujours des écouteurs sur elle pour écouter de la musique. La vie de David est rythmée par la prise de ses médicaments, ses sessions de groupe et ses hallucinations auditives voire visuelles. Jusqu'au jour où David devient l'enjeu d'une guerre entre un groupe de résistants et la mystérieuse Division 3, une branche secrète du gouvernement. Pourquoi ? Parce que David pourrait ne pas être un schizophrène, David pourrait être l'un des mutants les plus puissants jamais rencontrés. Le problème, c'est qu'il peut aussi tout simplement être fou à lier. Ce qui est certain, c'est que l'esprit de David cache de terribles et terrifiants secrets.

    Quel pitch alléchant !
    Noah Hawley le dit lui-même : s'il a voulu faire Legion c'est parce qu'il était intéressé par les possibilités offertes par un tel personnage et une telle intrigue. La série n'est donc pas une création opportuniste mais bel et bien une envie artistique en premier lieu. Ce qui va d'ailleurs faire toute la différence. 
    Legion se divise en huit chapitres tournant autour d'un seul et unique personnage : David Haller. Interprété par l'excellent Dan Stevens (tellement évident pour ce rôle, tellement miscast dans La Belle et la Bête), David est avant tout un personnage attachant, éminemment humain. Dès le pilot, on est touché par son mélange de maladresse et ses pouvoirs (ou pas ?) inquiétants. Une bonne partie de la force de la série repose sur les épaules de Stevens, capable d'être aussi sympathique qu'effrayant ou charismatique. Pourtant, même si on adore l'équipe de mutants de la série, ce n'est pas les personnages à proprement parler qui font la qualité de Legion. C'est son audace visuelle et esthétique.

    Inutile de le cacher puisque la chose est évidente dès le pilot, Legion est un laboratoire d'expérimentation pour Noah Hawley. Le créateur de Fargo laisse ici libre court à toutes ses envies visuelles et, le moins que l'on puisse dire, c'est que le monsieur en a sous le coude. Dans son montage, son cadrage, son esthétisme, son dynamisme, sa photographie et sa musique, Legion est une constante recherche de nouveautés. Hawley ne se contente pas de raconter son histoire, il l'incarne visuellement et fait se rejoindre parfaitement fond et forme en profitant à plein régime des ambiguïtés narratives de son sujet. Sommes-nous dans le réel ? David hallucine-t-il ? Comment décrire un plan astral ? Cette première saison est un trésor visuel qui n'est égalé que par la maestria de sa narration qui joue constamment sur le doute et élude volontairement les autres X-Men. De ce fait, il est quasiment possible de regarder Legion sans rien connaître aux mutants. Certes les connaisseurs auront un sourire en coin à l'évocation de tel ou tel personnage, mais la chose n'est absolument pas nécessaire. Il ne s'agit pas d'une série X-Men ou d'une série de super-héros mais d'une série tout court. C'est là que Hawley et FX ont tout bon, au lieu de jouer la carte de la hype Marvel, ils mettent en avant leur héros et leur univers. Le résultat ? Un monument de mise en scène. 

    Encore une fois, Legion est une claque visuelle. Hawley semble avoir dix idées à la minute et les mets en pratique avec une force peu commune. Legion, c'est le genre de série capable de faire danser ses acteurs principaux pour ensuite aller s'enfermer dans un cube de glace géant avant de revenir dans un asile psychiatrique aux couleurs chatoyantes. Plus loin encore : Legion, c'est une audace narrative réjouissante. Dans sa folie, Hawley modifie les couleurs, fait des clins d’œils à Invasion : Los Angeles de Carpenter, change de registre en un tour de main (le passage sans son dans la maison de David) et tout ça culmine dans un épisode 7 simplement inoubliable. Au détour d'une séquence folle, Legion explose les limites télévisuelles conventionnelles en recréant à la fois un film muet en noir et blanc tout en remixant le fameux Boléro de Ravel. Monumental on vous dit ! Rien que cet épisode renvoie toutes les séries Netflix (même l'excellent Daredevil) dans les cordes. C'est aussi un peu le revers de la médaille puisqu'en plaçant un tel chef d'oeuvre en septième position on se sent un peu floué par un final forcément moins fort (même si toujours passionnant).

    Tout ça ne serait pourtant rien sans une vraie bonne histoire. De ce côté-là (et sans pouvoir franchement distinguer forme et fond tant les deux sont liés), Legion assure aussi méchamment. En reprenant à son compte l'un des mutants les plus originaux de l'histoire, Hawley se démarque assurément du reste. La série prend un malin plaisir à jouer avec les codes du genre, maintient le doute sur la folie ou les pouvoirs de David, dresse à côté une équipe de super-héros humains (notamment l'atypique duo Cary-Kerry) et arrive à donner des miroirs de la dualité de David dans le même mouvement. Si l'on regrette le manque de travail sur le principal mutant de la Division 3, autant dire que l'immense réussite du Shadow King fait largement oublier la chose. Il s'agit tout bonnement du meilleur super-vilain de l'univers X-Men et l'un des tous meilleurs tout court. Interprété par une Aubrey Plaza délicieuse et profitant d'un design parfaitement réussi, le Shadow King donne des frissons. 

    Vous l'aurez compris, Legion est une immense surprise.
    L'autre série de Noah Hawley met une claque visuelle et narrative à tout ce qui se fait dans le milieu. Cette première saison frôle le sans-faute et stupéfie par son audace. On attend de pied ferme le retour de David Haller et de sa bande pour un second tour de piste en février 2018.

     

    Note :  9/10

    Meilleure épisode :  Episode 7 - Chapter 7

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  • [Critique] Drone Land

    Prix Friedrich-Glauser meilleur roman policier


    Quelque part non loin de Bruxelles, dans un futur plus ou moins proche.
    Un homme est retrouvé mort d'une balle dans la tête dans un champ isolé. Un seul tir, précis, dévastateur, meurtrier. L'inspecteur-chef Westerhuizen d'Europol est appelé sur les lieux pour élucider ce crime.
    La victime n'est pas un homme ordinaire mais le député européen Vittorio Pazzi. Sous pression, Westerhuizen a carte blanche pour résoudre l'affaire. Il a accès au Mirrorspace habituellement réservé aux services secrets et peut donc utiliser les reflets les plus pointus qui soient. Aujourd'hui, de toute façon, peu de flics quittent leur bureau pour enquêter. Il suffit de brancher ses specs et de s'injecter une bonne dose de drogues pour visiter tout à distance. Mais Westerhuizen est un vieux de la vieille qui bosse encore avec une analyste en chair et en os, Ava, et qui aime aller lui même interroger les témoins. Il ne peut cependant pas se passer de Terry, l'intelligence artificielle d'Europol, capable d'espionner tout le monde grâce aux drones, mites et autres caméras qui pullulent désormais à travers le monde.
    Reste à savoir si tous ces moyens seront suffisants pour que Westerhuizen se tire du nid de guêpes dans lequel il a mis les pieds. Et si la mort de Vittorio Pazzi n'était que la partie émergée d'un immense complot ?

    Voici peu ou prou le postulat de départ de Drone Land, Polar-SF édité chez Piranha et qui donne l'occasion aux lecteurs français de découvrir pour la première fois dans la langue de Molière l'auteur allemand Tom Hillenbrand. Journaliste au Spiegel et féru de politique européenne, Hillenbrand choisit d'écrire un roman aux confins des genres en mêlant polar/thriller à la science-fiction. Dans l'ombre de Minority Report et du Travail du Furet, Drone Land plonge non seulement dans une enquête menée tambour battant mais ébauche un cadre politico-écologique simplement épatant. Retour sur un roman que vous ne lâcherez pas de sitôt.

    Drone Land, avant d'être un livre de science-fiction, est un polar pur jus qui nous entraîne dans une enquête retorse et, surtout, diablement bien rythmée. L'écriture fluide, nerveuse et précise de Tom Hillenbrand donne vite à ce roman de 315 pages des allures de page-turner. L'écrivain allemand nous plonge immédiatement dans la soupe, adoptant le point de vue rétro (par rapport au monde qui l'entoure) de l'inspecteur Westerhuizen, hollandais exilé en Belgique, et ne lâche pas son enquête une seule seconde. Chaque élément, chaque petite chose mentionnée sert les objectifs de l'intrigue principal tout en arrivant à faire vivre l'univers futuriste qu'il décrit à côté. Westerhuizen n'est d'ailleurs pas sans rappeler l'inspecteur du Travail du Furet de Jean-Pierre Andrevon avec lequel il partage son goût des vieux films et de Bogart. Loin d'être un artifice, cela permet d'ancrer le narrateur dans un univers plus proche et plus tangible pour le lecteur tout en établissant un contraste avec l'Europe décrite dans Drone Land. En multipliant les protagonistes sans jamais perdre de vue son histoire principal, Hillenbrand livre un texte aussi limpide que passionnant. C'est bien simple, une fois le doigt dedans, on ne décroche pas.

    Outre son aspect polar maîtrisé, Drone Land a l'audace de placer son intrigue dans un monde où la géopolitique a totalement changé. On retrouve là les compétences de journaliste d'Hillenbrand qui nous décrit une planète où les rapports de force ont totalement évolué. A mi-chemin entre l'uchronie (L'Europe étant devenue une grande puissance dominante) et de l'oeuvre visionnaire (Hillenbrand parle déjà de la sortie de l'Angleterre de l'Union), l'univers de Drone Land joue sur la corde raide. L'auteur n'est jamais trop précis (ce qui risquerait d'embourber son récit dans des justifications à n'en plus finir) et jamais trop évasif (ce qui aurait donné un côté vain à ce background). Au contraire, ce que tisse l'allemand en toile de fond apparaît d'une crédibilité stupéfiante. Les Etats-Unis se sont effondrés, la Chine et la Russie mènent la danse, l'Europe s'est consolidée et/ou fragmentée (L'Italie du Sud fait cavalier seul, la Grande-Bretagne quitte l'Union...)...Bref, tout semble aussi crédible que singulièrement bien pensé. Non content de ce background géo-politique passionnant, Hillenbrand va beaucoup plus loin en s'attaquant à un thème très en vogue : celui de la surveillance.

    Fidèle à son titre, le roman explique comment le monde a été mis sous surveillance totale pour...son propre bien. Désormais, tout le monde est espionné nuit et jour. Les caméras sont partout, les drones de plus en plus petits, les specs (sorte de Google Glass du futur) sont omniprésentes, la vie intime n'existe plus. Si cela facilite grandement les enquêtes, on s'aperçoit que la notion de vie privée est devenue un concept abstrait. Au cours de son enquête, Westerhuizen fait réaliser au lecteur l'horreur totalitaire absolue que représente son monde sous surveillance. Hillenbrand se révèle d'une roublardise sans pareil en faisant de TalCon un rejeton hybride quelque part entre Google et Apple et, surtout, il montre qu'aucune de ces nouvelles technologies n'est sûre. Vous pensiez vraiment que les joujous technologiques que l'on vous vend sont respectueux de votre vie personnelle ? Le propos le plus dérangeant de Drone Land se trouve là et la description ultra-réaliste qu'en fait l'allemand a de quoi vous glacer les os. Petit à petit, Tom Hillenbrand ébauche un Minority Report d'une telle crédibilité qu'on y croit dur comme fer. Après tout, avec la masse d'informations collectées par les drones, les caméras et les specs, comment ne pas arriver à prédire l'avenir ? Mais peut-on vraiment prédire l'avenir ? Voilà l'une des autres questions qui hantent le roman à côté de la savoureuse réflexion sur la possibilité ou non de la Singularité. 

