• Bande Dessinée

    Bande Dessinée


    Je pèse lourd. Des tonnes. Alliage écrasant de lard et d'espoirs défaits, je bute sur chaque pierre du chemin. Je tombe et me relève, et tombe encore. Je pèse lourd, ancré au sol, écrasé de pesanteur. Atlas aberrant, je traîne le monde derrière moi. Je pèse lourd. Pire qu'un cheval de trait. Pire qu'un char d'assaut. Je pèse lourd et pourtant, parfois, je vole.

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  • [Critique] Shangri-La

    Ce qui est bien avec le monde de l’imaginaire, c’est qu’il réserve constamment des surprises. En cette rentrée littéraire, l’une des meilleures vient d’Ankama et du français Mathieu Bablet, déjà plébiscité pour Adrastée et ses histoires dans Doggy Bags. Sous la forme d’une bande-dessinée au format imposant, Mathieu plonge à cœur perdu dans le space-opera politique et social. En 220 pages, voici Shangri-La, voici Tianzhu, Scott et Virgile. Et beaucoup beaucoup d’émotions.

    Tout commence par un homme perdu sur une planète inconnue. Par une super-nova destructrice et pourtant magnifique. Tout commence par un ermite égaré dans le temps. Autre lieu, autre époque, la station USS Tianzhu orbite autour de la Terre. Dernier refuge d’une humanité qui a détruit son berceau. A L’intérieur, Tianzhu entreprises gère tout. La nourriture, la technologie, l’information, la pensée…tout. Employés par celle-ci, Scott et Virgile écument des stations de recherche où des phénomènes étranges se passent, où des hommes meurent dans d’étranges circonstances. Il faut vite faire taire les rumeurs et oublier ces incidents encombrants car Tianzhu a un grand projet : l’Homo Stellaris, une nouvelle race créée par les hommes pour repeuplé Titan sur le plateau de Shangri-La.

    Tout commence-t-il vraiment par un homme perdu dans le temps et l’espace ? Non. Pour le lecteur attentif, tout commence dès la première double-page en noir et blanc qui annonce la couleur. Sur des panneaux d’une ville inconnue (en fait la station USS Tianzhu), on peut lire « ACHETER AIMER JETER ACHETER », « TRAVAILLER DORMER TRAVAILLER ». Mathieu Bablet connait ses classiques et il les a bien digérés. On pense immédiatement à They Live de John Carpenter, puis ensuite au 1984 d’Orwell. Deux influences majeures, au milieu d’un tas d’autres, qui rendent Shangri-La extrêmement excitant dès sa première page.

    Après son ouverture énigmatique sur une explosion de super-nova, la bande-dessinée de Mathieu Bablet fait un brusque retour en arrière. Nous voici dans un futur terrifiant qui réutilise nombre de poncifs de la science-fiction. Les hommes ont détruit la Terre, ils survivent dans une station spatiale où Tianzhu s’est érigé en maître absolu de la pensée et du quotidien. On suit un certain nombre de personnages – Nova, Scott, Virgile, Aïcha, John… - et leurs regards quand à cette horrible synthèse de la dictature moderne. Mathieu Bablet semble recycler mille choses déjà vu ailleurs et laisse un peu dubitatif au départ. Sauf qu’il a méchamment bien établi son plan et que toutes les graines germent.

    Description sans concession d’une dictature capitaliste ressemblant étrangement à notre monde actuel, se moquant ouvertement d’Apple, des multinationales et tirant la sonnette d’alarme, Shangri-La devient au fil des pages un brûlot social et politique. L’homme est manipulé, son intelligence broyée, son humanité renvoyée au néant. Tout n’est que marchandage, le vivant n’existe plus. Même la rébellion n’est qu’un outil de manipulation de masse. La violence du message et la façon qu’a Mathieu Bablet de la présenter fait des merveilles.

    Devant nous, ce n’est pas tant cet univers futuriste qui dérange, c’est bien notre présent. Les cris de colère de Mathieu finissent par faire mouche. Ouvrez les yeux. Battez-vous. Révoltez-vous. Faites quelques choses bordel. Voilà ce que dit Shangri-La avec toute la rage et l’intelligence qu’il renferme. Les points de vue opposés de Scott et Virgile, deux frères aux antipodes, permettent de comprendre le mécanisme de l’asservissement volontaire. Ou comment l’on peut se croire libre alors que l'on est piégés depuis longtemps. La relation entre ces deux-là se montre attendrissante et prend tout son sens avec la relecture du prologue. Virgile, tu aurais adoré voir ça.

