• [Critique] Pornarina

     Avant de passer la main, Gilles Dumay, ancien directeur de la prestigieuse collection Lunes d'Encre chez Denoël, avait programmé la parution d'un premier roman des plus énigmatiques : Pornarina du français Raphaël Eymery. Jusque là responsable de quelques nouvelles chez Dreampress (Moissons d'épouvantes) ou chez La Musardine, Eymery sort de l'ombre. Affirmant avec force sa passion pour le style néo-gothique et la criminologie, il s'était bien gardé de révéler son véritable passe-temps. En effet, plus qu'un écrivain, Raphaël Eymery se révèle un éminent pornarinologue. Pour comprendre ce dont il s'agit, fermez les lumières, saisissez un couteau bien aiguisé et n'oubliez pas quelques mouchoirs pour éponger le sang qui coulera inévitablement.

    Dans ce premier roman, Raphaël Eymery nous explique sa passion, son obsession romantique, son fantasme dérangeant : Pornarina. Commençons donc par là. Pornarina, que l'on surnomme aussi la Prostituée-à-tête-de-cheval, est une tueuse en série mythique mi-humaine mi-équine qui tuerait les hommes en les émasculant avec sa denture démesurée. Parcourant l'Europe et le temps, elle est devenue, au fil des années, une énigme dans le monde de la criminologie et de la science. Parmi les plus érudits de ceux que l'on appelle désormais les pornarinologues se trouve le Dr Blazek, étrange individu né d'un monstre siamois et qui a voué son existence à la tératologie (science sur les malformations) puis, logiquement, à l'étude de Pornarina. Reclus dans son château, il a adopté une jeune fille, Antonie, qui possède la faculté à la fois utile et inquiétante de disloquer ses articulations. Ensemble, ils tentent de s'approcher de la vérité en gravitant dans un univers de monstres.

    Étrange. Quel roman étrange que Pornarina...
    Le style d'Eymery, très noir, très évocateur, provoque autant la répulsion que l'adoration, la nausée que le sourire. Il nous embarque dans un univers néo-gothique à la noirceur grinçante. On peut d'ailleurs lire sur la quatrième de couverture la référence à la famille Adams. Une comparaison qui n'est pas usurpée pour une fois, avec l'humour en moins ceci dit...ce qui change tout. Pornarina est un roman sur l'obsession, quelque soit la forme qu'elle adopte. En premier lieu, évidemment, l'obsession d'une figure mythologique, ou la volonté de tisser des mythes derrière un être qui ne semble avoir rien d'inhumain au départ...si ce ne sont ses crimes. Pornarina est une tueuse en série qui échappe au lecteur comme à ses pornorinologues. Qui est-elle ? Croquemitaine ? Déesse sanguinaire ? Tueuse en série ordinaire ? Rédemptrice ? Monstre de foire ? Un peu de tout cela en réalité, et davantage encore. Eymery, par le truchement de ses personnages tous plus obsédés les uns que les autres par cette figure grotesque, dresse un portrait kaléidoscopique de Pornarina. En un sens, l'entreprise n'est pas sans rappeler celle de Laurent Kloetzer quand il mythifie son Hypasie dans Amnamnèse de Lady Star. Sauf que la façon de le faire d'Eymery n'est pas du tout la même.

    Ultra-référencé, Pornarina est un roman qui semble incarner le découpage-collage noir d'un Dave McKean sous une forme purement littéraire. Dans cette pseudo-traque autour de Pornarina, Eymery colle des bouts de journaux, d'articles, de livres. Il intercale une histoire fantasmagorique avec le cadavre ressuscité de Sherlock Holmes. Il immisce du réel dans son récit en faisant de figures existantes des pornarinologues (donnant sa version déviante des Gentlemens Extraordinaires) tels que Di Rollo, Ligotti, Picirrilli ou encore Vollman (qu'il incarne même réellement dans son récit). Ce foisonnement de références a pourtant un revers : soit on connait et l'on apprécie la malice soit on ne connaît pas et l'effet ne sert à rien. De même, Eymery joue sur la corde raide du trop plein de références. Une chose qui va cliver le lectorat de façon aussi féroce que son approche littéraire en dégradés de noirs et de gris. 

    Seulement, plus qu'un roman référentiel, Pornarina est un exercice de style quasi-expérimental qui développe une ambiance succulente. Glauque, macabre à souhait, dérangeant en diable. L’atmosphère suinte à chaque page, pernicieuse, envoûtante, décadente. Sur ce plan, Eymery impressionne. Au-delà, il s'agit surtout d'une oeuvre radicale. Le français se complaît dans l'exploration de la chair, dans son altération et ses déformations. Comme ses personnages, il coule un regard dérangeant - entre adoration et répulsion - sur les freaks (le métrage de Tod Browning n'étant jamais loin) qui pullulent littéralement, qui grouillent (comme Rose), qui frétillent (comme Antonie/Antonia). S'y rajoute une obsession logique pour la liaison bien connue, mais toujours aussi étrange, entre sexe et mort. Entre sang et sperme. La fameuse pulsion de mort opposée à la pulsion de vie. Lorsqu'on en vient à cette pente glissante, on retombe sur la figure féminine, forcément. Pornarina est l'incarnation suprême de la créature que les hommes ne comprennent pas. Effrayés par ses mécanismes physiologiques et par ce pouvoir de vie, d'enfantement, un pouvoir castrateur illustré ici tout à fait littéralement, le mâle craint la femelle autant qu'il la vénère. Ces considérations quasi-animales finissent par boucler la boucle en revenant sur la nature hybride de Pornarina. Evidemment, ceux qui cherchent un récit avec une trame solide en seront pour leurs frais. Le roman d'Eymery fait en effet le choix radical de présenter une succession de tableaux plutôt qu'une aventure romanesque consensuelle. Il semble qu'à un certain point, la recherche obsessive de l'écrivain français donne un caractère boiteux à son entreprise romanesque.

     Oeuvre malade, déviante, dérangeante, Pornarina a les défauts de ses qualités. Clivant au possible, le premier roman de Raphaël Eymery a l'audace de choisir d'explorer des voies de traverses, peignant en noir et en sang une Europe divisée entre vieux mythologistes et criminologues modernes.
    Une expérience à tenter, un fantasme à assouvir.

     

    Note : 8/10


    Interview de l'auteur, Raphaël Eymery

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  • [Critique] The Thing Itself

     

     Adam Roberts est un auteur de science-fiction et fantasy britannique qui n'a, malheureusement, pas été beaucoup traduit chez nous. C'est Bragelonne qui le publie dans l'Hexagone pour la première fois avec sa nouvelle Swiftly dans son anthologie Fantasy de 2005. Il faut attendre trois ans plus tard pour voir son roman Gradisil sur les étalages des librairies françaises, puis 2014 pour la traduction de son Jack Glass par la défunte collection Eclipse. Écrivain multi-récompensé, Adam Roberts fait en ce moment même parler de lui dans la presse anglophone pour son dernier roman en date : The Thing Itself. Le Times, le Guardian ou encore Locus acclame la dernière oeuvre d'Adam Roberts, enchaînant les comparaisons élogieuses. Il n'en fallait pas plus pour se pencher sur cet ouvrage de 357 pages dont le titre - et la couverture ! - ne sont pas sans rappeler le fameux The Thing de John Carpenter.

    C'est d'ailleurs en jouant volontairement sur cette comparaison qu'Adam Roberts entame son roman. Sauf que, le lecteur le découvre très rapidement, le récit de The Thing Itself a bien davantage d'ambition. Pour expliquer les nombreuses qualités de l'ouvrage, attelons-nous d'abord à en expliquer le postulat de départ.
    Antarctique, 1986.
    Charles Gardner et Roy Curtius sont deux scientifiques chargés de récolter et d'analyser des données sur d'hypothétiques signaux extra-terrestres dans le cadre du programme SETI. Comme on peut l'imaginer dans cet environnement hostile pour l'homme, la cohabitation entre les deux n'est pas des plus aisée. Surtout que nos deux scientifiques ne se ressemblent guère. Charles Gardner est un homme assez ordinaire, ouvert, cultivé, parfois drôle quand Roy Curtius est un petit génie froid, renfermé, hautain et calculateur. Ce dernier prétend d'ailleurs avoir accompli un sacré exploit : il aurait résolu le fameux Paradoxe de Fermi (En substance, pour ceux qui ne connaissent pas, Pourquoi n'avons-nous encore rencontré aucune vie extra-terrestre dans un univers aussi vaste que le notre ?).
    Comment a-t-il réussi ce tour de force ? C'est simple, avec le livre d'un célèbre philosophe : La Raison Pure d'Emmanuel Kant. Bientôt, Charles s'aperçoit que son collègue sombre dans la folie et celui-ci finit même par tenter de le tuer. Alors qu'il est à l'article de la mort, dans le froid le plus absolu, Charles connaît une expérience atroce : il voit une chose terrifiante l'espace de quelques secondes. 
    Bien des années plus tard, détruit par ce traumatisme tant physique que psychique, Charles est contacté par une mystérieuse organisation qui se fait appeler l'Institut. Celui-ci lui demande une chose inconcevable : reprendre contact avec Roy Curtius enfermé depuis vingt ans dans un hôpital psychiatrique. Il serait en effet la clé d'une révolution totale pour notre monde moderne.