    Dans cette densité apoplexiante, Tom Hillenbrand rajoute un dernier ingrédient : le dérèglement climatique. Les changements géo-politiques et technologiques ne sont pas seulement dus au hasard mais bien au réchauffement planétaire. Une partie du monde est sous les eaux, la principale source d'énergie est l'énergie solaire, les pluies sont devenus la norme sur l'Europe (et renvoient en un sens à l'excellent polar finlandais d'Antti Tuomainen, La Dernière Pluie)...tous ces nouveaux paramètres ont dicté de nouveaux impératifs aux hommes. De ce fait, non seulement Drone Land profite d'un background géo-politique impressionnant mais également d'un sous-texte écologique fort pessimiste qui met en garde sur les conséquences les plus concrètes du réchauffement climatique. Tom Hillenbrand ne se contente pas d'un background artificiel et opportuniste mais construit un univers solide, cohérent et, pour tout dire, extrêmement impressionnant.

    N'y allons pas par quatre chemins, Drone Land frôle très dangereusement le chef d'oeuvre. Cri d'alarme d'une brûlante actualité sur les technologies de surveillance, le roman de Tom Hillenbrand convoque le meilleur de la science-fiction pour sous-tendre une enquête passionnante qui agrippe son lecteur dès la première page. 
    Indispensable.


    Note : 9.5/10

      

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  • [Critique] The Last Girl : Celle qui a tous les dons
    Prix du Public Gerardmer 2017

     Après un premier long-métrage, Outcast, passé totalement inaperçu, l'américain Colm McCarthy réalise son second long-métrage en adaptant le scénario écrit par le britannique M.R. Carey (pseudonyme de Mike Carey). The Girl with All the Gifts (pour lui donner au moins une fois son véritable titre et ne pas tomber dans le délire marketing à la française) est en effet adapté du roman éponyme du même M.R. Carey (et traduit en France chez L'Atalante). Film de genre horrifique, il nous emmène dans un monde où l'apocalypse zombie a eu lieu mais pas forcément de la façon attendue. Pour porter cette histoire sur grand écran, McCarthy recrute Gemma Arterton, Paddy Considine et Glenn Close tout en offrant le rôle principal de Mélanie à une jeune inconnue : Sennia Nanua. Qu'apporte The Girl with All the Gifts au genre horrifique et zombiesque en particulier ?

    En premier lieu, une approche du phénomène de contamination légèrement différente. Ici, c'est un agent pathogène fongique (comprendre un champignon) qui infecte le cerveau de la victime et la rend affamée (c'est d'ailleurs le nom de cette variante zombie, The Hungries). Une petite touche d'originalité bienvenue mais...pas si originale que ça pour les plus fins connaisseurs puisque c'est le principal ressort du jeu vidéo et chef d'oeuvre The Last of Us (sorti un an avant le roman de Carey...). Non, la réelle originalité de cette nouvelle histoire, c'est avant tout son excellent point de départ. Le spectateur fait connaissance avec Mélanie (qui sera également le principal point de vue durant le film), une gamine qui semble aussi adorable que curieuse. Enfermée dans une cellule, elle est emmenée chaque jour ligotée sur une chaise roulante par des militaires jusqu'à une salle de classe où Mme Justineau fait cours à une trentaine d'enfants particuliers. Comme eux, Mélanie est spéciale. En fait...Mélanie est un monstre, qui, s'il sent l'odeur de la viande, devient fou et tente de dévorer tout ce qui passe à sa portée. Le problème, c'est que pour une mystérieuse raison, Mélanie reste tout à fiat humaine en dehors de ses accès de fureur. Elle pourrait être la clé de l'épidémie qui ravage la Terre et transforme les hommes en affamés.

    Encore une fois, on remarque la similitude avec The Last of Us qui frôle le plagiat puisque dans le jeu vidéo également on retrouve une jeune fille, Ellie, qui pourrait être la clé de l'antidote pour sauver l'humanité. Passé ce constat, revenons donc sur la première partie du film où l'on suit le personnage de Mélanie interprétée par une Sennia Nanua véritablement bluffante. Ce qui donne toute sa puissance au métrage, c'est de jouer sur la dualité monstre/enfant avec une justesse épatante. Toute la partie dans la prison est d'ailleurs une très grande réussite. Non seulement visuellement avec une sensation de claustrophobie extrêmement réussie, mais aussi humainement avec une empathie immédiate pour cette gamine pas comme les autres ainsi que pour sa relation poignante avec Mme Justineau. Tant que le film s'appuie principalement sur Mélanie et sa façon de découvrir sa véritable nature, The Girls with All the Gifts apparaît comme une histoire puissante qui lorgne davantage vers The Last of US que vers World War Z (et c'est heureux !). Colm McCarthy va cependant devoir faire avancer son histoire et ne peut éviter certains défauts/clichés du genre.

    Avant de revenir sur ces défauts, on comprend à un certain moment que le métrage va devenir un road-movie avec la fuite des principaux personnages. On est alors témoin de quelques scènes vraiment impressionnantes avec ces hordes de zombies contre les clôtures ou un Londres totalement envahi de créatures affamées dans un style proche de 28 Jours plus tard. L'atmosphère réussie du film doit d'ailleurs autant à la mise en scène de McCarthy qu'à la musique de Cristobal Tapia de Veer - qui s'inspire cependant parfois un peu trop de la bande-son d'Arrival. Tout fonctionne donc très bien dans The Girl with All the Gifts mais l'on n'évite pas les incohérences et les actes stupides de film d'horreur de série B (comme l'oubli du silencieux pour un militaire entraîné). Heureusement pour l'histoire, ces incohérences restent relativement tolérables, et la relation entre Mélanie et les autres humains se révèle tellement réussie qu'on oublie un tantinet le reste. Il faut cependant pointer du doigt une dernière partie relativement peu convaincante qui contraste avec une idée pourtant très forte (et qui renvoie à celle développée dans Je suis une Légende, le roman) qui est celle que l'humanité doit céder sa place à une espèce nouvelle, plus adaptée. Cette thématique n'est malheureusement pas assez exploitée et un peu trop rapidement expédiée, ce qui s'avère dommage tant la puissance de cette idée se perçoit lors de l'ultime confrontation entre Mélanie et le Sergent Parks. On se consolera avec un casting franchement excellent, Glenn Close et Paddy Considine en tête, et avec une fin relativement maligne.

     The Girls with All the Gifts (ou The Last Girl - Celle qui a tous les dons selon les publicitaires français) fait mieux que beaucoup de films/séries zombiesques récents. Il aborde surtout la question sous un angle intelligent et sensible qui permet au long-métrage de Colm McCarthy de se démarquer dans le paysage horrifique. Une bonne surprise en somme.

     

    Note : 8/10

    Meilleure(s) scène(s) :  Mélanie racontant une histoire en classe 

    Affiche française 

    [Critique] The Last Girl : Celle qui a tous les dons

    Bande-annonce :

     

     

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  • [Interview] Estelle Faye - Les Seigneurs de Bohen

     

    Interview réalisée dans le cadre du festival des Imaginales 2017

    Disponible à l'écoute audio (au bord de la rivière et en plein air) ou en transcription écrite ci-dessous

    Tous mes remerciements à Estelle Faye, pleine d'énergie et éminemment sympathique, ainsi qu'au festival des Imaginales d’Épinal.

     

     Bonjour Estelle, vous êtes l’auteure des Seigneurs de Bohen qui vient de paraître aux éditions Critic. Cette fois, vous avez choisi de revenir à un one-shot de fantasy après la trilogie La Voie des Oracles, pourquoi ce retour au one-shot ?

    [Interview] Estelle Faye - Les Seigneurs de BohenParce qu’en fait c’est la forme qui me parle le plus. J’ai bien aimé faire une trilogie, j’ai bien aimé pouvoir faire varier un petit peu l’identité de chaque tome, et aussi réagir aux remarques des lecteurs entre chaque tome, c’est vraiment très très sympa. Mais vraiment faire une histoire en un volume où je peux présenter une histoire entière aux lecteurs, travailler la structure d’un roman sur un seul volume, c’est quand même ce qui me parle le plus en tant qu’auteur, et c’est vrai qu’en tant que lectrice je suis aussi une grande friande de one-shot donc voilà j’avais vraiment envie d’offrir ça aux lecteurs. 
    Après, j’ai eu la chance avec Critic d’avoir un éditeur qui n’a rien contre le fait de faire des gros volumes donc c’est un one-shot qui fait un peu plus en fait en taille que deux tomes de ma trilogie.





     C’est une raison qui vous a poussé à ne pas forcément repartir chez les Moutons ?

    Déjà, ce n’est pas le genre d’histoires qui passerait aux Moutons, ce n’est pas la ligne éditoriale des Moutons Electriques. Disons que j’aime bien dans mes romans aller dans différents univers, dans différentes ambiances, et après j’essaye de les placer chez l’éditeur chez qui ils seront le mieux, où ils seront le plus dans la ligne éditoriale que défend cet éditeur. Notamment Bohen, je voulais qu’il ait un côté très page-turner, en plus comme c’est un gros volume, qu’il ait un côté très dark fantasy au sens littérature populaire du terme tout en ayant ses petites spécificités, ma patte personnelle, notamment au niveau des personnages mais vraiment Critic, ils savent bosser des gros one-shot qui se lisent vachement bien, et c’est pour ça que j’étais aussi hyper contente de partir avec eux.


     Donc, vous l’avez dit, Seigneurs de Bohen c’est un registre déjà affiché comme tel dès la quatrième de couverture, de dark fantasy. Pourquoi avoir choisi ce registre-là ?

    Disons que les histoires viennent dans les univers où elles doivent venir pour moi. J’ai des histoires qui arrivent dans la tête et je les écris, ils se trouvent qu’elles s’inscrivent plutôt en général dans les genres de l’imaginaire parce que c’est vraiment ma culture, c’est mon identité, ce sont les gens qui me font rêver avant tout. C’est ma manière quelque part de penser le monde. Je voulais vraiment aussi revenir à la fantasy pure et dure que j’avais finalement très peu explorée pour pouvoir notamment étendre les distances, pouvoir créer un Empire vraiment démesuré. Pour pouvoir aussi avoir cette marge de manœuvre et d’imagination qui permet de tisser absolument une histoire qui aurait une personnalité très forte tout en gardant aussi ce que j’aime, c’est-à-dire beaucoup de recherche historique derrière pour avoir une vraie crédibilité historique. La période dont je m’inspire c’est le tournant Moyen-âge/Renaissance, essentiellement la Bohême-Moravie au XIIème-XIIIème siècle mais après si vous ne connaissez pas, ce n’est pas grave du tout ! Aussi, comme il y a un gros côté épique, j’ai fait beaucoup de recherches sur l’histoire militaire, sur les stratégies, sur les grandes batailles de cette époque, l’histoire des armements etc…


     Par contre, dans le sens le plus strict du terme, on affiche le roman comme de la dark fantasy mais dans des romans ténors du genre comme la Compagnie Noire apparaissent justement comme plus « noirs », plus sombres, plus moralement douteux que Seigneurs de Bohen ?