    Outre sa sous-intrigue autour des machinations de Tianzhu Enterprises, là où Shangri-La fait (de loin) le plus mal, c’est lorsqu’il parle des Animoïdes. Les hommes ont en effet créé des hybrides d’animaux dans la station. L’USS du Dr Moreau en somme. Minorité visible de la communauté rescapée, ils subissent brimades, ratonnades et, finalement l’extermination. En eux, Mathieu Bablet fusionne à la fois l’immigrant coupable de tout, le défouloir facile, et l’animal-objet, torturable à souhait. Dit ainsi, on pourrait trouver l’entreprise douteuse. Mais non seulement ce n’est absolument pas le cas mais cela permet d’arriver à des pages d’une puissance dramatique incroyable. L’une des baffes de l’année, c’est cette page où John, l’hybride-chien, embrasse le museau d’un chien-esclave en larmes dans un gigantesque entrepôt d’élevage-montage. Un merveille d’horreur et d’incitation à la révolte.

    Mais Shangri-La, c’est aussi du grand, du beau space-opera regorgeant de personnages attachants, d’éléments de science-fiction sublimes qui transportent très loin son lectorat. Le tout bercé par le trait particulier mais tellement audacieux de Mathieu Bablet. On retrouve des réminiscences de 2001, d’Un Nouvel Espoir mais surtout on retrouve une science-fiction contestataire, bouillonnante et foisonnante. Rien que pour ça, Shangri-La mérite des brouettes d’éloges. Si en plus on y ajoute toute la force de ses images et de sa charge sociétale, on obtient un uppercut en pleine face.
    Prêt à explorer l’USS Thianzhu ?

    Note : 9.5/10

     

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  • [Critique] Sex Story

    Quoi de plus racoleur dans notre société moderne que le sexe ? 
    Franchement, dès que l'on veut vendre quelque chose à l'heure actuelle, dès que l'on veut attirer facilement le public, on utilise le sexe.
    Le sexe est devenu au fil du temps un argument marketing et a subi une banalisation relativement inquiétante du fait de son accessibilité certainement trop large pour les plus jeunes et, surtout, par la plus mauvaise des voies : la pornographie.
    Forcément, tomber sur une bande dessinée intitulée Sex Story laisse présager du pire.

    Sauf que...ce n'est pas du tout le cas.
    D'abord, parce que Philippe Brenot qui signe la chose niveau "scénario" est un sexologue plein de ressources et de bon sens.
    Ensuite, parce que Sex Story n'a aucunement l'intention de racoler pour vendre. Dès la quatrième de couverture, le ton est donné : Sex Story est là pour se cultiver dans la bonne humeur et avec bon goût.
    Derrière cette BD volumineuse, une idée géniale : relire l'Histoire par le prisme de l'évolution sexuelle de notre société. Aidé en cela par les dessins drôles et fins de Laetitia Coryn, Brenot se lance dans une aventure narrative qui n'est pas sans rappeler le ton d'une illustre émission de notre enfance : les séries "Il était une fois..."

    Articulé autour des diverses périodes de l'Histoire (Préhistoire, Babylone, Egypte, Grèce, Renaissance etc...), Sex Story raconte de façon ludique et toujours drôle l'évolution du sexe, de sa perception au sein de notre société et comment il a façonné finalement notre mode de vie actuel. Autant le dire tout de suite, on dévore les pages. C'est drôle, frais, admirablement synthétisé et bourré d'intelligence. Brenot nous raconte tout sans aucun tabou ou aucune limite, il le fait surtout sans aucune vulgarité et une finesse d'esprit salutaire. Le lecteur s'amuse à (re)découvrir des personnages historiques sur le plan intime (Cléopâtre, Bonaparte ou encore Michel-Ange) avec une foule d'anecdotes à la fois passionnantes et admirablement enchaînées.