    Voici à peu près le véritable départ de The Thing Itself - bien qu'il soit très difficile de résumer l'intrigue d'un tel roman. Adam Roberts commence donc par une histoire qui rappelle, volontairement, le paranoïaque The Thing pour en réalité partir sur une tout autre voie. Son récit, complexe et brillant, croise deux notions : l'une science-fictive avec un travail autour du Paradoxe de Fermi, l'autre philosophique en s'intéressant à vulgariser la Raison Pure de Kant. De prime abord, les deux n'ont pas grand chose à voir. A ceci près qu'Adam Roberts a une idée de base géniale qui est la suivante :
    Selon Emmanuel Kant, nous sommes incapables de percevoir la réalité. En effet, celle-ci n'est que le résultat de ce que nous transmettent nos sens. Ce que nous voyons, sentons, entendons est tributaire de notre conscience, ce qui signifie que la réalité que nous observons est une conception de notre cerveau mais n'est pas la "vraie réalité". Celle-ci, qu'il appelle The Thing Itself (La chose en soi), nous est inaccessible par la nature même de nos interactions sensorielles avec le réel.
    En suivant ce raisonnement, on résout de facto le fameux Paradoxe de Fermi : si nous n'avons jamais rencontré d'alien, c'est parce que nous sommes incapables de les voir. Adam Roberts tire alors le fil de cette idée pour tisser une oeuvre ébouriffante. En effet, si la conscience humaine est la limite qui nous empêche d'approcher la véritable réalité, l'apparition d'Intelligences Artificielles (IA) libère de ce carcan, permettant de vérifier un certain nombre d'interrogations millénaires.

    Sommes-nous seuls dans l'univers ?
    Dieu existe-t-il ?
    Pouvons-nous jouer avec les caractéristiques de notre propre réalité ?
    En disciple de Philip K. Dick, Adam Roberts ne fait pas que s'interroger sur le sens du réel mais questionne également les répercussions d'une remise en cause de celui-ci. Dans The Thing Itself, le britannique s'appuie sur le travail de Kant pour emmener son lecteur dans une foultitude d'interrogations toutes plus géniales les unes que les autres. De façon tout à fait remarquable, il vulgarise à tour de bras la pensée Kantienne en employant toutes les analogies possibles et imaginables. Au cours de discussions-fleuves entre ses personnages, il démonte la réalité et offre une perspective géniale au lecteur : si l'on connaît réellement les caractéristiques de la chose en soi, il est possible de modifier à volonté les paramètres du réel. Ainsi, dans la catégorie quantité de Kant, on peut modifier l'espace et ouvrir la voie au voyage sub-luminique. On peut tout aussi bien tordre le paramètre temps et plonger dans le passé. Mieux (mais plus délicat à comprendre), on peut inverser les relations cause-effet. Toutes ces choses qui paraissent bien abstraites dites ainsi sont pourtant parfaitement expliquées et mises en scène par Roberts. 

    Au moyen du parcours de Charles Gardner tout d'abord. Ce scientifique loser (et médiocre sur le plan relationnel), est le point d'attache du lecteur dans le fil principal de l'intrigue où Roberts s'amuse à mélanger métaphysique, thriller, complot à la X-Files et Intelligence Artificielle. Le revers de la médaille de la densité des idées abordées, c'est évidemment une certaine aridité du texte. Si Charles fait un temps office de seule balise d'empathie dans cette mer de considérations philosophiques, Roberts prend le risque de perdre son lecteur en route. Sauf qu'il a plus d'un tour dans son sac. Le premier, évident, est que le propos sous-jacent sur la nature de la réalité ainsi que ses multiples développements (L'existence de Dieu notamment...ou même d'autres catégories définissant la réalité et non découvertes par Kant) s'avèrent tellement passionnants que l'on ne décroche pas. Mais surtout, et c'est le second point, Roberts intercale entre les chapitres de son récit principal sur Charles et l'Institut...des chapitres à travers le temps. A la façon d'un David Mitchell, l'écrivain déroule l'écheveau temporel pour pourvoir y distiller davantage d'humanité mais aussi, et c'est là que la chose devient extraordinaire, pour faire correspondre fond et forme.

    Le philosophe Kant avait établi douze catégories au total pour définir la chose en soi. The Thing Itself est découpé en douze chapitres avec, chacun, un sous-titre entre crochets qui se rattache à l'une de ces catégories. Avec un style sans cesse inventif, Roberts retranscrit dans la forme ce que veulent dire les catégories de Kant. L'exemple le plus brillant est bien évidemment le chapitre huit "The Fansoc for Catching Oldfashioned Diseases" où non seulement le britannique imagine une société futuriste transcendée par l'application des théories Kantiennes mais qui, en prime, ne s'exprime plus de la même façon à l'écrit. Tout est causes et conséquences, avec + et - ou =. Même lorsque tout s'embrouille. Rien que ce chapitre spécifique contient plus d'idées que bien des romans science-fictifs. A côté, on suit les histoires de personnages hautement touchants à travers les siècles. Thomas, le serviteur violé et molesté par son maître, la grossesse de Pénélope et son rapport intime à Gibraltar, l'histoire d'amour entre Adonais et un fantôme du voyage dans le temps...Et bien d'autres choses. Ces récits, loin d'être anecdotiques, renforcent la structure de l'intrigue principale, l'approfondissent et vulgarisent encore davantage les choses. Si vous avez du mal avec le concept de "vraie réalité", peut-être comprendrez vous mieux en vous imaginant dans la peau de deux touristes explorant Francfort à l'aide d'un guide touristique. Comment ? Croyez-vous réellement visiter Francfort ou explorez-vous la ville à travers le prisme du guide ? Ces comparaisons simples mais ultra-efficaces jalonnent le récit de bout en bout donnant une richesse incroyable au texte d'Adam Roberts.

     On pourrait encore écrire des pages et des pages sur The Thing Itself mais c'est en définitif assez inutile.
    D'une densité incroyable, le récit d'Adam Roberts laisse pantois par son habilité à changer de forme et à jongler avec les thématiques. A la fois drôle, effrayant, vertigineux et remarquablement ingénieux, ce roman-caméléon fascine de la première à la dernière page.
    The Thing Itself est un chef d'oeuvre, un vrai, tout simplement.

     

    Note : 10/10


    N.B : Puisque c'est un paramètre essentiel de la lecture en VO, et avant que la question ne soit posée, il faut un très bon niveau d'anglais pour lire The Thing Itself, non seulement parce qu'il aborde des choses complexes mais aussi parce qu'il y a un vrai travail sur le style qui pourra perturber les moins habitués de la VO. On espère qu'un éditeur courageux traduira le livre au plus tôt dans la langue de Molière. 

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  • [Critique] Angle Mort N°9
    Copyright Image : jeroenbennink & Deih

     Après un numéro 10 toujours aussi réussi, nous continuons à remonter le fil du temps avec le numéro 9 de la revue numérique Angle Mort.
    Moins de pages (78 au total) pour celui-ci, et moins d'auteurs également. On y retrouve deux écrivains français  - le lillois Stéphane Croenne et le parisien Laurent Kloetzer - ainsi que deux écrivains américains : Jeffrey Ford et Jack Skillingstead. Avant de parler des textes en question, un mot sur l'édito de Sébastien Cevey et Laurent Queyssi - leur dernier avant de passer la main - qui nous parle de l'évolution inévitable de la fiction dans notre moderne et connecté. C'est à la fois passionnant et pertinent tout en remettant en avant le petit penchant délicieusement rétrograde du média littéraire (même si cela a déjà bien évolué à l'heure actuelle). Après ces quelques pages de réflexion, entrons dans le vif du sujet. 

    C'est Jeffrey Ford qui prend la parole en premier. Même si l'américain reste relativement peu connu en France (principalement pour son recueil La Fille dans le Verre chez Denoël Lunes d'Encres, Physiognomy chez J'Ai Lu, et un tas de nouvelles dispersées entre les revues Fiction, Galaxies et Bifrost), il n'en reste pas moins l'un des poids lourds du genre outre-Atlantique. La nouvelle de ce numéro s'intitule Daltharee, et met en scène la ville du même nom. Celle-ci n'est d'ailleurs pas une cité ordinaire puisqu'il s'agit d'une ville miniature sous cloche créée par un scientifique un tantinet dérangé du nom de Mando Paige. La chose pourrait être mignonne, et prêter à sourire si elle ne renfermait pas également une civilisation humaine en miniature vivant en vase clos dans cet univers étrange. En introduisant un récepteur dans la ville, l'un des chercheurs qui inspecte cette création en vient à capter les conversations de ces habitants qui semblent touchés par un mal pernicieux. Écrivain atypique s'il en est, Jeffrey Ford montre une nouvelle fois tout l'étendu de son talent avec Daltharee. Non seulement l'idée de cette ville en miniature est d'une puissance évocatrice indéniable, mais elle permet en plus à l'auteur d'y faire tenir un nombre d'idées proprement stupéfiant. La simple description de Daltharee elle-même, de son iceberg, ou encore de son alternance jour-nuit s'avèrent immédiatement envoûtante mais lorsque Ford part dans un délire de miniaturisation des miniatures, il explore jusqu'au bout son postulat de base dans un final qui frôle l'horreur. A l'arrivée, Daltharee est aussi merveilleuse qu'inquiétante, fascinante que dérangeante. Le type même d'histoire qui contient plus d'idées en quelques lignes que bien des romans de plusieurs centaines de pages.