    Je ne trouve pas. Là-dessus, je m’inscris complètement en faux. Disons que ce qu’il y a avec un roman comme La [Interview] Estelle Faye - Les Seigneurs de BohenCompagnie Noire c'est qu’il y a quelque part, comme on dit dans le jeu vidéo, une skin sombre. Mais finalement derrière, on suit une troupe qui reste globalement sur la même ligne morale tout au long du roman alors que ce que j’aime travailler c’est la vraie ambiguïté morale, celle qui correspond à ce que l’on voit dans la vie où finalement même un personnage dont on a très envie qu’il s’en sorte, quand on croit qu’il va s’en sortir après une histoire super douloureuse, on s’apercevra tout à la fin – J’essaye de ne pas faire de spoilers donc c’est un peu difficile – qu’il a été vraiment cassé de l’intérieur et que quelque part les réflexes qu’ils vont avoir vont être pire que ceux qui sont présentés comme des vrais méchants au début. Quelque part, qu’aucun personnage ne puisse s’en sortir, que tout personnage soit potentiellement voué aux pires turpitudes selon son parcours de vie et quel que soit ce qu’il fait pour s’en sortir, ça me parait beaucoup plus sombre que le fait finalement qu’un mercenaire à la morale un peu flageolante continue à avoir une morale un peu flageolante en tant que mercenaire. Disons que par moment j’ai l’impression, en général, en fantasy ou en fantastique, qu'on confond le folklore avec le fond et, comment dire… Lovecraft, par exemple, c’est avant tout une version du mythe agglomérant et de la fascination cosmique complètement nouvelle et complètement neuve, ce n’est pas des peluches Cthulhu, la peluche Cthulhu c’est secondaire. Pour moi, la dark fantasy c’est pareil, il ne faut pas confondre le mercenaire ténébreux sans attache avec la vraie ambiguïté morale, la vraie complexité morale et avec les ombres qui peuvent mariner au fond de l’âme de chaque être humain.

     Votre roman vous l’avez dit est en partie épique, on ne va pas spoiler, mais il y a aussi une grande attache au côté intimiste des personnages par rapport à leur vécu, et vous vous attachez profondément à décrire des personnes qui sont souvent assez loin du cliché du prince tout puissant. Pourquoi revenir à des « petites gens » ?

    C’est surtout, en fait, pourquoi, en fantasy de nos jours, et surtout en fantasy mainstream anglo-saxonne, faire uniquement du magazine people ? Pourquoi l’essentiel de la fantasy qui occupe le devant de la scène maintenant s’intéresse à des princes, des empereurs, des grandes magiciennes alors que, justement, ce dont notre monde souffre aujourd’hui, c’est d’une société où l’on essaye de plus en plus de caser des gens dans des cases dont on ne peut pas sortir, où c’est finalement des « fils de » qui dominent le monde même si ce n’est pas les plus compétents ou les plus doués, où on a une fascination pour des dynasties qui objectivement n’ont rien accompli depuis des générations, une fascination qui est complètement délétère. Est-ce que vraiment la fantasy doit entretenir cette fascination-là ? Je ne suis absolument pas persuadée de ça. Au contraire, j’essaye de revenir à quelque chose qui, pour moi, est l’une des sources beaucoup plus profondes de la fantasy, si on revient par exemple à Howard ou à Tolkien, aussi bien Conan que Bilbo que Frodon, c’est quand même avant tout des personnages qui sont petits ou marginaux ou éprouvés par la vie dont le monde n’attend rien et qui pourtant vont devenir roi ou vont finir par sauver le monde des ténèbres. Et c’est ça quand même la naissance de la fantasy, et on a dévoyé ça en faisant quasiment que des élus de la Prophétie ou, à la rigueur, des bâtards d’Empereur ou des bâtards de nobles. Un monde n’est pas composé que de nobles qui font des choses et de paysans qui les regardent passer la bouche béante.

     D’un autre côté, le roman, comme beaucoup de vos romans, a une part prononcée pour la romance ? Vous êtes romantique ?

    [Interview] Estelle Faye - Les Seigneurs de Bohen

    Je suis, pareil, pas du tout d’accord avec ça et, je vais dire aussi que, depuis que j’écris je connais des auteurs de romance qui, quand je leur ai fait lire les critiques, notamment une critique qui a un peu lancé ça, qui parlait de ça un peu la première, les auteurs de romance que je connais ont doucement rigolé. Donc, ceux qui parlent de romances, j’aimerais bien qu’ils en lisent avant d’en parler, qu’ils savent vraiment à quoi correspond le genre et, ensuite, qu’ils regardent vraiment la place qu’occupe les couples et les relations romantiques dans Bohen. Dans Bohen, finalement, aucune relation romantique ne va avoir d’influence absolument prédominante sur l’histoire. Alors que, par exemple, je parlais de Game of Thrones, que j’aime beaucoup d’ailleurs je précise, mais quand même tout Game of Thrones est lancé par l’amour absolument passionnel de Cersei et de son frère…Et personne ne parle de romance dans Martin, il y a dix fois plus de couples dans Martin que dans Bohen. Donc pourquoi dit-on tout à coup que j’écris de la romance ? Est-ce parce que je suis une auteure femme ? Au bout d’un moment, je me pose des questions…Franchement, demandez aux auteurs de romance et ils vous diront que je n’en écris pas ! Alors que je n’ai rien contre ce genre-là, au contraire, j’avais beaucoup de préjugés contre ce genre et puis, en ayant rencontré des auteurs de romance, en ayant lu ce qu’ils font, je me suis rendu compte que ce pouvait être une littérature qui pouvait être riche, intéressante, des auteurs qui savent aussi sortir des archétypes de leur propre genre, qui décrivent super bien des sentiments humains, qui savent mettre des émotions de malade dans des scènes incroyables. Donc, il y a des gens qui écrivent très bien de la romance mais moi je n’en écris pas quoi !


    Un de vos personnages, Sainte Etoile, a un monstre dans la tête. Qu’est-ce que c’est que cette idée ?

    Je ne sais pas, c’est venu comme ça et d’après ma beta-lectrice qui me connait depuis beaucoup trop longtemps, il parait que Sainte Etoile me ressemble beaucoup et que, quelque part, le monstre qu’il lui parle dans sa tête, c’est un peu les voix qui parlent sous mon crâne. [Rires] Donc ça c’est son avis à elle, je le lui laisse ! Je ne sais pas comment me situer par rapport à ça. Mais je l’aime beaucoup aussi ma bêta-lectrice qui est une amie, pas connue du milieu.

     Un des thèmes centraux inévitables du roman, qui a déjà été entraperçu au moins dans un Éclat de Givre, c’est la tolérance notamment envers l’orientation sexuelle, et également, un autre grand thème fort, forcément, le féminisme avec une héroïne vraiment forte dans le roman également, ce sont des thèmes qui vous sont chers ? Et quelle est votre position par rapport à ces questions dans notre société actuelle ?

     On est dans une société qui, par certains aspects, progresse (heureusement !) mais que par beaucoup d’aspects, que je vois régresser notamment auprès des ados et des plus jeunes. Aussi bien la génération de ma cousine qui a dix-neuf ans de moins que moi ou, aussi, des ados que je croise dans pleins de banlieues quand je fais des aides à l’expression ou à la lecture. Ils ont vraiment des visions déjà des relations hommes-femmes qui sont de plus en plus rétrogrades. C’est par exemple un monde où quand j’étais môme, quand j’étais ado, j’avais des amis garçons autant que d’amis filles, j’avais même plus d’amis garçons parce que j’étais plus garçon manqué, et maintenant dans les cours de récrés, c’est vraiment les filles d’un côté, les garçons de l’autre, c’est deux mondes qui ne se parlent pas sauf pour se dragouiller. C’est des mondes aussi où, mine de rien, par exemple, « Pédé », c’est une des insultes qui court le plus dans les cours de récré de nos jours encore. On en est encore là. Dans mon coin je vois que, certes on n’a pas de FN, mais on a des partisans de la Manif’ pour tous hyper rentre-dedans, qui arrivent, même en étant peu nombreux, à faire tellement de bruit qu’ils commencent peu à peu à noyauter la mairie de mon coin de banlieue par ailleurs très tranquille. Après bon, je ne vais pas vous faire l’actualité de tout ce que l’on voit, des diverses violences, diverses et variées, en Tchétchénie et ailleurs contre les homosexuels qui reprennent vraiment d’une manière qu’on aurait dû croire oubliée avec la fin du XX ème siècle et ce n’est pas du tout le cas. On voit les fanatismes religieux qui arrivent avec toutes les intolérances qui les accompagnent, ce que je vois aussi pareil dans ma banlieue ou dans Paris. Maintenant, c’est devenu beaucoup plus difficile pour des jeunes filles de circuler dans le métro ou dans le RER si elles n’ont pas la tenue exactement correcte, que cette tenue correcte varie selon les lieux et les couleurs de peau, qu’il y a aussi des relations de couples qui sont correctes ou pas. Il y a beaucoup d’intolérances qui reviennent, l’obscurité qui remonte et quelque part, ce que nous nous pouvons faire comme auteur, nous qui sommes auteurs et même si c’est une petite voix dans notre case de petits auteurs de fantasy française,[Interview] Estelle Faye - Les Seigneurs de Bohen c’est rappeler que dans le monde, il y a d’énormes diversités qui existent, que chacun a droit à une vie, a droit à une voix, et donner une voix à ceux qui en ont moins, peut-être. A ceux qui en moins notamment dans certains genres, c’est ce que l’on disait à une table ronde des Imaginales, en dark fantasy ou en fantasy épique, quand on parle de personnages homosexuels, il est encore très rare de sortir des clichés du chevalier des fleurs efféminé, du joyeux prostitué qui va se faire violer à la place de son ami hétéro ou de la guerrière au masque qui n’aura pas une seule histoire d’amour de toute son existence. Ça, ce sont des clichés qui font quand même encore pas mal recettes et, franchement on devrait maintenant dépasser ça !

    Qui sont justement largement battus en brèche dans votre roman justement…

    En fait, je n’essaye pas de battre des clichés en brèche. Ce que j’essaye c’est surtout de mettre des gens normaux, des gens que l’on peut croiser dans le vrai monde et pas dans un monde fantasmé de clichés de fantasy. Le monde fantasmé des clichés de fantasy ne m’intéresse pas, ce qui m’intéresse avec la fantasy, c’est de créer des mondes crédibles, magiques, passionnants, avec de l’aventure, avec de l’action, avec des grandes batailles mais des mondes qui soient humainement crédibles et humainement valides. C’est aussi pour ça que j’ai des personnages qui ont toutes les orientations sexuelles, qui ont tous les métiers, qui viennent de tous les milieux sociaux parce que Loup Solitaire, c’est une super bonne série de livres dont vous êtes le héros mais ça ne peut pas être quatre-vingt-dix pour cent des personnages d’un monde. Par moment, dans certaines œuvres de fantasy, on a un peu l’impression que c’est le cas !


     On revient à l’aspect fantasy. Il y a aussi une profusion de créatures fantasy qui sont soit montrés directement soit cités. Pourquoi vous choisissez cet angle de fantasy qui n’est pas « light » alors que c’est un peu plus à la mode de faire justement quelque chose de « light » ?

    Pour vous répondre, je repartirai d’une de mes discussions récentes aux Imaginales où il y a beaucoup de discussions autour de la défense des genres de l’Imaginaire, et un éditeur - dont par ailleurs j’aime beaucoup le travail - a dit que l’on devait trouver une appellation pour nos genres qui soit moins connotée que fantasy ou qu’imaginaire ou que mauvais genres. Quelque part il y a une partie, j’ai l’impression, de l’Imaginaire, qui voudrait s’acheter une sorte de crédibilité en reniant un peu ce qui nous constitue. Moi, par contre, j’assume complètement que je fais de la fantasy, j’assume complètement le fait qu’il y ait des créatures magiques parce que c’est aussi un genre de la créature magique, parce que la créature magique n’est pas là pour faire un deus ex machina mais vraiment pour peupler un monde et dire quelque chose de ce monde. Par exemple, la manière dont j’utilise les goules dans Bohen, c’est à la fois très inspiré des goules slaves parce que le monde a une inspiration slave d’Europe de l’Est, mais les goules slaves, elles disent quelque chose sur le monde et elles sont nées vraiment des souffrances infligées aux hommes. Quelque part, leur présence en ce monde nous dit que les souffrances infligées aux hommes dans un passé même lointain continuent à hanter les hommes du présent. La créature magique, quand même, quand elle est bien faîtes, quand elle vient d’un vrai fond culturel et qu’elle ne sort pas d’un chapeau, elle dit quelque chose de l’humanité et c’est ça qui m’intéresse aussi. Et j’assume aussi complètement le fait que l’on fait des mauvais genres ! Au contraire quoi, revendiquons-le, mettons ça en étendard !