    Le résultat est, disons-le clairement, remarquable. La bande dessinée reste pourtant volumineuse, bourrée de textes... mais on ne s'ennuie jamais. Tout ça parce que Brenot et Coryn trouvent le juste équilibre entre humour, sérieux et pédagogie. Le sexologue se permet de remettre certains concepts erronés dans les bonnes cases (l'homosexualité chez les grecs, la création de la ceinture de chasteté etc...) et fait des apartés sur des points primordiaux de la sexualité (le chapitre consacré à la masturbation par exemple). Sex Story affirme non seulement des valeurs essentielles telles que liberté sexuelle, mariage d'amour ou encore égalité, mais il permet également d'approcher le point de vue des religions (notamment la religion catholique) sur la sexualité. Avec beaucoup d'humour, et un brin de taquinerie, les deux auteurs expliquent le pourquoi du comment. C'est aussi l'occasion de prôner l'égalité homme-femme, hétérosexuel-homosexuel et de tenter de comprendre pourquoi la dites égalité a tant de mal encore à s'imposer aujourd’hui.

    En fait, Sex Story s'avère tellement bon qu'il n'a qu'un défaut : celui d'être trop court, notamment sur notre siècle. La BD se rattrape avec une tentative de science-fiction sociéto-sexuelle (comme il se doit) qui flirte à la fois avec le cauchemar et avec l'espoir. Sans parler de quelques trouvailles à mourir de rire (comme les deux représentants du Yémen et de l'Iran qui se roule une pelle devant l'acceptation mondiale de l'homosexualité). L'ouvrage se conclut par quelques pensées sur des notions-clés. Encore une fois, c’est passionnant mais certainement trop court.

    Sex Story rappelle en fait l'excellentissime BD L'Empire (autour de la religion catholique...on en reparlera) et partage cette volonté de pédagogie entre finesse et humour pour aborder des éléments souvent maltraités. Ce qui fait en somme de Sex Story un indispensable pour tous et, carrément, un ouvrage d'utilité publique pour apprendre en s'amusant sur un sujet tabou qui se résume trop souvent pour les jeunes à la pornographie sur internet.
    Indispensable !

    Note : 9.5/10

     

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  • [Critique] Block 109


    En cette année 1953, l'Allemagne du IIIème Reich domine l'Europe. Après l'assassinat d'Hitler et la prise de pouvoir d'Himmler, les nazis ont fini par vaincre les Américains et les Anglais grâce à une pluie nucléaire. Emmenés par Reinhardt Heydrich, les SS règnent d'une main de fer sur l'Allemagne. De son côté, après avoir dirigé le Nouvel Ordre Teutonique, Zytek se voit attribuer le titre de Président du Grand Conseil du IIIème Reich. Pourtant, en entrant en guerre contre leur ex-allié soviétique en 1944, les Allemands se trouvent confrontés à un adversaire de taille. Malgré tous leurs efforts, les S.S et la Wehrmacht perdent pied et doivent céder face à l'Armée Rouge. Devant Marienburg, l'armée germanique mène un âpre combat qui semble pourtant perdu d'avance. Acculé, Zytek envisage l'emploi d'une arme ultime : un virus mortel. Pour les soldats du sergent Steiner, parmi les ruines de Marienburg, le crépuscule des dieux s'apprête à tomber.


    Ayant fait grand bruit sur la toile depuis le festival d'Angoulême, Block 109 ne cesse d'engranger les éloges. Mais qu'est-ce que Block 109 ? C'est une bande dessinée de 200 pages arborant un format comics à l'américaine et le résultat du travail de deux français, Ronan Toulhoat et Vincent Brugeas. Publiée par les éditions Akiléos, cette uchronie sur la seconde guerre mondiale constitue la base d'une série de projets dans le même univers tel que le récent Etoile rouge. Découvrons ensemble si ce Block 109 mérite une telle aura...

    L'histoire de Block 109 entrecroise deux arcs scénaristiques. Le premier fait la part belle aux combats et batailles de ce passé cauchemardesque en accompagnant le sergent Steiner et ses hommes sur le front. Le second se recentre sur Berlin et les enjeux politiques entre Zytek, Heydrich et le reste du gouvernement nazi en place. Au sein de cet "avenir alternatif" où le IIIème Reich règne en maître, on sent des influences telles que le fameux Fatherland d'Harris ou le maître du Haut Château de Dick. Le point de divergence historique s'avère tout à fait acceptable, l'assassinat d'Hitler ayant échoué à plusieurs reprises dans la réalité et l'entourage de celui-ci étant assez avide de pouvoir pour prendre sa place. Le reste de l'entreprise apporte d'abord un certain réalisme avec l'accession au pouvoir d'Himmler ou des éléments plus subtils comme le design des véhicules avec la présence du char Tiger I ou de dérivés du populaire T-34 russe. La même chose se ressent dans l'évolution de l'aviation où l'on retrouve certaines lignes du Me 262, un avion à propulsion allemand qui a réellement existé à l'état de prototype. Mais rapidement, les compères plongent dans l'uchronie débridée et décomplexée en faisant intervenir des exosquelettes ou les très réussis Sibériens. Si le récit y perd en crédibilité, il y gagne en plaisir laissant libre cours aux fantasmes guerriers. Puisque nous sommes bel et bien dans un monde de guerre, de guerre totale entre les blocs soviétique et allemand pour être exact, l'atmosphère reste pesante, d'autant plus qu'on adopte le point de vue pas forcément commode des nazis. Ce refus du manichéisme d'emblée permet à l'histoire d'aller vers quelques idées très intéressantes : qui soutenir entre l'armée rouge soviétique et l'armée nazie allemande ? Le choix s'avère aussi improbable qu'impossible.