    Après cette brillante entrée en matière, Angle Mort accueille pour la première fois le français Stéphane Croenne, auteur de plusieurs nouvelles dans diverses anthologies. Le Chant des Baleines nous place dans la peau d'un homme qui attend son tour chez un médecin un peu particulier. Suite à la relation sexuelle qu'il a eu avec Michèle, le Tribunal du Sens a décidé de le punir en lui faisant poser un mouchard à l'intérieur de son pénis. Terrorisé à cette idée, l'homme tremble dans la salle d'attente. Très court - 6 pages à peine -, cette nouvelle s'avère pourtant tout à fait envoûtante. D'abord parce que la plume de Stéphane Croenne a la sensibilité nécessaire pour capturer la détresse émotionnelle de son protagoniste, ensuite parce le texte brasse pas mal de thèmes dans un univers à peine effleuré mais extrêmement inquiétant. En renversant le châtiment traditionnel à l'encontre du péché de la chair, Croenne donne à réfléchir. Qu'ont pu ressentir les femmes avortées dans des cuisines miteuses lorsque l'avortement était illégal ? Que peuvent endurer les victimes d'excision punies pour des crimes qui n'en sont même pas ? Derrière cette perspective sociale, il y a également un background kafkaïen voir orwellien d'une société autoritaire à peine déflorée par l'auteur. Cette suggestion laisse libre cours à l'imagination du lecteur qui le terrifiera bien davantage qu'une longue description. A noter l'excellente interview attenante à cette nouvelle menée par un Julien Wacquez toujours pertinent.

    Second texte français de ce numéro, Christiana est l'oeuvre du vétéran Laurent Kloetzer (Anamnèse de Lady Star, Le Royaume Blessé, Vostok...). Encore une fois, il s'agit d'un texte très court - 5 pages - qui flirte allègrement avec le fantastique. Laurent nous y rapporte l'histoire d'Yves, un homme ordinaire en quête de travail, qui croise sans cesse une femme dénudée dans les transports en commun sans que cela ne semble déchaîner les passions autour d'elle. Peu à peu, il est obsédé par l'inconnue...Ce très étrange texte de Laurent Kloetzer rassemble la plume langoureuse et poétique de l'auteur avec sa capacité à faire naître l'étrange, l'incompréhensible en quelques pages. Christiana se révèle énigmatique à plus d'un titre mais joue surtout sur les fantasmes ainsi que l'inquiétude qui peut en découler. Même si sa brièveté l'empêche d'être réellement marquante, la nouvelle n'en reste pas moins un moment hors du temps, tantôt perturbant tantôt sensuel en diable. 

    Enfin, pour clore ce numéro, c'est l'américain Jack Skillingstead qui entre en scène. Pour sa première traduction en français, la revue Angle Mort a choisi Tu es là ?, apparemment l'un des textes les plus importants pour la carrière de l'auteur (Cf. Interview). Plus long texte de cette fournée de nouvelles, le récit nous emmène dans un monde où l'on est désormais capable de conserver l'esprit d'une personne dans un petit module avec lequel on peut communiquer. Il s'agit en fait d'une reproduction psychique à un instant t de la personne qui se comporte dès lors comme une simili-IA. L'un de ces modules est récupéré par Brian Deatry, un paraflic d'un quartier miteux où une série de meurtres particulièrement sanglants l'a mis sur la piste d'un tueur en série qu'il surnomme le Fumier. Alors que la traque continue, Brian se découvre de plus en plus touché par le module de Joni Cook, une mère de famille décédée des années auparavant. 
    Tu es là ? est un texte sublime. Il utilise dans un premier temps la structure (et le prétexte) du polar pour finalement nous plonger dans les affres de la solitude émotionnelle de son personnage principal. L'idée des modules, simple et déjà vue, est employée à merveille par Skillingstead qui en fait un parfait condensé du problème posé par les technologies de communications modernes. Tout est faux en réalité, nous sommes seuls et nous vivons dans la peur de tisser des liens réels. D'autant plus si notre histoire se révèle complexe. Le texte est aussi sensible que subtil sans oublier d'entretenir le doute quand à la réalité de l'existence de Brian lui-même. Skillingstead pousse sa comparaison jusqu'au bout et semble insinuer qu'au final, tout devient faux à force de ne plus se voir, se toucher, se sentir. Une petite pépite en somme.


     Malgré un nombre de pages plus réduit, le numéro 9 d'Angle Mort condense tout ce que l'on aime dans cette revue : de l'audace, des textes qui refusent de rentrer dans des cases précises, et des découvertes qui réjouissent. 

     

    Note : 8/10

    - Critique d'Angle Mort Numéro 10
    Critique d'Angle Mort Numéro 11
    Critique d'Angle Mort Numéro 12

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  • [Critique] Troupe 52

     Une petite île d'abord : Flagstaff Island, au Canada.
    Une troupe de scouts ensuite : cinq adolescents de 14 ans et leur chef médecin de campagne, Tim Riggs.
    Un homme inquiétant enfin : squelettique, effrayant....affamé.
    Les pièces du récit horrifique de Nick Cutter (pseudonyme de l'écrivain canadien Craig Davidson à qui l'on doit l'excellent De Rouille et d'Os) sont en place. Publié dans la collection Effroi des éditions Denoël, Troupe 52 est une plongée cauchemardesque à mi-chemin entre Sa Majesté des mouches et Cabin Fever. 450 pages d'horreur gluante et viscérale qui ne vont pas vous laisser indemnes.

    Le récit commence vite. Nick Cutter introduit rapidement les cinq gamins et leur chef avant de propulser l'étrange inconnu qui débarque sur l'île au milieu de cette petite troupe tout à fait ordinaire. Ou, du moins, le semble-t-il. Troupe 52 est un roman d'horreur, mais d'horreur à plusieurs facettes. L'immense force de ce récit, c'est tout d'abord l'habilité du canadien pour dresser des portraits humains crédibles et fouillés. Ainsi, chaque adolescent aura un caractère bien trempé et une personnalité tout à fait différente. Contrairement à beaucoup dans ce genre d'histoires, Cutter dissèque patiemment ses personnages et, plus particulièrement ce groupe d'adolescents. Avant de se pencher sur la principale source de terreur du roman - c'est-à-dire la contamination parasitaire - il est judicieux de mettre en avant cet aspect psychologique du récit.

    En effet, Cutter est autant préoccupé par les choses écœurantes liées à son histoire principale qu'aux caractères des cinq adolescents. Confrontés à l'adversité - et surtout à l'absence d'autorité parentale - les gamins laissent remonter ce qu'ils sont vraiment à la surface. Mesquin, méchant, sadique, ce petit groupe est un microcosme de l'enfance en générale avec les rapports de forces qui vont avec - le dominant, le suiveur, le souffre-douleur, le renfermé, le colérique - mais aussi les vilains secrets que chacun conserve au fond de soi. Ce qui est stupéfiant avec Troupe 52, c'est la dextérité dont fait preuve Nick Cutter pour creuser dans les recoins les plus sombres. De ce fait, même si le parasite reste l'horreur la plus évidente, le comportement des gamins fait froid dans le dos (pour ne pas dire plus). On pense notamment au personnage de Shelley, véritable monstre psychotique qui se révèle petit à petit au lecteur. Ce qui est encore plus fort, c'est que l'auteur sait rester objectif en ne faisant pas retomber la faute uniquement sur l'éducation. Elle joue, évidemment, un très grand rôle, mais dans certains cas, force est de constater que c'est la nature de l'enfant elle-même qui déraille. La chose est d'autant plus savoureuse qu'il s'agit d'une troupe de scouts, Cutter jouant volontairement avec l'image positive et volontaire du mouvement pour mieux le tordre.