     Toujours sans essayer de spoiler le roman, vos héros/héroïnes ont quand même à chaque fois un prix à payer pour leurs actes, leur héroïsme. C’est difficile d’être un héros dans un roman d’Estelle Faye ?

    Mes héros, comme on l’a dit tout à l’heure, ne sont en général pas nés au bon endroit, n’ont pas forcément toutes les cartes en mains dès le départ…Et quand on veut faire la révolution en étant un peu un freak qui vient d’un delta de rivière absolument ignoré du reste de l’Empire, on a plus de chances de payer un dur prix pour accomplir vraiment son rêve que quand on est un petit prince dans un château entouré d’un petit cocon. C’est juste, encore une fois, un réalisme des situations.

    Des coups de cœurs récents au niveau littérature/cinéma/séries ?

             [Interview] Estelle Faye - Les Seigneurs de Bohen[Interview] Estelle Faye - Les Seigneurs de Bohen

     Alors, en coups de cœurs récents, en cinéma, il y a un petit film qui est passé inaperçu qui est une très chouette adaptation de polar français qui est Le Serpent aux milles coupures, le dernier Valette. Si vous avez encore la possibilité de le voir, je sais qu’il passe dans très très peu de salles, courez-y ! Et en science-fiction, pareil, un film qui a été très peu distribué mais qui est sorti en DVD maintenant, l’adaptation d’I.G.H de Ballard, High Rise, par Ben Wheatley. Ben Wheatley c’est vraiment le chef de file du nouveau cinéma de genre fantastique/science-fiction anglo-saxon et, franchement, High Rise c’est juste une énorme claque dans la gueule, c’est un film d’une modernité incroyable, qui arrive à être super dur et super âpre sans jamais être complaisant. C’est d’une inventivité au niveau mise en scène géniale sans jamais paumer le spectateur, il y a des acteurs que l’on a jamais vu jouer comme ça…On n’a jamais vu jouer Tom Hiddleston comme ça. Il n’est pas là juste pour faire le beau-gosse, là il joue vraiment quelque chose de sublime.

    Des projets ?

    Oui…mais il est encore trop tôt pour en parler !

    Très bien…Merci beaucoup Estelle !

    Merci à vous !

                                   -----------------------------------------------------------------------------------------------------

    - Critique de High-Rise de Ben Wheatley

    - Critique d'un Eclat de Givre d'Estelle Faye

    - Critique des Seigneurs de Bohen à paraître dans le Bifrost (sera rapatriée dans 1 ans sur le site)

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  • [Critique] Message from the king

     Le réalisateur franco-belge Fabrice Du Welz, à qui l'on doit des pépites horrifiques comme Alléluia ou Calvaire, se tourne aujourd'hui vers Hollywood. Si l'on sait très bien que ce milieu a une fâcheuse tendance à broyer les cinéastes devant des impératifs budgétaires et scénaristiques, on est tout de même heureux de voir Fabrice revenir derrière la caméra pour s'essayer à un genre radicalement différent, celui du revenge movie. Dès la première bande-annonce le ton est donné, Message from the King ne va pas faire dans la dentelle et c'est tant mieux. Avec un casting aux petits oignons qui regroupe Chadwick "Black Panther" Boseman, Teresa Palmer, Luke Ewans ou le trop ignoré Alfred Molina, on peut dire que Du Welz sait s'entourer. Reste maintenant à voir comment il va gérer le changement d'univers et son passage à Hollywood. 

    Première bonne chose, Message from the King n'est pas là pour ergoter pendant des heures, à peine commencer que l'on plonge déjà dans l'intrigue, tout à fait simpliste d'ailleurs : Jacob King débarque à Los Angeles pour retrouver sa sœur Bianca qui lui a laissé un message de détresse sur son répondeur quelques jours plus tôt. Il ne dispose que de quelques centaines de dollars, d'un sac de vêtements pour sept jours. Du Welz pose les bases en quelques minutes et s'intéresse ensuite à son histoire de vengeance. Le métrage va droit au but, fonctionne d'abord comme une enquête pour rapidement suivre les traces d'un vigilante-movie à l'ancienne. Chadwick Boseman, impressionnant de bout en bout, trouve en Jacob King un personnage excellent que Du Welz laisse à moitié inexploré jusqu'à la toute fin de son métrage. Le spectateur ne connaît pas Jacob mais comprend vite que ses origines sud-africaines en font quelqu'un d'autrement plus dangereux et déterminé que des gangsters américains lambda. De Boseman se dégage une aura de charisme brutal mais aussi une sympathie instantanée envers un homme qui tente de faire justice sans chercher à excuser ou minimiser. C'est certes assez basique mais diablement efficace.

    Malheureusement, qui dit revenge movie dit scènes de combat...et là, Fabrice Du Welz montre ses limites de metteur en scène. En effets, les affrontements sont le plus souvent brouillons et parfois carrément illisibles. Si l'on excepte l'idée de la chaîne de vélo (qui renvoie en un sens au marteau de Old Boy, chacun ses goûts), l'action dans Message from the King s'avère simplement ratée. A côté de ce défaut ennuyeux, le film accumule les bonnes idées. La première étant de faire de Los Angeles un endroit crade et violent où les rêves des jeunettes en quête de gloire se brisent sur les rochers de la réalité américaine. Bianca en est le parfaite exemple et le fait même de la rendre aussi peu sympathique permet au film de donner une dimension d'autant plus poignante à la relation Bianca-Jacob. Jacob venge un souvenir plus qu'une réelle personne, il venge sa petite sœur du Cap et pas la droguée paumée de Los Angeles. Sous la caméra de Du Welz, la Cité des Anges adopte un aspect tout à fait repoussant où la richesse n'est qu'une façade, où le mal rode dans les coins. De ce côté-là, le cinéaste n'a rien perdu de son talent de mise en scène.

    Enfin, on peut regretter la simplicité extrême de l'histoire qui, s'il on y réfléchit bien, tient sur un timbre-poste plié en quatre. Cela semble pourtant renouer avec les revenge-movie old school des années 80-90 mais peut très certainement décevoir des gens habitués à des joyaux noirs ultra-fouillés comme Old Boy ou Lady Vengeance. Cette caractéristique d'uppercut de Message from the King s'avère donc à double-tranchant. Reste que le métrage arrive à éviter certains clichés inhérents à ce type de film, comme l'histoire d'amour qui, cette fois, n'en sera heureusement pas une. Malgré la volonté de Fabrice de toujours vouloir investir tout son être dans ses films (cf. Interview), on se rend compte que Message from the King reste tout de même assez loin de la qualité de ses autres long-métrages, plus étranges, plus audacieux et, simplement, plus personnels. 

     Direct, sec et sans pitié, Message from the King tient ses promesses. Emporté par un Chadwick Boseman impeccable dans un Los Angeles magnifiquement capturé par Fabrice Du Welz, le film est aussi simple qu'efficace tout en se permettant quelques subtilités bienvenues. 
    On attend maintenant le retour du réalisateur dans un domaine plus personnel et forcément plus captivant. 

     

    Note : 7/10

    Meilleure(s) scène(s) :   La scène de la morgue 

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  • [Critique] Le Roi des Fauves

    Prix des Halliennales 2015

     En 2015, après un recueil de nouvelles (Ferous Occire au Club Présence d'Esprits) et un roman jeunesse (Le Cheval et l'Ombre chez Sortilèges), la française Aurélie Wellenstein se fait remarquer avec son second court roman fantasy jeunesse : Le Roi des Fauves. Si celui-ci décroche le prix des Halliennales 2015, il est surtout nommé pour plusieurs prix majeurs comme Grand Prix de l'Imaginaire et le Prix des Imaginales. Aujourd'hui repris et disponible en poche, Le Roi des Fauves convie son lecteur dans un monde particulièrement cruel. 

    Sous la sublime couverture signée Aurélien Police (ce qui est en effet un pléonasme), Aurélie nous raconte l'histoire de trois jeunes gens qui, poussés par la faim, s'aventurent dans les bois d'un puissant seigneur dans l'espoir d'y trouver assez de gibiers pour survivre. Malheureusement, ils sont rapidement pris au piège par le maître des lieux qui dispose, comme tous les nobles de la région, de redoutables berzerkirs, des êtres chimériques mi-homme mi-bête. Ivar, Kaya et Oswald sont rapidement capturés et doivent répondre de leur crime. Ils vont découvrir qu'il existe des sentences pire que la mort puisque bientôt, les trois adolescents sont conduits à Hadarfell, le royaume des berzerkirs, où ils seront changés à leur tour en hybrides sanguinaires. 

    Évidemment, le principal atout du Roi des Fauves, c'est de s'appuyer sur un mythe peu exploité dans le monde fantasy : celui du berserk. A la base guerrier légendaire issu de la culture nordique et germanique, Aurélie Wellenstein l'accomode à sa sauce en conservant certains éléments fondamentaux tels que ses accès de fureur sanguinaire mais n'hésite pas à élargir le champ des possibles quand à son caractère d'homme-bête. Le Berserkir peut aussi bien se transformer en homme-loup ou en homme-ours mais aussi en homme-auroch ou en homme-cheval. L'autre très bonne idée de la française, c'est d'en faire une malédiction. Il ne s'agit pas d'un don divin mais bien d'un châtiment imposé par les nobles pour punir ceux qui leur désobéissent. Ainsi, le berzerkir devient une créature certes terrifiant mais tout aussi pathétique, être humain en perdition sous des traits monstrueux. Cet apport au mythe originel permet au Roi des Fauves de renouer avec la cruauté du temps médiéval où l'intrigue du Roi des Fauves est sensée se dérouler. La grande force du roman se situe dans cette capacité à tordre le mythe et à se le réapproprier presque totalement. 

    Outre cette évidente qualité, Aurélie construit des personnages attachants bien qu'un peu caricaturaux et offre une aventure qui n'a quasiment aucun temps morts. Elle y déroule une intrigue type voyage initiatique capable de surprendre (notamment autour de l'origine très bien pensée de la transformation en berzerkir) dans un univers accrocheur. La cruauté de son intrigue étonne pour un roman jeunesse. La française n'hésite pas à flirter avec le monde de la fantasy adulte...jusqu'à un certain point du moins. Car Le Roi des Fauves n'a pas non plus que des qualités. Si l'histoire captive dès la première page et que l'écriture fluide d'Aurélie Wallenstein facilite grandement la lecture, elle a tendance à s'enliser dans les derniers chapitres de son roman. On regrette notamment un personnage bien trop caricatural et unidimensionnel avec le Roi des Fauves lui-même. On attendait mieux après toute cette épopée qu'un méchant vraiment très méchant. Autre point regrettable, le manque de subtilité dans les derniers moments de l'histoire où Aurélie insiste beaucoup trop sur certains dialogues (la dernière scène de Kaya aurait mérité quelques franches coupes...) ou entretient artificiellement un suspense largement éventé (la nature du Roi des Fauves notamment). Il reste cependant au roman à jouer un dernier atout, celui d'une fin jouissive qui pousse les opprimés à la révolte. L'honneur est donc sauf !