    En ayant posé ce cadre, les auteurs tentent d'introduire plusieurs personnages clés dont notamment Zytek et Heydrich. De ce point de vue, la réussite est manifeste. Le problème s'avère être les seconds rôles plutôt minces en terme d'épaisseur psychologique. On n'aura qu'une rapide ébauche des soldats allemands sans jamais pouvoir véritablement s'y attacher. Ce léger bémol peut vite s'oublier grâce à la justesse du scénario et à son intelligence. Le dilemme moral au centre de la BD ainsi que les rebondissements du récit sont assez bien amenés et exploités pour ne jamais ennuyer le lecteur. Tout s'enchaîne vite, peut-être même trop, tant on aimerait en savoir plus sur ce monde terrifiant. Autre excellente trouvaille, le virus lui-même. En imaginant un agent pathogène qui s'attaquerait à l'homme pour en faire des monstres dégénérés, les auteurs français ajoutent une bonne dose de fantastique pleinement assumée qui fait plaisir à lire et à voir. Trop rares sont les œuvres uchroniques à pousser le jeu jusqu'au bout et Block 109 assure de ce côté. Comme déjà mentionné, on y retrouve également des inventions étonnantes comme ce Goliath d'acier allemand, le Panzermann. Dans la même veine, les troupes de Sibériens forment un joyeux délire à mi-chemin entre Wolverine et le soldat russe endurci. On ne peut qu'apprécier cette prise de risque dans ce qui semblait un banal récit guerrier.

    Hormis ce point, il faut citer l'intelligence du scénario qui bascule en même temps que les personnages d'une apocalypse totale à une certaine "renaissance". Pourtant, le happy-end ne sera pas si heureux qu'il en a l'air. En cela, on se félicite de ne pas voir la facilité l'emporter. Le choix moral qui résulte de cet épilogue permet au lecteur de choisir en fonction de sa propre perception des choses. Mais si les amateurs de récit exigeant seront comblés, les aficionados de batailles le seront tout autant puisque les combats à Marienburg, Berlin ou dans le métro laisseront quelques belles pages de fureur guerrière à vivre. Disons le clairement, le plus gros atout de Block 109 réside dans ses planches. Sous le trait de Ronan Toulhoat, l'acte final de la guerre russo-allemande prend une envergure crépusculaire. Avec un style graphique glacial, rude et aux limites floues, l'œuvre trouve un cachet tout particulier et des plus exquis. La colorisation qui fait la part belle aux tons ocres et - d'une manière générale - sombres tout en prenant soin d'épargner la couleur pour des raisons bien précises, figure comme une autre réussite.

    Vincent Brugeas et Ronan Toulhoat méritent franchement un chaleureux accueil dans le monde de la bande dessinée et de l'imaginaire français plus largement. Avec cette œuvre uchronique de quelques 200 pages, les deux français livrent aux amoureux de cette époque troublée un récit dense et sans concession. Magnifié par ses superbes planches et ne se laissant pas enfermer dans un registre précis, Block 109 fait figure de totale réussite... ou presque : on en veut plus !

    Note : 9/10

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  • 2014 marque le centenaire de la guerre 14-18, certainement un des conflits les plus absurdes du siècle passé. Beaucoup de choses ont été dites et racontés sur cette guerre, notamment à travers divers romans, mais aujourd’hui, c’est une vision originale et à travers une bande-dessinée qui plus est, qui nous est proposé. Les éditions Glénat ont donné la chance au dessinateur Barly Baruti, d’origine congolaise, et au scénariste Christophe Cassiau-Haurie (sur un récit d’Appollo) de livrer une sorte de fiction historique autour d’un des faits d’armes de la Force Publique congo-belge pendant la première guerre mondiale…sur le continent Africain. Perspective alléchante et originale, elle permet non seulement de donner une vision inédite du conflit mais aussi, et surtout, de laisser libre cours au talent de ses auteurs pour accoucher d’une bande-dessinée magnifique.