    A côté de cet aspect narratif brillant, servi en plus par une langue fluide et familière qui transforme l'oeuvre en un page-turner ultra-efficace, on trouve évidemment l'horreur viscérale qui donne un versant si profondément dégoûtant au roman. L'auteur canadien fait appel à l'une des peurs modernes les plus solidement ancrés dans l'inconscient collectif : celui de la maladie. Sauf qu'au lieu d'utiliser une bactérie ou un virus, il porte son dévolu sur un parasite, en l’occurrence un simili-ténia. En poussant à l'extrême les effets connus de la maladie (les modifiant pour le besoin de l'histoire), Nick Cutter trouve un vecteur terrifiant mais surtout absolument écœurant. N'hésitant jamais à décrire dans les moindres détails les ravages du parasite sur son hôte tout en énumérant ce que le dit-parasite force à ingurgiter (c'est à dire n'importe quoi), Troupe 52 devient un récit parfois insoutenable. Une véritable horreur viscérale. Pour renforcer son background, mais aussi pour jouer avec les moyens narratifs à sa disposition, Cutter intercale des articles, des compte-rendus ou des procès verbaux au fil de son récit. Cela permet à la fois de découvrir les origines de cette infection (chose que n'aurait jamais pu savoir les personnages coincés sur l'île) mais également d'expérimenter d'autres terreurs. On retiendra notamment les rapports minutés des expériences sur des cobayes qui s'avèrent...effroyables. Ajoutez-y un fond de vérité même lointain et vous obtenez la recette pour une histoire qui prend aux tripes dans tous les sens du terme.

     Terriblement addictif mais aussi effroyablement dégoûtant, Troupe 52 s'affirme comme un brillant roman d'horreur qui ne lâche pas son lecteur. Opérant à plusieurs niveaux et sous plusieurs angles d'attaque, la terreur qui émane de ce récit acide n'a pas fini de vous ronger l'esprit. 
    Bon appétit...

    Note : 9/10

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  • [Critique] La Mythologie Viking

     Devenu l'une des figures majeures de la littérature de genre anglophone, Neil Gaiman est à l'origine d’œuvres cultes telles que Sandman, Stardust ou encore American Gods. Ce dernier roman fut très certainement la consécration de l'auteur car il fut couronné par les prix les plus prestigieux du domaine : les prix Hugo, Nebula et Locus. En plus d'inventer de nouveaux dieux modernes, Neil Gaiman s'y évertuait à détourner différentes mythologies dont l'une de ses favorites : la mythologie nordique. Bien décidé à partager cette passion avec ses lecteurs, l'anglais a patiemment composé un recueil de textes inspirés des mythes et légendes viking pour rendre hommage à ce pan de la culture relativement négligé dans l'imaginaire moderne. Ainsi est né l'ouvrage La Mythologie Viking aujourd'hui traduit Au Diable Vauvert par Patrick Marcel.

    Il est vrai qu'à l'heure actuelle, si l'on connaît bien les légendes grecques ou romaines, il en va tout autrement des légendes nordiques et vikings. La Mythologie Viking est en réalité un fix-up de nouvelles où Neil Gaiman tente de capturer à la fois l'essence de cette mythologie mais également de lui donner corps. Le but avoué étant d'obtenir une référence pour les nombreux novices en la matière. De ce fait, le premier défaut du livre sera son manque d'originalité et d'audace narrative. Nous ne sommes pas du tout dans un American Gods-like où Gaiman s'amusait à tordre les choses et à créer un nouvel univers. Il rentre ici dans un rôle de conteur en restituant le plus véridiquement possible ce que l'on connaît des différents Dieux nordiques et de leurs légendes. En soi, il ne s'agit pas réellement d'un défaut mais le lecteur qui s'attendrait à trouver un roman audacieux serait gravement déçu. La Mythologie Viking vise en réalité les personnes qui ont toujours lu de-ci de-là des références à Odin, Thor, Mjöllnir et autres Loki sans vraiment savoir où s'arrête le mythologique et où commence les inventions modernes.

    Ainsi, vous voici conviés à une suite de nouvelles qui partagent un même univers - celui des Dieux nordiques -, les mêmes personnages et créatures (notamment les Géants, principaux adversaires des Vanes), et les même codes. Neil Gaiman adapte également son style, qui cette fois ne transparaît quasiment plus. Il s'efface derrière la tradition du mythe oral avec une narration simpliste et directe, mais certainement bien plus authentique pour cette entreprise particulière. Dans La Mythologie Viking, l'auteur britannique balaye tout ce que l'on connaît des dieux vikings en mettant en avant plus particulièrement le fameux trio Odin, Thor et Loki. Ce dernier est d'ailleurs le pivot central de ces légendes tout en étant le dieu le plus intéressant, le plus fouillé. A côté de ces figures archi-connues, ils trimbalent son lecteur dans des recoins plus obscures. On y découvre la beauté de Freya, le destin des enfants de Loki mais aussi la fin des fins, le fameux Ragnarök. 

    N'hésitant jamais à changer brutalement de registre, Neil Gaiman alterne drames et farces avec l'aisance qu'on lui connaît. Ce qui impressionne par contre clairement, c'est la fluidité de l'ensemble. L'anglais accouche d'une ribambelle de contes passionnants qui accrochent le lecteur dès la première ligne. Leur simplicité n'empêche pourtant pas ces nouvelles d'afficher une érudition impressionnante. Evidemment, vous ne trouverez pas véritablement de grandes histoires épiques là-dedans, ni même de véritables émotions à proprement parler. C'est un peu le revers de la médaille d'une telle entreprise : La Mythologie Viking, par son côté traditionnel assumé et revendiqué, s'avère intellectuellement réjouissant à défaut d'être touchant. Dans le fond, ce qui reste le plus humain dans cet exercice littéraire, c'est bien la passion de Neil Gaiman lui-même pour fournir un ouvrage de référence sur la mythologie nordique.

     La Mythologie Viking ne peut pas - et ne doit pas - être considéré comme un roman de plus de Neil Gaiman. L'auteur anglais nous offre ici une passionnante synthèse des légendes nordiques en permettant à ses (nombreux) lecteurs de plonger dans les aventures de figures populaires tels que Thor ou Loki.
    Érudit et sincère, voici un ouvrage que tous les férus de contes et légendes se doivent de posséder.

     

    Note : 8/10

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  • [Critique] It comes at night

     Premier long-métrage de l'américain Trey Edward Shults, It comes at night arrive en France porté par un buzz plutôt favorable. Il pose cependant un problème de premier ordre quand à sa catégorisation. Vendu comme un film d'horreur, le film s'avère en réalité bien plus complexe que cela à appréhender. Après avoir reçu d'élogieuses critiques outre-Atlantique et dans plusieurs festivals, It comes at night a été plus sévèrement (et injustement) jugé dans l'Hexagone. Avant d'expliquer pourquoi le film ne rentre pas dans une case bien précise, revenons sur le postulat même de l'histoire.

    Une petite famille composée de Paul (le père), Travis (l'adolescent) et Sarah (la mère) est contrainte d'euthanasier Bud, le grand père, contaminé par une maladie étrange et, semble-t-il, hautement contagieuse. Encore sous le choc de cette mort, et malgré leur isolement au cœur de la forêt, un intrus pénètre dans la maison familial avant de se faire capturer par Paul. Après avoir vérifié que celui-ci n'était pas contaminé, il accepte d'aller chercher la famille de Will pour vivre tous ensemble dans le but de mettre en commun les réserves d'eau et de nourriture. Pourtant, Paul a toujours bien du mal à croire en la sincérité de Will et se méfie encore des intentions qu'il nourrit réellement.

    It comes at night a ceci de particulier qu'il mélange quasiment à part égales trois genres : l'horreur, le thriller psychologique et le post-apocalyptique. Le cinéaste américain jette le spectateur sans aucun égard dans un monde cruel et malade avec la mort de Bud. Pas le temps de prendre ses marques que l'on comprend déjà que l'humanité vient d'être fauchée par une maladie terrible ayant forcé cette famille à trouver refuge dans les bois. Nous sommes donc immédiatement dans le cadre et le questionnement d'un film de science-fiction versant post-apocalyptique. Seulement Trey Edward Shults brouille les pistes en mélangeant une horreur sourde entrecoupée de cauchemars écœurants. Cette horreur se love toute entière dans la tête de Travis, l'adolescent. Le film tire en réalité son nom de ces cauchemars que fait Travis la nuit. Le reste n'est que pure suggestion. Dans It comes at night, le spectateur est souvent laissé à son imagination (la séquence de poursuite du chien dans les bois), ce qui constitue une excellente idée car, comme chacun le sait, la pire horreur se terre à l'orée de notre conscience. Cependant, cette horreur, aussi efficace et sublimement représentée soit-elle, semble anecdotique. Ironique en fait. Puisque le thriller psychologique qui se tisse au sein de cette maison avec la paranoïa latente entre les deux cellules familiales vient surpasser l'horreur viscérale des cauchemars de Travis.

    C'est là en réalité qu'Edward Shults plonge tête la première. Au cours d'un dialogue entre les parents de Travis et l'adolescent, l'un d'eux lâche au détour d'une phrase : "Tu n'imagines pas ce que le désespoir pousse les gens à faire."
    Voilà, la vraie horreur psychologique qui sous-tend It comes at night. Le réalisateur se sert de l'horreur imaginée par les personnages pour montrer comment la paranoïa s'installe et, pire, comment un être humain qui semble tout à fait raisonnable peut devenir un monstre par souci de protéger les siens. A cet égard, il faut aussi préciser que le long-métrage est délicieusement ambiguë. Rien n'affirme que la situation post-apocalyptique soit celle imaginée par les personnages. A aucun moment on n'explore autre chose que de la forêt et, excepté Bud au début, il n'y a pas de trace évidente de contagion ailleurs. Le récit joue de cette peur moderne de la contagion qui est exploitée dans de nombreuses autres œuvres mais en s'intéressant cette fois aux conséquences purement psychologiques du simple fait de savoir qu'une contamination est possible. En réalité, rien n'affirme que l'horreur imaginaire qui règne dans l'esprit de Travis soit plus réelle que celle du dehors. Ou du moins, on peut le croire longtemps puisque l'américain prend un malin plaisir à entretenir l’ambiguïté jusqu'au bout du bout.