     Grâce à un style fluide, à une idée centrale excellemment traitée et des personnages attachants, Le Roi des Fauves offre une lecture plaisante qui ravira les amateurs de fantasy mythologique. S'il reste encore des défauts de jeunesse au roman d'Aurélie Wellenstein, on se penchera avec attention sur ses autres romans, Les Loups Chantants et La Mort du Temps.

     

    Note : 7.5/10

    CITRIQ

    Existe également en version poche chez les éditions Pocket :

    [Critique] Le Roi des Fauves

      

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  • [Critique] The Death House (VO) / La Maison des morts (VF)
    Critique établie après lecture en VO

     Passé totalement inaperçu (ou presque) en France, The Death House a pourtant reçu une pluie de louanges Outre-Atlantique. Sous ce titre évocateur ce cache le dernier roman de l'auteure britannique Sarah Pinborough, relativement peu connue sous nos latitudes, déjà publiée chez Milady auparavant avec sa trilogie revisitant des classiques du conte de fées (Poison, Charme, Beauté), et récompensée en 2010 par le British Award de la meilleure novella pour The Language of Dying. Avec The Death House (Traduit sous le titre La Maison des Morts, pourquoi ? mystère...), l'anglaise s'attaque offre un récit de science-fiction catégorie young adult qui n'a rien de tendre. 

    Ils s'appellent Toby, Ashley, Louis, Will, Clara, Albi...
    Ils sont jeunes, entre dix et dix-sept ans, et pourraient mener une existence tout à fait comme les autres.
    Sauf que ce sont des Defectives (Déficients), et qu'avant leur dix-huitième année, ils vont tomber malades et devront être traînés au Sanatorium, ce terrifiant endroit au-dessus du lieu où on les maintient à l'écart de la société...la Death House (La Maison de la Mort).
    Ils disent que ça fait saigner les yeux...Du moins, c'est ce que Will a entendu dire. Toby, lui, n'en croit pas un mot. Dans le dortoir 4, Toby est le chef de meute. Grâce à lui, les autres peuvent regarder Jake et ceux du dortoir 7 sans crainte ou presque. Malgré l'isolement et l'épée de Damoclès permanente, les enfants tentent de survivre comme ils peuvent en attendant le grincement funeste, celui du chariot qui les emmènera loin de tous. 
    Toby se résigne et s'enferme dans le désespoir jusqu'au jour où de nouveaux enfants arrivent à la Maison de la Mort. 
    Parmi eux, Clara.
    Et Clara va tout changer pour Toby.

    The Death House est donc un roman de young adult. Dedans, on y retrouve quelques ingrédients bien connus de cette catégorie comme le héros adolescent, une écriture simple (mais pas simpliste) et une romance. Dis de cette façon, la chose ne fait pas vraiment envie, il faut bien le dire. Il faut cependant préciser que si The Death House s'inscrit dans la littérature jeunesse, il ne ménage pas son lecteur, et Sarah Pinborough ne va pas forcément là où on l'attendait. Elle nous y décrit une société dystopique où une maladie terrible s'abat sur des enfants bien particuliers dit Defectives (Deficients). Pour éviter la contagion et ne pas créer la panique dans la société, un test sanguin permet de les identifier précocement et de les isoler dans des maisons spéciales (en réalité de gros pensionnats isolés) surnommés les Death Houses. Ainsi, tout se passe comme si l'on était dans un internat classique à ceci près que régulièrement, les enfants tombent malades et disparaissent. Les signes ne sont jamais les mêmes, la période d'incubation change selon les individus...mais avant dix-huit ans, la maladie se déclare. Cette torture mentale (Quand vais-je tomber malade ? Quand serais-je emporté ?) est devenue une compagne de tous les jours pour ces enfants qui, par la force des choses se sont endurcis pour y faire face.

    The Death House, c'est l'histoire de ces gamins, trop jeunes pour faire face à la mort mais qui tentent de tout faire comme des adultes. Quasiment laissés à eux-mêmes, ils forment des clans, tentent de paraître fort, de s'inventer des vies d'avant...Tout pour oublier qu'ils vont mourir. Sarah Pinborough ébauche de cette façon une galerie de personnages extrêmement touchants qui prennent chacun une place particulière dans le cœur du lecteur. A commencer par le narrateur, Toby, qui nous permet à travers ses yeux de comprendre l'horreur sourde vécue par ces enfants retirés sur une île d'où personne ne s'échappe. L'auteure britannique intercale des flash-backs de sa sa vie d'avant, une vie d'ado ordinaire avec ses fantasmes et ses peurs, donnant un aspect terriblement authentique à l'histoire de Toby. Petit à petit, on comprend les mécanismes de défense qui permettent de survivre dans cette atmosphère pesante. Mais alors que Pinborough aurait pu nous livrer un énième texte se concentrant sur l'aspect dystopie, construire une machination et des retournements de situations autour de la maladie, elle préfère s'intéresser à l'humain.

    Toute la douleur lancinante qui traverse le roman repose sur la peinture de ce groupe de gosse qui n'est pas si différent d'un autre mais qui va, petit à petit, se déliter. Par les morts d'abord, d'autant plus émouvante qu'elle touche des personnages fragiles. Le tragique de leur disparition n'a d'égale que l'humanité du regard de Toby, un gosse certainement pas parfait mais qui évolue constamment. Cette évolution doit tout, ou presque, à sa rencontre avec l'autre personnage du roman, Clara, une jeune fille pétillante dont il va tomber éperdument amoureux. Dès lors, The Death House prend des allures de Roméo et Juliette, deux amoureux tragiques que l'on sait condamné. L’intérêt de l'histoire ne réside pas dans le destin final (évident) de ses personnages, mais bien dans les relations qu'ils tissent entre eux. La romance de Clara et Toby, en plus d'être magnifiquement incarnée, émeut par sa justesse. C'est un premier amour dans un endroit où, justement, celui-ci ne devrait plus exister. Sa simple existence est un espoir.

    Jamais on ne nous expliquera ce qu'il se cache derrière ce terme de Defective ni derrière le Sanatorium. Comme dans La Servante Écarlate ou Auprès de moi toujours, c'est comme ça. Il n'y a pas de sauvetage inattendu, ou de grande rébellion mais un ensemble de petits actes contre l'autorité établie, pour se prouver qu'on existe encore, que l'on vit encore. S'aimer devient de ce fait une révolution, un pied de nez à un destin que l'on sait inévitable. Pas de torture ou de mauvais traitement dans la Death House, seulement une longue attente avant la fin. C'est là l'une des grandes forces du roman, celui de ne jamais jouer sur une surenchère dans l'horreur mais juste de dépeindre la survenue de l'inéluctable, la mort qui, plus encore ici, les guette tous. Si la fin de certains personnages crèvent autant le cœur, c'est non seulement parce que l'on s'attache à ces gamins paumés mais aussi parce qu'ils restent des gosses et que les défenses qu'ils ont érigé tombent à la fin. Comme un soldat appellerait sa mère sur le champ de bataille alors qu'il saigne à mort. Au fond, sans esbroufe, The Death House est un roman d'une infinie cruauté.

     Malgré la simplicité de sa langue, The Death House n'a rien de facile. Prenant pour cadre une dystopie discrète mais étouffante, le roman de Sarah Pinborough est le témoignage d'un groupe de gamins sur l'attente avant la fin, sur le pouvoir d'aimer et la rébellion dans cet acte. C'est beau et tragique, cruel et puissant.
    Et si ça ne fait pas saigner les yeux, ça vous brisera le cœur.


      

    Note : 9/10

    Existe également en version française chez les éditions Milady sous le titre La Maison des morts :

    [Critique] The Death House (VO) / La Maison des morts (VF)

      

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  • [Interview] Olivier Girard

    Interview réalisée dans le cadre du Festival des Utopiales de Nantes 2016, tous mes remerciements à Olivier Girard pour sa disponibilité et sa gentillesse ! 

     

    Bonjour Olivier,
    Pour commencer, pour ceux qui auraient le malheur de ne pas connaître les éditions du Bélial, est-ce que tu peux présenter qui tu es ?


    Moi, je suis Olivier Girard. Je suis le fondateur de la maison que j’ai créé en Avril 1996, je suis le rédacteur en chef de la revue Bifrost que le Bélial publie et, globalement, je suis le directeur éditorial de la maison d’édition.


    Première question inévitable : comment a commencé cette aventure du Bélial ?

    En fait, je suis arrivé à l’édition par l’écriture comme pas mal d’autres gens. J’écrivais des nouvelles que j’essayais de faire publier. Ça c’était début des années 90-92.

    Chose que je ne savais pas et que Pierre-Paul m’a soufflé hier ! [Rires] Cf. interview de Pierre-Paul Durastanti