    Dans la région des Grands Lacs, dans ce que l’on nomme à l’époque le Congo Belge, le lieutenant et aviateur Gaston Mercier se voit confier sa première mission d’importance sur ce continent sauvage : Détruire le cuirassé allemand Graf von Götzen qui navigue sur le lac Tanganyika. Lors de son arrivée, il fait connaissance avec un certain Livingstone, un métis qui prétend être le fils de l’écossais David Livingstone. Surnommé Madame Livingstone par les forces et officiers belges à cause du kilt dont il ne se sépare jamais, Mercier va apprendre à connaître non seulement un homme mais tout une civilisation, celle du Congo, où les Européens se disputent des terres dont ils ne savent rien.

    Etrange sensation que de plonger dans cette bande-dessinée. En un instant, l’espace de la magnifique préface de Jean Auquier, nous voici plongés près d’un siècle auparavant, au cœur d’une Afrique déchirée par la guerre. Madame Livingstone n’est pas une bande-dessinée comme les autres. C’est d’abord le trait de Barly Baruti qui enchante littéralement. Précise, subtile, magnifiquement découpée, chaque planche prend des allures de petit tableau d’aquarelle, autant de tableaux quasi-vivants et témoignages d’une époque terrible, le crayon de Baruti virevolte entre les hommes et leurs conflits, en retire la vérité profonde qu’il transmet à travers ses illustrations qui n’ont de cesse de fasciner le lecteur. Mais là ne s’arrête pas la beauté de Madame Livingstone.

    On découvre rapidement la réalité d’un conflit qui n’a rien à envier à l’absurdité de son équivalent européen, bien au contraire. Sur ces terres encore sauvages, l’homme blanc se fait la guerre par l’intermédiaire de ses colonisés, Allemands et Belges recrutant tel ou tel peuple selon leur découpage historique du territoire dont ils se sont emparés. Les auteurs s’amusent d’abord à resituer les choses et le contexte, à dessiner les « propriétés » terrestres de chacun, les enjeux et les effectifs en présence. Puis arrive rapidement la rencontre entre deux personnages superbes, Madame Livingstone et Gaston Mercier. D’un côté se tient l’homme blanc, l’européen colonisateur, de l’autre le métis, la conjugaison de deux cultures qui n’en renie aucune et tente de les fondre en une. Et là, immédiatement, halte aux clichés, les deux protagonistes vont agir comme un pont, comme une synthèse des maux qui ravage non seulement l’Afrique, mais aussi qui gangrène l’humanité tout entière.

    Avec une intelligence et une roublardise formidable, les auteurs nous parlent de l’Afrique et de la colonisation. Par la bouche de Livingstone, ce qui semblait si naturel et logique aux yeux de Gaston devient flou et abstrait. Devant ses yeux se casse à la fois ses préjugés d’hommes blancs mais aussi son à priori sur la personne de Livingstone. D’un fait historique (l’attaque du cuirassé et de la région), Cassiau-Haurie parvient à tisser une fiction historique en se basant sur quelques notes et indices retrouvés dans la vie des ancêtres du dessinateur Barly Baruti. Il fond en une seule entité deux registres différents et accouche de ce que l’on est obligé de qualifier de tour de force. Son récit, à la fois dur et incisif, remet en perspective les prétentions des Belges sur le Congo par l’amitié qui se noue entre Mercier et Livingstone. Ce dernier, d’ailleurs, est un régal. Un vrai. Touchant et juste, fort mais humain, il arrive à passer par-dessus les préjugés qu’il peut avoir des blancs – et certainement bien plus fondés que ceux des blancs sur les noirs – pour ouvrir les yeux de Gaston. En retour celui-ci fait ce qu’aucun autre Belge n’a fait jusque-là, considérer en égal un noir. Et c’est certainement là la plus grande beauté de Madame Livingstone.