    L'autre force indéniable du film, c'est le talent évident du jeune cinéaste pour mettre en scène un film tendu et d'une noirceur de tous les instants. La sobriété de ses effets mêlés à des plans acérés (comme le travelling avant sur Travis dos à la caméra dans le grenier) donne au métrage un aspect dépouillé salutaire. Cela lui permet de développer une atmosphère angoissante, quasiment asphyxiante, sans aucun besoin d'effet gore. En y ajoutant une bande son discrète mais ultra-efficace, on obtient une ambiance quelque part entre It Follows et The VVitch. Avec ce dernier, It comes at night partage une rudesse et un parti-pris jusqu'au-boutiste qui étonne (en bien). Trey Edward Shults ne décolle jamais de son objectif principal et dissèque avec patience les rapports humains qui se tissent. La méfiance s'immisce lentement entre les personnages et le spectateur pour finir par imploser logiquement dans un final cruel qui semble inévitable. Pour cela, Joel Edgerton et surtout le jeune Kelvin Harrison Jr. se révèlent parfaits pour provoquer autant l'empathie du spectateur que sa méfiance. Le tout jusqu'à une scène de fin aussi abrupte que radicale qui conclut avec audace un film qui n'en manque pas.

     Pour un premier film, It comes at night se révèle un objet filmique éminemment intéressant. Refusant tout net de rentrer dans une case précise mais tenant à tout prix à se focaliser sur les extrémités auxquelles peuvent en venir les hommes, le long-métrage de Trey Edward Shults fait souvent froid dans le dos. L'exemple typique que l'horreur se marrie à merveille avec d'autres registres et que la chose la plus terrifiante n'est parfois pas celle que l'on croit.

    Note : 8.5/10

    Meilleure(s) scène(s) : La confrontation entre Will et Paul.

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  • A l'occasion de la parution du Regard dans la collection Une Heure-Lumière aux éditions du Bélial, tentez votre chance pour remporter l'un des cinq lots de livres papiers mis en jeu (Le Regard, et un super-lot avec Le RegardL'Homme qui mit fin à l'HistoireCookie Monster et Cérès et Vesta).

    Vous retrouverez la critique des novellas sur le site Just A Word :
    - Le Regard de Ken Liu
    Cérès et Vesta de Greg Egan
    Cookie Monster de Vernor Vinge
    L'Homme qui mit fin à l'Histoire de Ken Liu

    [Concours] Le Regard


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  • [Critique] Free Fire

     Si vous ne connaissez pas encore Ben Wheatley, réalisateur britannique atypique s'il en est, Free Fire risque de vous surprendre un tantinet.
    Film d'action saupoudré d'une bonne dose d'humour noir filmé en huit-clos complet, le long-métrage de l'anglais utilise un scénario timbre-poste pour coincer le spectateur dans un improbable affrontement entre gangsters. Des membres de l'IRA (organisation terroriste d'Irlande du Nord) rencontrent des vendeurs d'armes dans un hangar désaffecté de Boston. Alors que les tensions surgissent entre les deux groupes, l'antagonisme entre deux des hommes présents va finir par faire exploser le tout. On connaît la propension de Ben Wheatley pour aller là où on ne l'attend pas. On se souvient notamment de Kill List, film dingue et ultra-violent, ou de Touristes où le gore se mêlait à un humour (très) noir. Après un détour par un cinéma expérimental en diable avec l'adaptation de High-Rise de Ballard, il change une nouvelle fois totalement de voie avec ce Free Fire

    Tarantino n'est pas mort. Si vous avez été (comme beaucoup) amèrement déçus par les Huit Salopards, réjouissez-vous Wheatley a décidé de prendre le relais. Un hangar isolé, des gangsters, un huit-clos, des dialogues savoureux...Free Fire est une version revue et corrigée du Reservoir Dogs de 1992. Son scénario minimaliste cache en réalité une galerie de personnages tous plus truculents les uns que les autres. Film au casting all-stars, Free Fire invite Cilian Murphy, Brie Larson ou encore Sharlto Copley dans une ambiance qui fleure bon les années 80. L'acteur sud-africain que l'on avait tant apprécié pour son rôle dans District 9 revient ici dans l'habit d'un vendeur d'armes ridicule au possible avec un accent franchement exagéré mais hilarant. En face, Cilian Murphy et Armie Hammer composent des meneurs d'hommes aussi efficaces que dépassés par une situation qui échappe à tout contrôle. Soyons clairs, Free Fire est un joyeux bordel où les balles fusent. Après une introduction courte et efficace, le spectateur est plongé au cœur d'un imbroglio monumental. Tout le monde dégaine, tire, se fait toucher, crie.

    Mais dans ce foutoir absolu, Wheatley arrive toujours à coller à ses personnages, à ne pas perdre son public entre les positions des uns et des autres. Mieux, il arrive à incarner chacun avec une efficacité qui force le respect. Non seulement le gunfight s'avère parfaitement filmé, dynamique et précis, mais il fourmille d'idées scénaristiques pour relancer l’intérêt. Qu'il s'agisse de l'arrivée impromptue de nouveaux belligérants ou d'une simple sonnerie de téléphone, Wheatley utilise toutes les possibilités qu'il trouve. Surtout, au milieu, l'anglais se marre. Si tout le monde se tire dessus dans Free Fire, c'est avec un mauvais esprit réjouissant qui rappelle les meilleurs gunfights du cinéma de Tarantino. C'est drôle, caustique, sale gosse, bref, c'est tout sauf dramatique. Et ça fait du bien. Le second degré constant de l'intrigue ainsi que la folie destructrice qui s'empare des personnages, les menant à des extrémités d'une violence incroyable, fait sourire le spectateur. Il faut voir Copley se traîner en armure de carton et se prendre une machine à écrire pour comprendre que tout ce beau monde s'amuse comme pas possible.

    Au-delà de son humour constant, Wheatley continue à explorer un thème qu'il affectionne depuis le début de sa carrière : l'irruption d'une violence extrême et absurde dans des situations banales. Remplacez les campeurs de Touristes ou les riches de High-Rise par ces deux gangs de fous furieux, et vous constatez directement des ressemblances évidentes. Si le scénario semble tenir sur un timbre-poste, c'est aussi parce qu'il synthétise très abruptement ce qui cloche dans la société humaine. Mettez des armes, un bon paquet de pognon et de l'ego en veux-tu en voila, et vous avez une bonne synthèse du mode de fonctionnement de notre chère espèce. Pour pousser la blague encore plus loin, Wheatley profite du personnage de Brie Larson, unique femme du lot, pour livrer un pied de nez succulent à cette société masculine stupide. De bout en bout, Free Fire est un délice d'ironie mordante.

     Petit plaisir Tarantinesque, Free Fire est peut-être le film le plus accessible de Ben Wheatley. Fun, drôle et inattendu, le long-métrage rassemble une équipe de choc le temps d'un huit-clos méchamment réjouissant.
    Une belle réussite.

     

    Note : 8.5/10

    Meilleure(s) scène(s) :  Quand tout dérape...

    Critique de High-Rise de Ben Wheatley

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  • [Interview] Stefan Platteau
    Photographie de SnorriThe Horns Photography

    Critique  Les Sentiers des Astres, Tome 1 : Manesh
    Critique  Les Sentiers des Astres, Tome 1 : Shakti 
    Critique de Dévoreur

    Interview réalisée dans le cadre du festival des Imaginales 2017

    Disponible à l'écoute audio ou en transcription écrite ci-dessous

    Tous mes remerciements à Stefan Platteau, barde souriant, ainsi qu'au festival des Imaginales d’Épinal.

    Bonjour Stefan.
    On vous voit souvent arpenter les festivals de l’Imaginaire ces derniers temps, il parait même que vous arpentez le Nord de la France. Alors…qui êtes-vous ?

    Je suis Stefan Plateau, je suis un valeureux Belge qui tâche comme tous les Belges de conquérir la France mais je le fais de façon moins violente que la plupart de mes compatriotes - qui vont bientôt débouler pour vous apprendre à dire déjeuner et pas petit-déjeuner [Rires, et chicon et pas endive. - Je le fais de façon littéraire. Je suis travailleur social dans une autre vie, et écrivain dans une part croissante de ma vie.

    [Interview] Stefan PlatteauVous n’êtes pas passé par des micro-structures ou par d’autres publications, vous arrivez directement aux Moutons Électriques avec Manesh qui était le premier tome d’une saga de fantasy. Comment avez-vous fait pour prendre contact avec les Moutons et comment ça s’est passé pour travailler sur sa publication ?