    …Moi déjà depuis tout gamin je voulais déjà soit être auteur soit être éditeur, c’est vraiment…ça relève de la vocation depuis que j’ai 10-12 ans, c’est ça que je voulais faire. C’est vraiment une évidence, ça a toujours été ça aussi loin que je me souvienne. Par contre, c’est vrai que je ne savais pas trop de quel côté ça allait tomber en termes de barrières…est-ce que j’allais être plutôt auteur parce que j’écrivais aussi depuis tout gamin ou éditeur ou les deux…bon voilà.
    Je suis un autodidacte complet, je n’ai pas fait d’étude. J’ai le bac et c’est tout. En revanche, en sachant exactement ce que je voulais faire mais ne connaissant pas du tout les filières, je ne suis même pas certain qu’il y avait vraiment des filières à l’époque d’éditions etc… Il y avait peut-être des choses mais je ne les connaissais pas !
    Donc très vite, dès la fac - je me suis inscris en fac d’histoire mais comme prétexte, je savais que je n’y resterai pas – ça m’a permis d’accéder au statut de stagiaire dans les maisons d’éditions. J’ai commencé chez Albin Michel, parce que mon idée c’était d’appréhender l’ensemble du métier enfin…l’ensemble des métiers que représentait l’édition…le livre au sens large : d’un côté l’édition, d’un autre côté la librairie et puis, dernier aspect, la diffusion-distribution. Donc j’avais déjà une idée assez précise du truc mais il fallait que je voie vraiment tout ça. Je suis rentré en tant que stagiaire chez Albin Michel, département sciences humaines, j’y suis resté quasiment deux ans…En réussissant à me faire payer au bout d’un an tout ça…Fin voilà je me suis cramponné ! Donc là, j’ai énormément appris sur l’édition parce qu’en plus je travaillais au département sciences humaines qui est un département un peu particulier chez Albin Michel parce que c’est une micro-structure au sein de cette énorme boîte, de cette immense maison qui travaillait un peu de manière autonome, c’était 5 personnes avec un responsable de la librairie, un éditeur, une attaché de presse…Du coup, j’avais le sentiment de voir une petite maison d’édition évoluer, et moi j’étais stagiaire de tous ces gens-là.  Ça m’a vraiment beaucoup beaucoup appris. J’ai adoré ça. Ça m’a juste confirmé que c’était pour moi quoi.
    Après, j’ai été libraire à la FNAC pendant deux ans pour voir comment ça se passait dans la librairie etc… Vraiment la vente de livres, j’ai adoré aussi. Puis ensuite j’ai été démarché par Interforum qui est une structure d’édition et de distribution.  Et puis, j’ai fait une formation pour être représentant mais là j’ai vite vu que c’était pas pour moi. Il fallait beaucoup se déplacer, la voiture tout ça, pour aller voir les libraires, présenter les nouveautés.  C’est curieux parce que dans l’édition cette profession-là, enfin à l’époque , c’était un petit peu le Graal parce que financièrement c’est ça qui payait le plus. Mais moi ce n’était pas ça mon enjeu de toute façon, et à mesure que j’avançais dans l’espèce de formation que je me suis faites moi-même à travers tout ça, je le pressentais mais ça n’a fait que confirmer que je ne voulais pas de patron. J’avais déjà l’idée de monter ma maison plus ou moins mais j’étais pas trop sûr et à travers toutes ces expériences qui m’ont passionné encore une fois, ça m’a appris plein de choses mais notamment ça m’a confirmé l’idée que je voulais monter ma maison.
    Et dans le même temps, j’écrivais, tout ça de manière parallèle. Je cherchais à être publié donc je me suis un peu intéressé à l’état du marché de la littérature de genres parce que c’était mon truc, moi j’écrivais de la SF déjà. Gros lecteur[Interview] Olivier Girard de SF, fantastique, un peu moins de fantasy mais quand même j’étais un lecteur boulimique d’un peu de tout mais mon intérêt premier c’était la SF. J’écrivais des nouvelles de SF, je lisais beaucoup de SF, mais beaucoup de SF comme plein de gamins de mon âge, de la SF anglo-saxonne donc je ne connaissais pas du tout la SF francophone ou très très peu à part les ancêtres Jules Vernes etc…Je n’avais aucune connaissance qu’il existait un milieu, un fandom, je ne savais pas ce qui se passait réellement à la fois d’un point de vue amateur, et presque j’ai envie de dire d’un point de vue professionnel dans la SF parce que je ne savais pas vraiment qui était les éditeurs donc je lisais Présence du Futur, Pocket, mais je ne savais pas qui était derrière tout ça. C’était vraiment un milieu que je ne connaissais pas du tout. Je connaissais Fiction parce que j’avais acheté des numéros de Fiction d’occaz’ donc je savais que Fiction n’existait plus à ce moment-là. Mais j’ai découvert de façon assez criante … Bon, j’envoyais des nouvelles et j’ai reçu une réponse positive d’un éditeur de revue qui m’a dit « C’est bon, j’te publie » etc… Mais moi je ne savais pas ce que c’était un fanzine ! Donc j’étais super content et…quand j’ai reçu le fanzine – c’est pas du tout une question de mépris – mais j’ai pris conscience de ce que c’était un fanzine et du coup de l’audience qu’avait un fanzine, c’est à dire proche de rien…vingt lecteurs ! Ce n’était pas du tout une question d’argent, ce n’est vraiment pas ça…Et là, j’ai discuté avec des gens qui faisaient des fanzines, c’était des gens très motivés. Dans le même temps, j’ai gagné un concours de nouvelles organisé par le club Présences d’Esprits qui était parrainé par Présence du Futur avec remise de prix à Cannes dans le cadre d’un festival de science-fiction et c’est là que j’ai découvert que ça pouvait exister. Là, j’ai commencé à rencontrer des gens, à publier dans d’autres fanzines et à prendre conscience du milieu amateur, ce que c’était le fanzinat de SF dans les années 1993-1994, et je me suis rendu compte qu’il y avait à la fois un milieu dynamique qui faisait plein de choses, qui était complètement désargenté et qui avait très peu d’audience, vraiment très peu d’audience et il y avait assez peu de passerelles entre ce milieu amateur et le milieu professionnel.
    Au regard de la frustration que j’avais tout en travaillant – j’étais libraire à cette époque, je bossais à la FNAC, et pareil je m’occupais du rayon sciences humaines en fait, je bossais pas du tout en littérature de genres – j’ai pris conscience de l’importance d’une revue…Il manquait une revue pro ! Je me suis dis ce n’est pas possible, il faut relancer Fiction, il faut refaire un truc qui permettent aux auteurs français d’avoir un espace où ils peuvent publier des nouvelles, où ils vont être un peu payés, où ils vont être mieux diffusés, mieux considérés, ça ferait à la fois une passerelle entre le milieu amateur et le milieu pro et surtout…ça va être valorisant pour les auteurs !
    Donc je me suis dit « Faut faire ça ! » et « ça », c’était Bifrost. J’ai mûri ça, je me suis dit « Moi, je veux faire une maison d’édition », j’ai la conscience aiguë qui manque ça dans la chaîne éditoriale actuelle donc il faut pallier à ce manque, il faut faire une revue. C’est ce constat qui m’a fait franchir le cap.
    J’ai fait la revue, j’ai fait Bifrost avec des amis de longue date, amateurs de littérature de genres comme moi. Encore une fois, on connaissait très très peu de gens dans le milieu. Moi, j’avais rencontré quelques personnes à ce truc-là qui s’appelait Cyberfictions à Cannes où j’avais eu le fameux prix Présences d’Esprits, j’avais publié dans trois-quatre fanzines et j’avais un peu noué des relations dans un fanzine qui m’intéressait bien et dans lequel j’avais publié deux-trois nouvelles qui s’appelait La Geste. C’est marrant parce que j’ai des sommaires de La Geste où il y a par exemple des textes de moi, de Gilles [Dumay, ancien directeur de la collection Lunes D’encre chez Denoël] aka Thomas Day, de Johan Heliot, de Thierry Di Rollo…Il y avait déjà ce qui allait constituer les auteurs du Bélial et de Bifrost dès le début, et même une partie de l’équipe critique qui à terme allait rejoindre le Bifrost. La Geste, sans que je le sache, c’était une espèce de proto-Bifrost, c’est assez marrant.
    [Interview] Olivier GirardDonc, je me lance et j’étais en contact avec Gilles Dumay parce qu’on s’était vu à Cannes et puis on correspondait parce que je lui avais soumis des nouvelles pour ses propres fanzines, il me parlait de ses projets, il était en train de se structurer, il envisageait aussi une maison d’édition. Lui, par contre, c’était un pur produit du milieu, il avait fait plusieurs conventions, il connaissait déjà plein d’auteurs, des auteurs amateurs mais aussi quelques auteurs pros ou semi-pros, par exemple Laurent Genefort, des gens qui publiaient déjà au Fleuve Noir qui pour moi représentaient des espèces de figures, pas des monstres, mais des gens importants que j’aurais aimé avoir dans la revue qu’on était en train de développer. A un moment je lui ai dit « Bon bah voilà, ma revue ça y est c’est prêt » et il m’a dit « Faut que tu viennes à la convention nationale de SF »…Je savais à peine qu’il y avait une convention nationale de science-fiction ! Donc j’y vais…je prends ma bite et mon couteau, ma revue sous le bras que j’avais fait dans mon coin encore une fois…le premier numéro de Bifrost ! Mais j’avais maintenant conscience de ce qu’était un fanzine - en tout cas en termes de contenus…c’était très proche d’un fanzine [Rires] C’était même sans doute pareil ! Par contre, au niveau de la gueule, c’était différent, c’était une impression offset, c’était de la quadri, c’était un papier glacé…Au niveau du contenu, c’était un fanzine mais au niveau de la gueule c’était pas un fanzine.
    Donc, j’arrive à cette convention qui se passait à Nancy, ça devait être en mai 96, avec un Bifrost tout chaud. J’en avais tiré deux mille en me disant deux mille c’est à peine plus que ce que l’on est en amphi, je vais vendre ça en trois coups de cuillères à pot…Pour l’anecdote, des deux mille en question j’en ai encore aujourd’hui en stock ! En fait je ne trouvais pas de diff’, c’est ça qui me bloquait un peu. Je savais l’importance de la diff’ au regard de l’information que j’avais mis en place à travers mes stages chez Albin, la librairie, Interforum, mais personne ne voulait me prendre en diffusion. J’arrivais avec une revue, je n’avais pas de thune et en plus, je faisais Bifrost donc j’avais constitué une SARL tout de suite, je me suis constitué en société immédiatement. J’étais quand même dans une démarche pro tout de suite. Sauf que je n’avais pas d’argent et à l’époque – je ne sais pas si ça existe encore maintenant – tu pouvais créer une SARL un peu spécifique qui s’appelait une SARL de presse donc qui te permettait de faire des produits serial, éventuellement des anthologies numérotées ou des revues, des magazines… Ce truc-là avait un avantage énorme – bon à l’époque c’était en francs – au lieu d’avoir le sacro-saint capital de cinquante mille francs qu’il fallait pour avoir une SARL normale (donc huit mille euros), c’était que deux mille francs (cent cinquante euros ou un truc comme ça) ! Donc c’était royal !
    Je prends cent cinquante balles, je fais les dépôts au greffe partout etc… et je crée mon truc. Je savais bien que ça allait me limiter très vite parce que je voulais faire des livres aussi moi et avec ce statut-là, je ne pouvais pas faire des livres. Mais enfin au moins je pouvais faire Bifrost.
    Alors, j’arrive à la fameuse convention, là je découvre le milieu réellement, une convention de SF, et là je vois que c’est quand même deux cents personnes, là je comprends que mes deux mille ça va être compliqué quand même…surtout je[Interview] Olivier Girard découvre un truc très très étrange, enfin c’était un hasard complet, il y a une autre revue qui se monte en même temps que la mienne qui s’appelle Galaxies par des gens du milieu. Galaxies c’est l’anti-Bifrost. Moi, je ne connais pas le milieu, je fais la revue dans mon coin et j’arrive dans le milieu avec ma revue, Galaxies c’est l’émanation du milieu. C’est-à-dire que Galaxies c’est un projet de plusieurs années, de quatre à cinq ans, porté par Stéphane Nicot, quelqu’un vraiment issu du milieu et qui convainc cinquante personnes de mettre cinq cent francs comme fondateurs initiaux pour faire un capital suffisamment important pour pouvoir lancer sa revue, c’est un truc qui est développé par le milieu depuis des années et moi j’arrive dans le milieu comme un chien dans un jeu de quilles. Fatalement, tout de suite, ça se passe mal. Le paradoxe, c’est que, très très franchement, si j’avais su que Galaxies existait au moment où j’avais Bifrost en gestation, je n’aurais probablement pas fait Bifrost parce que Galaxies correspondait à ce que je voulais faire, ça remplissait le manque. Je me serais dit « Très bien, je vais faire vraiment des bouquins à ce moment-là » enfin tu vois je vais faire autre chose mais je ne vais pas faire une revue. Donc, ça tient à peu de choses en fait.
    A ce moment-là, j’ai vingt-trois/vingt-quatre ans donc je fédère un peu les jeunes, les Thomas Day, les Di Rollo, les Heliot tout ça…Et puis, un peu, les auteurs plus installés vont plus vers Galaxies. Donc, il y a tout une espèce de clivage. Bifrost devient vite la revue des p’tits cons, la nouvelle vague, qui veulent tout péter, qui considèrent que ce qu’il y avait avant c’était de la merde et que eux, ça va être tellement génial et tellement nouveau et tellement quelque chose qu’on a jamais vu alors qu’on réinvente l’eau chaude…Et Galaxies qui prend tout de suite une posture un peu plus universitaire, un peu plus confit dans ses certitudes mais bien plus de qualités objectivement quand on regarde les premiers numéros de Galaxies…Le premier numéro de Galaxies c’est un numéro spécial Dan Simmons quoi ! Avec une novella inédite de Dan Simmons qui en plus est mortelle ! Nous, on ne faisait même pas de trad ‘, nous on faisait que des auteurs français. C’était un choix éditorial, je trouvais que c’était vachement ambitieux comme démarche, je me disais les auteurs étrangers c’est facile, il n'y a qu’à choisir machin…et en fait c’était ridicule parce qu’en termes d’audience, de ventes, tu te tires une balle dans le pied. Dans une revue de SF, en t’interdisant les trucs anglo-saxons…ça n’a pas de sens ! Des énormes conneries : pas de diff’, pas d’auteurs étrangers enfin... N’importe quoi !
    Mais on a tenu et on est parti comme ça !