    Outre la justesse du propos, Madame Livingstone délivre un récit haletant et prenant des événements militaires qui se déroulent au Congo. Loin des tranchées et de la boue européenne, on assiste à un conflit atypique, dans une jungle asphixiante où les assauts se font sur des pirogues ou à travers une végétation étouffante. C’est aussi le constant rappel de la présence de villages et de civils au milieu de la guerre, comme ces petits villages congolais perdus dans la brousse, et qui, le temps de quelques pages, offrent plus de tendresse, de respect et de sourires que toutes les entreprises et les villes bâties par les Belges. Lorsque le retour vers la civilisation européenne se fait après cet interlude, le lecteur revient à une réalité sombre et fausse, comme si la présence des Belges salissait simplement la beauté de ce pays et en rompait l’équilibre fragile. Enfin viendra cette fin, cette conclusion, poignante et outrageusement belle, qui mêle au dramatique une touche de poésie : Dans l’horreur de la guerre et du colonialisme, deux hommes se sont aimés comme des frères.

    Si l’on ajoute des appendices géniaux qui renforcent la crédibilité historique de l’entreprise et apportent une foule d’informations passionnantes, Madame Livingstone peut prétendre au statut de chef d’œuvre. Touchant et dur, près de cent ans après, le récit de la vie (fictive ou pas) de Livingstone n’en est que plus nécessaire. Par sa justesse historique et sa vision des choses dénuée de clichés, le récit rapporte une époque et une façon de penser, mais témoigne par-dessus tout que tout commence à l’échelle humaine, entre deux hommes, malgré leurs différences.
    Indispensable, forcément.

    Note : 9.5/10

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  • Le Transperceneige


    Publié originellement à partir de 1982, le Transperceneige s’est taillé une sacrée réputation dans le cœur des aficionados de BD. Ecrit par Jacques Lob et mis en images par Jean-Marc Rochette, poursuivi plus tard pour deux autres tomes par Benjamin Legrand, l’œuvre a connu des fortunes diverses avant d’arriver par quelques heureux hasards sous les yeux de Bong Joon-Ho qui décide alors de l’adapter pour le grand écran. Profitant de cette nouvelle popularité, Casterman réédite une volumineuse et magnifique intégrale, l’occasion idéale pour redécouvrir un mythe avant d’aller jeter un œil sur son adaptation en salles.

    On peut, grossièrement, diviser l’œuvre en deux morceaux. D’abord, le Transperceneige original de 1982 écrit par Jacques Lob et dessiné par Rochette, ensuite les deux tomes suivants – L’Arpenteur et La Traversée - scénarisés par Legrand et toujours dessinés par le même artiste. Dans le Transperceneige de Lob, on fait la connaissance de Proloff, un homme taciturne qui a réussi à s’introduire dans les sections avants d’un train lancé à pleine vitesse nommé le Transperceneige. Évoluant dans un monde recouvert par la glace, il constitue le dernier refuge d’une humanité à l’agonie mais qui ne cesse de reproduire les mêmes erreurs. C’est ainsi que Proloff, sous la protection d’Adeline Belleau, s’achemine vers la Sainte Loco ,et découvre, avec le lecteur, le monde de ceux de l’avant.

    Allégorie évidente du monde capitaliste et moderne, Le Transperceneige n’a pas un abord facile avec ses personnages qui laissent peu d’anicroches au lecteur et son monde totalement étouffant. Pourtant, rapidement, on se laisse entraîner dans la contre-utopie enfermée au sein de ce train et qui synthétise tous les maux de l’homme. Ainsi Lob fait preuve d’un talent certain pour décrire les riches qui vivent dans l’opulence alors que les autres s’entassent à l’arrière. Cependant, jamais l’auteur ne décrit réellement ces wagons de queue, laissant au lecteur le soin d’imaginer l’horreur qui y règne. Proloff, archétype d’individualisme, ne cherche pas tant à sauver les siens qu’à survivre, pétrifier par l’absurdité de cette séparation en classes qui laissent crever la moitié voir plus de la population totale du train. Lob en profite aussi pour jeter quelques mots sur le besoin de l’homme de vénérer et de bâtir des religions, même la plus absurde – ici une Locomotive – mais aussi son besoin irrépressible de dominer l’autre. Au milieu nage bien Adeline Belleau et ses quelques suivants, à la tête d'une sorte d’ONG qui prône un meilleur traitement des wagons de queue et qui parodie, non sans cynisme, ce que l’on connaît à l’heure actuelle. Un mouvement futile tout au plus dans un monde condamné.