    La chance que j’ai eue, c’est que j’ai envoyé mon manuscrit directement aux Moutons, qui était mon premier choix d’éditeur et qu’il était signé en 48h. Je n’ai donc pas eu le parcours du combattant. Simplement, il faut savoir que les petits éditeurs de l’Imaginaire comme Les Moutons, Mnémos, ActuSF, L’Atalante tout ça…Ils lisent les manuscrits ! Ils les lisent souvent même assez vite. Il y a donc vraiment moyen de placer son manuscrit s’il sort du lot.

    Et le travail avec André-François a été plutôt facile ou y avait-il beaucoup de modifications à apporter, de choses à retravailler ?

    En fait, très peu. Maintenant, il y a eu une petite étape préliminaire, c’est que la première personne à qui j’ai rendu mon manuscrit c’était Ayerdhal par un réseau de relations ! Mais c’était un peu le même test que de l’envoyer à un éditeur finalement. C’était un peu « Voyons comment il réagit et voyons si ça passe bien ! », et ça s’est bien passé, et c’est devenu un ami. C’est un peu lui qui m’a aiguillé en me disant « Tiens, je pense que Les Moutons Électriques te conviennent mieux etc… ». Il y a eu un peu de travail avec Ayerdhal mais ça reste assez léger : un travail sur le passage au présent du récit principal (qui, avant, maniait différents temps), ce qui a fait gagner en fluidité au récit. Quand c’est arrivé dans les mains d’André-François Ruaud, il n’y a pratiquement pas eu de travail. J’ai mis dix ans à sortir mon premier roman. Je n’ai rien envoyé tant que je n’étais pas sûr d’avoir fait le truc dont j’étais content. J’ai mis longtemps à sortir un peu de mon bureau puis une fois que je l’ai fait, c’était relativement au point.

    [Interview] Stefan PlatteauQu’est-ce qui vous attire dans la fantasy ? Parce que vous avez choisi un univers fantasy pour votre premier roman, et pour la suite aussi d’ailleurs, qu’est-ce qui vous attire particulièrement dans le genre fantasy ?

    Ce qui m’attire, ce sont évidemment nos racines mythiques, historiques que l’on a toujours envie d’explorer. Quand j’étais enfant, j’étais bercé par l’Iliade, par l’Odyssée, par le Mahabharata hindou, par différents mythes. J’ai toujours adoré ça, donc forcément j’ai envie de m’y retrouver. Il y a le goût du Moyen-âge, le goût du chevaleresque que l’on continue à aimer en grandissant mais différemment. Puis, il y a la puissance symbolique de la fantasy pour raconter les choses. La fantasy comme le fantastique permettent de parler de grandes thématiques, parler de l’humanité mais avec une forte puissance (d'évocation). Derrière le fantastique se cache parfois une autre réalité qui est déguisée sous les vêtements de la magie - par exemple l'exploration de la pulsion humaine.

    Maintenant la saga comporte déjà deux volumes, Manesh et Shakti, il y a également une novella qui est paru, Dévoreur. Vous aviez déjà toute cette histoire, tout cet univers en place avant de commencer ou bien vous l’étoffez un peu au fur et à mesure ?

    C’est les deux, mon capitaine ! J’ai d’abord, évidemment, beaucoup de notes préliminaires. D’ailleurs, pour la petite histoire, je devais d’abord écrire ce qui se passe avant ma saga : les origines de la guerre civile. J’avais une centaine de pages de notes de scénario, mais je n’étais pas content des personnages. Comme je séchais, à un moment, je me suis offert une petite distraction. Il y avait d’abord ce background de jeu de rôles, que j’ai eu envie d’écrire. J’avais mis en place mon univers (de jeu) en remplaçant les elfes et les nains par des géants solaires, des géants lunaires et la possibilité de jouer des personnages demi-solaires etc…Et puis : « Tiens, qui veut jouer dans mon univers amélioré ? » J’avais conçu le background (d’un personnage joueur) mais on n’a jamais joué, et ça s’est développé pour devenir le récit de Manesh. J’ai continué à le développer en roman puis finalement je me suis rendu compte que j’étais en train d’écrire le milieu (de ma saga) et que là, j’avais un fil qui était mûr ! Donc j’ai laissé ce qui pourrait devenir un jour une préquelle pour attaquer la saga actuelle. J’ai beaucoup de pages de notes sur l’univers. J’ai beaucoup construit aussi la structure de la saga. Je continue à l’affiner à des tas de moments, quand je m’arrête d’écrire pour continuer à bâtir les éléments de mon monde, à rajouter des idées, à aller plus loin dans le scénario. Puis, en même temps, quand j’écris, je continue à étoffer de beaucoup de détails, d’idées ou même carrément de correspondances symboliques qui n’étaient pas encore apparues au début, quand j’ai conçu le scénario, et qui me sautent aux yeux au moment où je les écris.

    C’est une mythologie un peu particulière que vous mettez en place. Une mythologie qui lorgne plus vers l’hindouisme ce qui n’est pas très commun en fantasy. Pourquoi ce choix-là ?

    Est-ce un choix ? On écrit avec ce que l’on est, on développe un univers à partir de son propre univers mental et ses propres souvenirs. J’ai vécu en Inde quand j’étais enfant, entre mes quatre et mes six ans, c’était une époque cruciale. Je n’ai pas vraiment de souvenirs antérieurs à mes quatre ans donc mes premiers souvenirs sont en Inde. J’ai d’ailleurs eu beaucoup de mal à m’acclimater à la Belgique en rentrant, à m’acclimater à l’Europe. Ça reste un peu ma seconde patrie. D’une façon ou d’une autre, j’ai vraiment des racines là-dedans. Ça a évidemment beaucoup joué. Mon univers, le Royaume de l’Héritage, c’est un peu comme si les Celtes avaient conquis l’Inde Antique ou le contraire, et que les deux s’étaient intégrés en une seule civilisation qui avait évolué jusqu’au niveau de la fin du Moyen-Âge avec l’apparition de l’artillerie à poudre. Donc, ce ne sont pas les dieux Hindous, ce ne sont pas les dieux Celtes, c’est une mythologie qui s’en inspire, qui fait des emprunts, qui les retravaille. C’est un mélange un peu étrange mais qui marche bien parce que ce sont deux peuples Indo-Européens, qu’il y a d’ailleurs des principes qui sont les mêmes. On a les trois fonctions [NDLR : la fonction sacerdotale, la fonction guerrière, la fonction productrice], des faits comme le sacrifice du cheval, qui est un sacrifice fait par le Roi, et qu’on retrouve à la fois dans l’Inde Védique et à la fois dans le monde Celtique. Finalement, ce sont des mondes qui ne sont pas si éloignés en fait.

    [Interview] Stefan Platteau

    En 2015, vous obtenez le Prix Imaginales pour Manesh, premier roman, ça fait quoi ? Et est-ce que ça change la façon d’écrire un tel prix ? 

    Ça n’a pas changé ma façon d’écrire, car ce qui fait évoluer, ce sont les retours, ce sont les chroniques, c’est soi-même, sa propre envie. C’est un processus assez complexe de maturation d’écrivain. Par contre, ce que ça change…C’est très gai parce que c’est vraiment un prix que je trouve important, parce que c’est Les Imaginales, parce que c’est vraiment LE festival dédié à la fantasy en France, que c’est un jury de haut niveau…C’est quand même quelque chose qui apporte beaucoup dans la carrière d’un écrivain je pense.

    Dans Shakti et Manesh, vous aimez particulièrement enchâsser des récits dans d’autres récits, parler de légendes au milieu de l’histoire principale. Pourquoi vous aimez ce genre de procédé au lieu de faire quelque chose de tout à fait linéaire ?

    Ce sont les personnages eux-mêmes qui génèrent les digressions  ! Et celles-ci prennent parfois carrément la taille d’un roman parce qu’ils ont quelque chose à raconter. Ils prennent corps, ils se développent dans l’arrière-boutique de mon esprit. Ils finissent par acquérir une telle histoire que je finis par avoir envie de raconter cette histoire. Je me dis « Tiens, je ferais bien un petit insert » et puis à un moment, ça fait un roman cet insert !…C’est assez diabolique comme processus mais je m’intéresse vraiment à l’humain. Quand les histoires me touchent, j’ai envie de leur laisser la place pour s’exprimer.

    Dans Shakti que vous avez publié un peu plus récemment, il y a au moins une petite touche, un petit abord écologique par rapport à la vision que vous avez de la Nature. Vous-mêmes, c’est un problème qui vous préoccupe ?