    Mais très très vite, bon je le savais dès le départ, que la diffusion allait poser un énorme souci et on essayait de s’autodiffuser. On achète une carte IGN de la France de 2 mètres sur 2, on la placarde dans notre bureau. On était hébergé chez les parents d’un copain qui avait une librairie…dans les combles de la librairie.

    Ça fait un peu penser à Steve Jobs avec Apple. [Rires]

    Le succès n’est pas tout à fait le même ! Financièrement c’est pas encore tout à fait ça ! – Mais ça peut venir, on ne sait pas !! [Rires] -  On ne sait pas mais je le sens moyen !
    Mais c’est complètement artisanal. On placarde la carte de la France et on regarde les grandes villes, on regarde dans le Minitel parce qu’Internet c’était vraiment les balbutiements, avec les modems qui font « hhhrihhhhhhhh » où après des heures on a la page… « Ah merde, y’a une image, c’est foutu ! ».
    On se démerde comme ça, avec des débuts du net, le minitel et tout. On contacte les grandes librairies, on les appelle, on leur dit « On lance une revue », on met des punaises de couleur sur les villes contactées, pas contactées, les oui et non, on fait des dépôts, on fait un contrat avec la Poste, on fait des enveloppes T pour que les libraires puissent retourner les invendus…un bordel pas possible quoi. On fait ça sur le numéro un de la revue, sur le numéro deux.
    Pour la petite histoire, le numéro un, on en tire deux mille, on est débiles, on est jeunes, on fait plein de bêtises mais quand même on apprend vite et dès le numéro deux, on ne tire plus qu’à mille exemplaires…Evidemment, le numéro deux, il est épuisé depuis longtemps. C’est une usine à gaz, on n'y arrive pas … On commence à se rendre compte qu’on n’y arrive pas mais on continue.
    [Interview] Olivier GirardOn n’avait pas de thune, on tape nos parents, on rajoute du fric…On ne se payait évidemment pas. Moi si tu veux, j’ai mis cinq ans, cinq années avant de me prendre le moindre centime aux Editions du Bélial. Pendant cinq ans, j’ai gagné peau de balle, rien. Mais c’était un choix complètement assumé. J’étais libraire chez les parents du pote qui nous hébergeaient, je faisais la mise en place des arrivages le matin, il y avait un petit rayon presse donc je m’occupais de la presse à 5h du matin, je foutais en rayon, je filais un coup de main pour Noël et tout. Je me démerdais comme ça parce qu’évidement j’avais tout quitté, à ce moment-là j’ai tout de suite vu qu’en terme de temps ça allait tout me bouffer, y compris mon énergie pour écrire de la fiction. Au bout d’un an, j’ai su que je ne serais pas auteur. Alors, il y a des gens qui ont assez d’énergie pour les deux mais moi c’était typiquement pas le cas. En plus, on faisait une revue ! C’est une usine à gaz. Au début tu n’es pas rodé, tu perds beaucoup de temps.
    Au bout du numéro quatre, on arrive enfin, après s’être fait envoyer chier par les diffuseurs qu’on contactait, à trouver une diff’. Alors une diff’ qui valait ce qu’elle valait mais qui était quand même une vraie diffusion avec un vrai diffuseur etc… Et ça nous a changé la vie ! Ça nous a vraiment vraiment changé la vie.  On a commencé avec quelques centaines d’implantation en librairie, évidemment c’était eux qui géraient les retours. La vraie diff’ quoi ! Et voilà, ça s’est lancé comme ça ! Mais ça n’a été qu’à partir du numéro quatre ou cinq, au bout d’un an, un an et demi.

     

    Quand on en vient à la parution des romans, des choses de ce genre, comment ça se choisit les auteurs étrangers ? Juste par vos gouts ou par des personnes qui vous en disent du bien ?

    Moi, j’avais déjà des goûts un petit peu arrêtés quand même sur certains auteurs. Nous, on met trois ans d’existence au Bifrost où on ne fait que du livre avant de commencer à faire des livres. En fait, les premiers livres que l’on fait, parce qu’on était toujours coincés par ce putain de statut de SARL de presse et comme on n’arrivait pas à réunir les huit mille euros qu’il fallait pour passer en SARL classique, pendant ce laps de temps, Thomas Day travaillait pas encore à l’éditorial de la revue comme il le fait maintenant mais je le publiais dans Bifrost assez régulièrement et on était déjà devenus super potes. Lui, entre temps, il avait monté une vraie SARL qui s’appelait éditions ORION et communication avec un statut qui lui permettait de faire des bouquins. On était chacun dans notre coin et très vite on s’est dit « C’est débile ! Toi, tu fais une revue je la trouve super, je publie dedans, j’ai envie d’amener des articles. Moi, je peux faire les bouquins, tu as des envies d’éditions de livres et tout…Essayons de faire des trucs ensemble quoi !»
    Donc, on a fait de la co-édition en fait. Très vite, on a réuni nos choix, nos goûts, on a discuté, très vite on s’est trouvé à[Interview] Olivier Girard deux ou trois…ça n’a jamais été « Bon voilà, je vais faire ça c’est comme ça ! », moi c’est plutôt « J’ai envie de faire ça, qu’est-ce que vous en pensé ? », c’est assez collégial, j’écoute ce que l’on me dit et inversement. Il y a beaucoup de gens qui me disent « J’ai envie de faire ça avec toi, qu’est-ce que tu en penses ? » et on en discute. Dès le début, c’était un peu ça. J’avais certaines envies sur certains auteurs, Gilles en avait d’autres…assez vite on a été rejoint par Pierre-Paul Durastanti qui nous a amené très vite une connaissance des auteurs anglophones qu’objectivement ni Gilles ni moi n’avions qui nous a dit « Il faut lire ça. Ça c’est génial et ce n’est pas traduit » parce que lui lisait déjà énormément d’anglais très vite. Il est un peu plus âgé que nous donc il avait un peu plus de vécu de lecteur notamment, il avait été lecteur pour les éditions Denoël etc… Donc, il va nous amener beaucoup de trucs.
    Dans le même temps, il se passe un autre truc qui est quand même important dans la constitution du Bélial, c’est que Gilles, avec qui on faisait de la co-éd’, est démarché de façon totalement improbable – C’est là qu’avec le recul on voit que l’on incarnait une nouvelle vague réellement – par les éditions Denoël pour prendre la direction de Présence du Futur, qui est un truc pour nous…énorme !
    Nous, on a grandi avec Présence du Futur, c’était la collection de référence, une collection de poche un peu chère donc moi je n’en achetais pas souvent mais c’était quand même une espèce de collection rêvée ! Gilles fait les sélections et on apprendra qu’il y avait des gens super capés qui vont essayer d’avoir ce poste etc… Et c’est lui qui est pris ! C’est une espèce de ciel qui nous tombe sur la tête…enfin surtout à lui… mais à moi aussi parce que je suis à la fois super content, j’ai aussi conscience au moment où ça arrive que ça fait trois mois que je dirige ma boîte, je sais aussi l’importance du relationnel, je sais que c’est un poste de décision et que ça va pouvoir nous aider aussi nous pour certains trucs donc je suis super content, mais en même temps je perds mon pote dans Orion et communications…Comment je vais faire ?
    Et là, la décision elle est simple, Gilles dit « J’arrête Orion », il ne pouvait pas continuer évidemment il n’avait pas le temps, on arrête la co-ed’ mais par contre on se dit « Toi, tu récupères le fond qui t’intéresse, les contrats qui t’intéressent, le reste tu laisses et tu intègres tout ça sous le label Bélial ».
    Nous à ce moment-là, on a un petit peu plus de sous, je retape un peu mon grand-père qui m’a beaucoup beaucoup aidé sur les premières années de la maison d’édition et nous ça nous oblige à basculer en SARL tout court. Là, on prend véritablement notre envol, on se met à publier de notre propre chef sous le nom Bélial 100% des bouquins au-delà de Bifrost. Ça s’est fait comme ça.
    Encore une fois ça a toujours été et c’est resté même après – enfin je pense les patrons de l’époque de Denoël en avaient pas vraiment conscience – mais j’ai toujours continué, Gilles étant chez Denoël, ça se passait de la même manière, il amenait quelque chose au Bélial. Il me disait « Voilà, j’ai envie de faire ça chez Denoël qu’est-ce que tu en penses ? », moi je lui disais ce que j’en pensais et en même temps on pourrait faire ça au Bélial. On se partageait notre monde. Avec quand même, j’insiste bien là-dessus, Pierre-Paul qui était notre éminence anglophone, c’était notre caution de culture, vraiment. Une grosse partie du savoir venait de lui quand même…Et encore maintenant ! Vraiment, il est extrêmement important Pierre-Paul au Bélial. Bon y’en a d’autres hein…Jean-Daniel Brèque…enfin voilà.


    Pour en venir à quelque chose de beaucoup plus actuel, concrètement pour ceux qui sont intéressés par ce qu’il y a derrière le livre, c’est quoi le métier d’un éditeur ? Que faites-vous en « vrai » ? Il y a la sélection des livres mais qu’y a-t-il d’autres ?

    Ce que fait avant tout l’éditeur, c’est lire. Sauf que dans une petite structure, c’est quand même compliqué donc dans une structure comme le Bélial, un éditeur fait un peu tout globalement. C’est aussi ça qui m’intéresse, c’est aussi pour ça que je ne voulais pas bosser dans un groupe.
    Donc l’éditeur lit, il fait les choix éditoriaux encore une fois avec ses collaborateurs proches, il négocie les contrats avec les agents et/ou les auteurs (français notamment) donc il y a beaucoup de négo’ de contrats, il s’occupe du travail du texte sur le texte…quand tu fais de la trad’, tu travailles avec le traducteur, quelque part tu as un rapport avec le traducteur qui pourrait presque être celui que tu as avec un auteur, j’exagère mais pas loin, parce que c’est lui qui te livre le texte français que tu sais que tu vas publier, tu ne le considères pas comme l’auteur mais tu regardes son texte comme si c’était un texte d’auteur quoi. Ou effectivement avec l’auteur français où là c’est un travail plus de fond sur la structure, sur la nature de ses phrases, sur son travail tout simplement, ça parfois ça peut être long, ça peut être douloureux, c’est toujours passionnant mais c’est un énorme boulot. Après, il y a tout l’aspect commercial qui est considérable, c’est-à-dire « Qu’est-ce que tu mets comme couverture ? », « Est-ce que tu crées des collections ?  Qu’est-ce que tu mets dedans ? Comment t’articules tout ça pour que ça soit lisible et pour la diffusion et pour la distribution et pour la librairie et pour les lecteurs ? » …Ça c’est un énorme boulot ! Après, tu vas en réunion de repré’, tu vois les représentants donc les dix représentants qui vont voir en permanence les libraires pour nous représenter tous les quinze jours, les trois semaines, tous les mois, pour présenter nos nouveautés. Tu fais de la maquette, parce que nous on fait de la maquette en interne. Moi, à ce jour, je ne fais plus toutes les maquettes des livres mais j’en fais encore beaucoup…Bon la maquette de Gotland, c’est pas moi qui fait ça mais bon la maquette du Bifrost, c’est moi qui l’a fait. C’est aussi un choix, j’aime ça. Mon problème, c’est que j’aime tout dans l’édition. Ce n’est pas que j’ai du mal à déléguer, j’ai aucun problème d’égo vraiment…


    C’est quelque chose qui a à voir avec la polyvalence, avec la multi-casquettes ?


    Voilà, c’est ça. Mais du coup, le problème c’est que j’ai envie de tout faire parce que tout m’intéresse ! Et vingt ans après, parce que là on parle quand même d’une histoire de vingt piges, j’ai commencé jeune, ça fait vingt ans que je dirige le Bélial et ça fait vingt-cinq ans que je suis dans l’édition, j’ai commencé à vingt ans quoi…Bah c’est pire qu’avant ! J’ai encore plus d’envies !!

    Et encore une fois, on a fêté les vingt ans du Bélial il y a très peu de temps dans une librairie parisienne qui s’appelle Millepages à Vincennes, clairement j’ai commencé mon espèce de petit discours de remerciements à tous les gens qui étaient là en disant « Voilà, vous me regardez j’ai quarante-cinq ans et je suis l’adulte que je rêvais d’être enfant ! Vraiment, je suis l’adulte que je rêvais d’être gamin !». Objectivement, c’est génial, c’est top. Je souhaite ça à tout le monde, vraiment. C’est ce que je souhaite à mon fils quel que soit son rêve. Ayons des rêves et réalisons-les ! Quand tu y es…c’est le bonheur quoi !
    Pour moi, l’édition c’est ça. C’est un rêve réalisé.


    Pour continuer sur les choses actuelles, Le Bélial, c’est les éditions qui nous ont permis de découvrir des auteurs qui sont quand même majeurs comme Greg Egan…

    Alors Greg Egan, ce n’est pas que le Bélial objectivement, il faut rendre…

    Oui, c’est un travail collectif… C’était en relation avec les 42…

              [Interview] Olivier Girard[Interview] Olivier Girard[Interview] Olivier Girard


    Historiquement, Greg Egan, ça a d’abord été publié chez DLM et puis après quand même en Ailleurs et Demain par Gérard Klein…Donc, il y a des gens qui sont passés avant. Le problème c’est que pour moi, il y a des auteurs que j’estime majeurs, notamment Egan, et que je trouvais un peu en déshérence…Et ce n’est pas complètement un hasard, ce n’est pas que parce qu’il manquait une revue que j’ai fait une revue, c’est parce que moi ce que j’adore c’est la nouvelle, ce qui est une gageure…Nous, on a fait tout le contraire de ce qui fallait faire sur le papier : on a commencé avec une revue, avec des nouvelles et c’est très compliqué à vendre. On a un catalogue qui est quand même très charpenté autour de la forme courte. On a lancé par exemple Une Heure-Lumière qui est une collection dédiée à la novella donc des longues nouvelles ou des courts romans…mais pas des romans quand même, c’est un truc un peu différent ! On fait des recueils en permanence : on a publié un recueil de Ken Liu, on sort Peter Watts là. On sort des recueils tout le temps. C’est devenu un peu, j’ai envie de dire, notre marque. Bon, on fait des romans, pleins de romans aussi, mais on est très très présent sur la nouvelle, c’est un choix éditorial. Parce que moi, c’est ça que j’aime, vraiment. Je considère que la nouvelle en SF, c’est la forme majeure du domaine. Ça, c’est mon avis d’éditeur.  C’est pour ça que je travaille énormément cette forme. Après il y a des romans que j’adore, ce n’est pas le problème. Et Egan, il se trouve que c’est un très bon romancier mais je trouve surtout que c’est un nouvelliste dément – j’en parlais à Philippe Curval d’ailleurs qui n’est pas de cet avis – et ses nouvelles étaient complètement en jachère donc on s’est dit qu’il fallait faire quelque chose. Donc, on s’est mis à publier l’intégrale des nouvelles, c’est parti comme ça.


    Finalement, en portant un regard sur vos vingt ans de carrière, quelles sont vos plus grandes fiertés d’éditeur ? Par exemple, disons, trois grandes fiertés ?

    C’est un peu foireux. Très franchement, ma plus grande fierté ce n’est pas un auteur…C’est Bifrost ma plus grande fierté. Parce que Bifrost, je pense que c’est important pour tout le monde. Ce n’est pas beaucoup de ventes mais pour le milieu c’est essentiel. Je pense que si le Bélial disparaissait sans Bifrost, le milieu aurait à peu près la même gueule. Je ne suis pas sûr que s’il n’y avait pas eu Bifrost, le milieu ait la même gueule. C’est pour ça…Je pense que pour le coup Bifrost a contribué à façonner le genre en France, j’en suis convaincu. Après, les auteurs importants, je vais dire un truc très très trivial mais c’est les auteurs qui se vendent le plus parce que c’est ça qui permet de faire les auteurs qui ne se vendent pas beaucoup. – Ce qui rejoint ce que disait Pierre-Paul dans son interview sur l’idée des locomotives entraînant d’autres projets – Après, on a les locomotives qu’on peut avoir aussi au regard de notre surface éditoriale et au regard du genre dans lequel on s’exprime. Une locomotive pour nous au Bélial, c’est cinq mille ventes, on est déjà très très [Interview] Olivier Girardcontent. En ce moment, typiquement, un auteur que l’on vend beaucoup, et pourtant on n’a jamais publié un roman de lui, c’est Ken Liu. C’est vraiment un auteur qu’on a imposé pour le coup contrairement à Greg Egan. C’est un auteur à travers quelques nouvelles dans Bifrost et il y avait eu quelques nouvelles ailleurs aussi (NDLR : la défunte revue Fiction) mais très parcellaires et dans des supports relativement confidentiels. On fait un recueil de nouvelles avec les 42, La Ménagerie de Papier, et là il se passe un truc, ça cristallise un truc. Ken Liu devient, dans l’esprit de plein de gens, à tort ou à raison…enfin pour une grande partie à raison…mais il syncrétise un peu l’écume de la SF moderne d’aujourd’hui. De ce fait, on capitalise là-dessus, on sort dans la collection Une Heure Lumière une novella, L’homme qui mit fin à l’Histoire, qui se vend tout de suite à trois mille exemplaires en un mois. Il se passe un truc en ce moment sur Ken Liu. En ce moment, il n’y a pas que ça mais voilà, il y a plein d’autres trucs. Le Bélial fête ses vingt ans, c’est l’année (2016) de nos vingt ans en ce moment, on fait une année exceptionnelle. Entre 2015 et 2016, nous c’est un peu compliqué parce qu’en termes de gestion, on n’est pas sur une année civile, on est d’avril en avril, puisqu’on a créé la revue en avril donc le bilan c’est avril-avril, mais sur notre dernier exercice comptable, on fait +86% sur le livre et sur la revue on fait + 10% ! Donc c’est exceptionnel ! C’est vraiment exceptionnel ! J’ai une fierté, un truc qui me tient vachement à cœur en ce moment, c’est Stéphane Przybylski parce que l’on fait peu d’auteurs français, et surtout peu d’auteurs français inconnus, on fait peu de premiers romans, parce que…je ne sais pas…on a sans doute un niveau d’exigences un peu élevé…On en reçoit beaucoup, ce n’est pas moi qui traite les manuscrits en direct au Bélial, c’est Erwann (Perchoc) qui pourrait répondre mieux que moi, mais on en reçoit entre un et deux par jour, c’est vraiment une[Interview] Olivier Girard masse de données énorme ! Ça nous arrive très très rarement, ça nous est même quasiment jamais arrivé. Stéphane arrive avec son roman qui n’est pas nécessairement dans le cœur de ce que l’on fait, on est plutôt dans une SF réflective, un peu exigeante etc… Et là…Il a une exigence historique démente, surtout il a une ambition et c’est là où je me retrouve, c’est un mec tu sens qu’il n’a peur de rien, il est comme nous éditorialement il y a vingt ans ! On n’y connaissait rien et on s’en foutait, on y allait voilà, on ne savait pas ! Et lui, il te prend une histoire complètement démente avec un substrat historique énorme, il te met l’Histoire, les nazis, l’Histoire secrète, les extra-terrestres, il te mélange tout ça sur cinquante ans et il te dit moi je vais faire quatre tomes, trois million et demi de signes…Tu te dit « What quoi ? » …Puis tu lis le truc, avec des flash-backs, des flash-forwards et tout. On sort ce truc-là, on joue le jeu à fond, c’est un truc qui nous caractérise, on joue toujours le jeu à fond. Par exemple là, on va sortir Edmund Hamilton, auteur de l’âge d’or dans la nouvelle collection qu’on a lancé (NDLR : Pulps), pareil on joue à fond le registre Pulps, ça nous éclate à mort, on est très très loin de Ken Liu ou de Przybylski. Donc, là, on met de la croix gammée sur les bouquins, des nazis machin et tout et…le bouquin, ça se vend super bien…Encore une fois à notre échelle. Premier roman, on en fait quatre mille, le deuxième suit, le troisième suit, là on va sortir le quatrième, c’est vendu en poche chez Pocket, c’est la fête. Ça, j’en suis très très fier parce que c’est quelque chose en plus qu’on fait très peu.



    Quels sont les projets du Bélial ? Vous avez fait la collection Une Heure-Lumière, la collection Pulps.

           [Interview] Olivier Girard[Interview] Olivier Girard[Interview] Olivier Girard

    Ça c’est deux collections qu’on a lancées cette année…Et en fait cette année, on lance trois collections ! On lance Wotan là maintenant avec Nicolas Fructus qui est du livre illustré avec de la quadri, de la cinquième couleur, des pages dépliantes, du relié. Pour le coup, vraiment du beau livre. Ça fait partie des rêves de gamin que j’avais, publier des bouquins comme ça. On met vingt ans pour pouvoir le faire, c’est vraiment top. Donc, cette année on lance trois collec’. Une collection dédiée à l’âge d’or de la science-fiction, Pulps, une collection dédiée à la novella qui est vraiment mon format référent en tant que lecteur, et manifestement je ne suis pas le seul puisqu’on a lancé cette collection en janvier (2016) dernier et ça marche très très bien. Et on lance Wotan. L’actu du Bélial, elle est là-dessus, tout en continuant Bifrost, le reste ce que l’on fait avec les 42 etc… Il y a énormément de grain à moudre. Là, nous, notre souci, c’est de garder la tête froide maintenant et de ne pas trop s’exciter parce que je suis globalement un excité parce que passionné, et moi ça se traduit par l’excitation ma passion. Là, on franchit une espèce de petit palier de Darwin en termes de structure donc il faut gérer cette petite crise de croissance, surtout ne pas se mettre à publier trop de bouquins. Le Bélial deviendra jamais Bragelonne, ce n’est pas du tout une critique contre Bragelonne, c’est juste que ce n’est pas du tout ma manière de voir. Moi, je veux être un éditeur qui a lu 100% des livres qu’il publie, c’est aussi con que ça, sinon pour moi, ce n’est pas de l’édition.


    Pour le mot de la fin, s’il y a des lecteurs qui nous lisent et qui ont envie de devenir éditeur aujourd’hui, vous leur diriez quoi ?

    Eh bien, il faut y aller plein pot !
    Depuis que je suis dans l’édition, on me dit que c’est la crise du livre ! Ça fait vingt-cinq ans que l’on me dit que c’est la crise du livre. C’est la crise du livre, c’est la crise du livre mais en même temps c’est un milieu qui te permet d’arriver avec deux cents euros sur la table et vingt ans plus tard, tu as publié quatre cent cinquante bouquins, quatre-vingt-quatre numéros de revue et de hors-série, tu fais des livres dépliants avec quadri et cinquième couleur !
    Donc, c’est la crise du livre, mais la crise du livre…On l’emmerde quoi ! Il faut y aller !

    [Interview] Olivier Girard

    Pour s'abonner à Bifrost, revue de l'imaginaire, c'est ICI.

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    - La Critique de La Ménagerie de Papier de Ken Liu

    - La Critique de L'Homme qui mit fin à l'Histoire de Ken Liu

    - La Critique de Cérès et Vesta de Greg Egan

     

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