    [Interview] Stefan PlatteauEvidemment, ça me préoccupe très fort parce que c’est la perte de notre patrimoine naturel qui est en cours…cette extinction de masse et la perte d’espèces me touchent profondément comme étant une perte inestimable de qualité de vie, de qualité de monde simplement... Alors, les choses changent aussi naturellement, il ne faut pas l’oublier, mais moi, par exemple, imaginer qu’il ne puisse ne plus y avoir de glaciers dans les Alpes, moi qui adore la montagne, ça me rend fou, ça me rend furieux. Maintenant, je travaille dans un monde qui est traditionnel, et dans le monde traditionnel, on n’est pas écolo. D’abord, parce qu’il n’y a pas besoin de défendre la nature, et qu’au contraire on est « en lutte contre la Nature » pour la maîtriser, la dominer. Le but du jeu c’est : « Tiens, j’ai cueilli du grain mais en fait ça serait bien si je pouvais maîtriser la pousse de ce grain de façon à être sûr que j’ai plus à manger ». Ou « Tiens, si je pouvais exploiter la force de cet animal ! ». Donc, c’est une autre histoire à l’époque et la magie n’est pas distincte de ça. C’est ce commerce, cette relation avec les forces naturelles mais en même temps, il n’y a pas en même temps le même sentiment d’être séparé de la Nature. On en fait partie et on essaye de la dominer. Comme auteur, je pense qu’il faut surtout être attentif au fait que le rapport est différent et que si on veut être juste dans la description d’une société traditionnelle, alors on n’est pas dans le cliché de gentils druides qui protègent la Nature contre les méchants hommes - qui est un fantasme, un placage de notre monde contemporain.

    Après ces deux volumes-là, vous avez publié Dévoreur, qui est une novella s’inscrivant dans le même univers que les deux romans. On y aborde le mythe de l’Ogre et en même temps une dimension plus horrifique. Que pouvez-vous nous dire de cette novella qui est un peu à part dans ce que vous avez fait et est-ce que vous avez des projets de novella/histoires courtes pour développer votre univers à côté de la saga principale ?

    [Interview] Stefan Platteau

    J’adore le format novella en fantasy ! C’est un format qui est actuellement réputé difficile à vendre, mais qui était fort exploité en fantasy au siècle passé. Je pense à Fritz Leiber, je pense à Conan (qui n’est pas du tout le Conan que l’on voit dans le film mais des novellas plus subtiles). C’est un format qui permet vraiment de raconter des choses géniales en fantasy. Dévoreur, c’est un bouquin avec lequel j’ai un fort lien affectif, parce que je n’en ferai pas deux comme ça. Et évidemment, je ne traiterai pas une deuxième fois ce thème-là. C’est le mythe de Chronos, en fait. Un mythe qui parle de la place qu’on laisse aux générations futures ou qu’on garde pour soi-même. De l’acceptation de sa propre finitude, dans le but de laisser sa place aux générations suivantes. Je pense que l’élément déclencheur de l’écriture de Dévoreur remonte à l’université. On avait un prof de philo qui avait eu plusieurs cancers, et qui avait un rapport avec la mort particulier ; donc il faisait un cours sur le thème de la mort, qui m’a vraiment marqué : « Vivre sa mort ». Il disait qu’autrefois, on acceptait plus facilement de mourir, parce qu’il n’y avait pas une croissance agricole infinie et donc, on ne pouvait pas nourrir une population toujours croissante – même s’il y a eu des booms démographiques notamment au milieu du Moyen-Âge – et donc, il fallait accepter de mourir pour laisser la place à ses enfants, pour les laisser hériter. Il fallait à un moment se dire « J’ai fait mon temps, j’ai profité de la vie, j’ai eu ma vie, maintenant c’est à d’autres de le faire ».  La mort est un acte d’altruisme, qui n’est plus compris dans notre monde, où l’individualité est perçue comme irremplaçable et plus précieuse. C’est un basculement qui arrive au XVIIIème siècle, d’abord dans les élites. Mais de toute façon, la mort, elle existe même au niveau mathématique, même statistiquement. Imaginez que nous soyons immortels … S’il y a une chance sur un milliard que l’on se prenne un météore sur le coin de la gueule, un jour ou l’autre, si on attend assez longtemps, on se le prendra. [Rires] Donc, rien n’est immortel. Dévoreur, c’est ce thème-là en fait. Il y a des chroniqueurs qui y ont vu – et ça m’a vraiment fait plaisir – une métaphore de notre propre société, qui grossit à l’infini, tout comme l’ogre de Dévoreur grandit en mangeant des enfants. Est-ce que l’on veut soi-même dévorer ce qui nous entoure, dévorer les potentiels futurs pour se surgonfler soi-même et accéder à l’immortalité ?  Ou est-ce que l’on veut savoir s’effacer humblement pour laisser place aux générations futures ? Et puis, ça parle aussi de la paternité, parce que la paternité c’est ça aussi, un sacrifice d’une part de son temps libre, de ses potentialités mais pour quelque chose de supérieur et qui en vaut la peine.

     

    Que nous réservez-vous pour la suite de ces aventures, d’abord pour la saga et à côté de celle-ci avez-vous d’autres projets ?

    Les autres projets, je vais peut-être les garder pour moi pour le moment, parce que j’ai encore tellement de travail devant moi avec les deux tomes restants pour la saga que c’est une perspective lointaine. Evidemment, j’ai des envies de novellas, j’ai des envies de préquelles parce que, comme je l’ai dit, j’ai beaucoup de choses encore à dire dans cet univers. Je pense que je vais rester longtemps dans le même monde, parce qu’il met très personnel, que je n’en ferais probablement pas un deuxième aussi personnel, et que pour moi, c’est avant tout un cadre qui me permet d’explorer plein de thématiques – donc je n’ai pas tellement de raisons d’en changer. Après, il faudra voir si l’attractivité reste la même pour le lecteur ou si je ne ferais pas mieux, à un moment, de changer de crèmerie pour traiter d’autres thèmes. Mais je pense qu’il y a tellement à explorer dans un seul monde, pour en montrer d’autres ramifications, d’autres aspects…Un monde c’est infini, donc à priori je pars du principe qu’il n’y a pas de raison que je lasse, et que le lecteur pourrait prendre plaisir à s’y retrouver chez lui, familièrement. Donc oui, des novellas, d’autres romans. Mais d’abord ce mur de saga à finir…

    [Interview] Stefan Platteau

    Ce dont je peux vous parler, c’est un peu de la suite. Vous dire que dans le tome 3, on va continuer le récit de la Courtisane et basculer dans un cadre plus urbain, ce que je voulais faire depuis très longtemps. C’est vrai que le récit de vie de Manesh reste très campagnard et forestier, et le récit principal (celui du Barde) est forestier aussi, il se déroule dans de grands espaces naturels boréaux. Le récit de la Courtisane a commencé dans des univers similaires, dans un grand rapport à la Nature. Ici, on va plonger  dans les villes… donc je redévore des bouquins d’Histoire médiévale qui font vivre les cités, des livres sur la pollution urbaine au Moyen-Âge, sur la condition des femmes, sur les marginaux… Je suis en train de mettre tout ça en scène. C’est un peu l’histoire d’une chute sociale. On parlera donc aussi des miséreux, des marginaux, des minorités. Le récit de la Courtisane touche à la social-fantasy, osons le terme. Ça reste du fantastique, il y a de l’action, il y a des intrigues qui se noue avec l’Outre-songe donc ça reste, rassurez-vous, de la fantasy ; mais c’est aussi une histoire humaine, une histoire sociale. Je trouve que quand on s’intéresse aux petites gens, on fait beaucoup plus vivre le monde. Une saga qui ne s’intéresse qu’aux chevaliers, aux mages, aux princes, reste dans un monde de carton-pâte, superficiel (j’adore les personnages humbles. J’ai un attachement fort par exemple pour Varagwynn le Batelier. Je me suis rendu compte finalement, après avoir écrit le tome 1, que c’était le personnage qui avait le plus agi sur l’intrigue. Dans Manesh, ce n’étaient pas les grands seigneurs, les bardes, les brahmines qui avaient le plus pesé mais lui, avec ses compétences de nageur et de conducteur de navires sur les fleuves, et son courage, son envie, ses impulsions qui le font agir pour ce qui lui paraît juste). Dans le même temps, l’intrigue principale va continuer dans le grand Nord à travers les forêts boréales de plus en plus fantastiques ; et l’on entendra un peu plus parler, on explorera sans doute, les sentiers des Astres.  

    Pour finir, des coups de cœur littéraires/cinéma/séries récents ?

    Qui a peur de la mort ? de Nnedi Okorafor [NDLR : qui sera bientôt rééditer par ActuSF]. Ce n’est pas le livre le plus récent que j’ai lu mais c’est vraiment le coup de cœur qui m’a le plus touché. Parce que je prétends faire de la fantasy humaniste ; et je pense que c’est ce qu’elle fait, elle, encore plus que moi. Ça se passe dans une Afrique post-apocalyptique qui, finalement, n’est pas très différente de l’Afrique actuelle, enfin pour certains secteurs de l’Afrique (puisqu’il y a aussi d’autres faces, plus positives, à l’Afrique). C’est l’histoire d’une sorcière qui est le fruit d’un viol inter-ethnique et qui va affronter son père sorcier, qui est un grand génocidaire en chef (on va dire). Ça parle en réalité de conflits ethniques, de viols de masse comme arme de guerre, et d’excision. C’est l’histoire de la sorcière qui fait repousser les clitoris, c’est quand même magnifique ! Si vous dites en littérature générale « Je vais faire un roman sur ces sujets », beaucoup de gens ne vont pas le lire en se disant « Moi j’ai plutôt envie de m’évader là ! Regarder les infos, c’est déjà assez glauque, y en a assez, je veux lire des choses positives ! Etc… » Mais : « Tiens, ça t’intéresserait une histoire de sorcières africaines ? » « Ah oui, pourquoi pas, ça a l’air chouette ton histoire ! ». Elle affronte son propre père en plus, c’est toujours un ressort fort ! Donc les gens vont le lire pour le plaisir, mais ils vont être aussi sensibilisés à ces grandes questions que s’ils s’étaient tapés un reportage…et ça c’est bien ! C’est bien parce que, pour explorer des réalités aussi dures, la fantasy est, à mon avis, une des deux voies possibles, pour les rendre attractives et plaisantes à lire. L’autre voie étant l’humour. Et là je conseille Allah n’est pas obligé d’Ahamadou Kourouma, sur les enfants-soldats, qui arrive à parler de ce thème hyper dur d’une façon qui est juste hilarante, et c’est incroyable !

                               [Interview] Stefan Platteau                [Interview] Stefan Platteau    

    Pour le mot de la fin, pour conclure : France, Belgique ou Hauts-de-France ?

    [Rires] Euh, mon habitat ? Actuellement, Tournai avec Amélie ici présente, c’est-à-dire dans la banlieue de Lille en fait ,mais dans la banlieue belge de Lille !


    Merci beaucoup Stefan


    Merci à également !

     

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    - Critique de Manesh de Stefan Platteau

    - Critique de Shakti de Stefan Platteau

    - Critique de Dévoreur de Stefan Platteau

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  • [Critique TV] American Gods, Saison 1

     En 2011, l'auteur américain Neil Gaiman annonce un projet d'adaptation d'une de ses œuvres les plus connues, American Gods, en collaboration avec la prestigieuse chaîne HBO. Après de multiples rebondissements, le projet prend l'eau et c'est finalement la chaîne Starz qui récupère la série. Pour s'occuper de cette première saison, Starz fait appel à des poids lourds du domaines : Bryan Fuller (Pushing Daisies, Hannibal), Michael Green (The River, Logan) et David Slade (Hard Candy, 30 jours de Nuit). La première saison affiche 8 épisodes au compteur et un casting des plus alléchants notamment avec le retour d'un certain Ian McShane (Deadwood) et de l’évanescente Emily Browning (Sucker Punch, The Sleeping Beauty). Le problème, c'est que le roman de Gaiman reste une adaptation très complexe du fait de la richesse de son monde et des nombreuses mythologies impliquées. Malgré la présence de l'auteur lui-même au poste de scénariste, American Gods peut-il passer au format série TV sans perdre ce qui faisait son charme original ?

    Tout d'abord, résumons pour les deux du fond ce qu'est American Gods. Dans l'Amérique d'aujourd'hui, Shadow Moon (aka Ombre) sort de prison après avoir purger une peine de plusieurs années pour tentative de vol dans un casino. A sa libération, il apprend que sa femme, Laura, est décédée dans un accident de voiture et qu'elle le trompait avec son meilleur ami. En route pour l'enterrement, il fait la connaissance d'un homme mystérieux du nom de Wednesday (aka Voyageur) qui lui demande d'entrer à son service. Après une longue réflexion et quelques shots, Shadow Moon accepte. Il ne se rend pas compte qu'il vient de pactiser avec une puissance bien au-delà de sa compréhension. Une guerre se prépare en Amérique et opposera les Dieux d'antan aux Dieux modernes. Et Shadow Moon vient de choisir son camp...
    Voilà, peu ou prou, le sujet d'American Gods, du moins pour tenter de résumer une oeuvre aussi énorme et vaste que celle créée par Neil Gaiman. De surcroît, la série intègre des éléments de la "suite", Anansi Boys, faisant du projet un formidable défi créatif et narratif.

    Un défi qui semblait taillé sur mesure pour Bryan Fuller et David Slade, deux habitués des œuvres esthétiquement exigeantes et qui n'ont pas froid aux yeux. Le pilot, très efficace, souffle pourtant le chaud et le froid. Pour présenter l'univers d'American Gods et sa cohorte impressionnante de Dieux, les créateurs de la série choisissent de prendre leur temps et d'insérer de multiples histoires/légendes dans leur récit pour introduire chaque divinité. Cette excellente idée est pourtant à double tranchant, mais nous y reviendrons. Ainsi, le premier épisode s'ouvre sur l'arrivée d'un Dieu viking dans le Nouveau Monde. Et là...énorme déception. On retrouve vingt figurants sur une plage déserte, des effets numériques cheap et du sang par hectolitres pendant des ralentis gratuits. Malgré une idée de base excellente, on retrouve là en réalité tous les défauts des séries estampillées Starz depuis Spartacus. Au cours du pilot, on s'aperçoit de l'omniprésence de filtres ainsi que du recours aux images de synthèse. Le véritable problème, c'est que Starz ne dispose pas d'une équipe de qualité pour ce genre de choses et le résultat s'avère totalement inégal. Il peut être génial (L'animation en début d'épisode 5 !) ou d'une médiocrité affolante (le jardin d'os de l'épisode 1, les portes de la mort...). Autre point immédiatement contestable, Starz est resté bloquée à une certaine époque racoleuse (HBO par exemple faisait de même dans les premières saisons de Game of Thrones) en ajoutant du sang par hectolitres et des nude full-frontal pour faire oser. Sauf que le résultat se révèle juste putassier. 

    Ce genre de défauts que l'on constate dans l'épisode pilot se retrouve par la suite de façon plus ou moins prégnante. Heureusement, American Gods peut compter sur beaucoup d'autres choses. A commencer par un casting parfait où s'illustre Ricky Whittle qui compose un Shadow Moon impeccable, où Ian McShane retrouve enfin un rôle à sa juste mesure en Wednesday et où de nombreux rôles secondaires brillent par leur charisme. On citera l’excellente Gillian Anderson en Marilyn Monroe/David Bowie,  le génial Pablo Schreiber en MadSweeney ou encore le terrible Peter Stormrare en Czernobog. Dans le même ordre d'idée, le show fourmille d'idées de mise en scène et de tableaux esthétiquement magnifiques. Il faut reconnaître à Fuller et à Slade de savoir parfaitement magnifier leurs créations, tant sur le plan des univers dévoilés que sur celui des dieux purement et simplement. La série, à l'instar du roman, développe une mythologie délectable pour le spectateur en opposant Dieux anciens et Dieux de l'ère Moderne (Média, communication,TV ,  etc...). Ces derniers sont d'ailleurs l'une des plus grandes réussites de cette première saison, non seulement grâce aux excellents acteurs qui les incarnent, mais aux multiples idées visuelles pour les mettre en scène. 

    American Gods rappelle d'ailleurs par moment Penny Dreadful lorsqu'il capitalise sur des quasi-loners (épisodes 4 et 7) qui sont, de loin, largement meilleurs que les autres. Le long de ces huit premiers épisodes, la série nous captive par son monde d'une immensité désarmante, rempli de créatures et de dieux tous plus fascinants les uns que les autres. C'est là aussi que réside le principal défaut de la série, à savoir son rythme. Bryan Fuller est tellement préoccupé par son esthétisme et par les histoires qu'ils insèrent au cours des épisodes qu'il transforme la première saison en une longue introduction où le récit fait du sur-place les trois quarts du temps. Le pari est osé mais il est aussi à double-tranchant comme nous le disions plus haut. D'un côté, le spectateur visite un univers foisonnant et passionnant, de l'autre côté, l'aventure n'avance quasiment pas, si bien qu'on est un peu au même point en fin de saison qu'après les quelques premiers épisodes. American Gods joue les équilibristes et risque en fait la chute à tout moment. C'est assez dommage car quelques petites prouesses viennent améliorer cette narration ultra-lente. L'épisode 7, par exemple, en forme de conte populaire, est un petit chef d'oeuvre de même que le passage dans la ville de Vulcain. Tout le problème de cette première saison réside dans le fait qu'il faut être prêt à visionner huit heures d'introduction...en espérant que la future saison 2 passe la seconde (enfin!).
    Il manque enfin une dernière chose à la série : un fond fort et moderne. Pour le moment, la question de la religion n'a été qu'effleurée par les créateurs. Du coup, la première saison reste un pur divertissement qui ne questionne pas encore réellement son matériel de base. Le résultat ? Du divertissement qui manque d'une véritable portée symbolique.

     Globalement, American Gods s'en sort très bien. Un casting magnifique, une mise en scène souvent excellente à peine gâchée par quelques images de synthèses/idées contestables, et un univers sublime. Reste que cette introduction forte en promesses demande maintenant à aboutir à quelque chose de plus marquant en ne sacrifiant pas son rythme narratif sur l'autel de l'esthétisme pur et dur.
    A ce petit jeu, The Handmaid's Tale corrige sévèrement la série de Starz.

     

    Note : 8/10

    Meilleur épisode :   Episode 7 - A Prayer for Mad Sweeney

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