    Le trait de Roquette pour ce premier jet semble très dur et très rude, uniquement en noir et blanc, il correspond parfaitement à la noirceur lancinante du récit. Même s’il n’a pas la maturité qu’il acquiert dans les deux tomes suivants, plus réussi niveau esthétisme, plus clair mais aussi plus élégant. En réalité, ce premier volet s’avère une très belle réussite mais garde un côté assez basique. Certes Proloff et le reste forme une condensé des horreurs de notre société moderne mais l’aventure, en plus de semblé courte, reste assez simpliste, à savoir riches vs pauvres et remontée vers un Dieu mécanique impuissant, la locomotive. On aurait aimé en savoir davantage et offrir plus de profondeur au monde décrit. Bien que le choix d’occulter totalement l’origine du désastre qui a conduit à l’apocalypse et celui de ne rien dire des wagons de queue s’avèrent payants, tout vas trop vite, et le récit manque de personnages marquants.

    Avec les deux tomes suivants, qui narrent la même histoire, Benjamin Legrand choisit de ne pas faire dans la redite mais d’étendre l’univers : le meilleur choix. En introduisant la caste des Arpenteurs et en décrivant une complexe machinerie politico-religieuse corrompue jusqu’à la moelle, il permet d’aller là où n’allait pas le précédent et de bénéficier d’une plus vaste perspective. Puig Vallès représente un peu davantage le genre de héros commun auquel on est habitué, délaissant le côté individualiste appréciable de Proloff mais donnant ainsi un point d’attache plus ferme au lecteur. De même, l’histoire présente plus de péripéties et certainement plus d’intérêt. Une fois l’univers installé, Legrand n’a plus qu’à développer certes. Mais il le fait bien et dresse des portraits de politiques et de religieux crédibles, deux des mamelles du pouvoir sur les masses, représentées ici dans toute leur ignominie.

    Pour autant, Legrand respecte l’univers créé par Lob et ne montre que peu la misère des wagons de queue pour accentuer l’horreur latente qui y règne. De même, il reprend des éléments de l’histoire antérieure pour accentuer le côté terrible de la fin du précédent volet. Enfin, et c’est certainement le plus important, Legrand conserve la noirceur de l’univers et y ajoute encore avec une chasse aux mirages désespérée qui termine sur un épilogue aussi cynique qu’inévitable, où la mélodie de la fin de l’homme, de son système et de son espèce détestable résonne dans les glaces. Une superbe conclusion.
    L’intégrale Transperceneige regroupe ainsi 3 tomes complémentaires et superbes dépeignant un monde glauque et désespéré en forme de synthèse de l’homme moderne et de la société de classes. Un classique, sans aucun doute.

    Note : 8.5/10

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  • "Je suis comme un animal, je ne sais ni lire ni écrire. Mes filles ne doivent pas devenir comme moi, elles doivent aller à l'école."

    En 2013 parait en Italie une bande dessinée singulière intitulée Le Monde D’Aïcha. Entièrement réalisée en noir et blanc, elle s’inspire des notes et impressions de voyage de la photo-reporter Agnès Montanari, profondément marquée par son voyage au Yémen et sa rencontre avec les femmes de ce pays traditionaliste musulman. Porté par le dessinateur italien Ugo Bertotti, Le Monde D’Aïcha est enfin publié en France par les éditions Futuropolis et parait d’autant plus d’actualité dans notre pays puisqu’il s’intéresse au niqab, ce vêtement noir qui recouvre les femmes yéménites, ainsi qu'à la place de la femme dans la culture arabo-musulmane moderne.

    Agnès Montanari nous raconte au sein de cette BD la vie et le destin de ces femmes yéménites, plongées dans l’anonymat par le niqab et une société dominée par les hommes. Sabiha, Aïcha, Houssen, Ghada, Fatin…autant de prénoms qui deviennent inoubliables au fur et à mesure que l’on apprend à connaître leur parcours. Le lecteur plonge dans un monde qui semble d’un autre âge, gangrené par une tradition fondée sur quelques écrits coraniques opaques, ou du moins interprété comme bon leur semblent par les hommes. Le Monde D’Aïcha se sépare en plusieurs chapitres, exposant et entrecroisant les vies de ces femmes, en commençant par Sabiha et son horrible histoire, tragique et presque incroyable par sa cruauté. Elle donne le ton par cette description méticuleuse et qui met, avant toute autre chose, la femme au centre de l’ouvrage.

    Car c’est bien le but d’Agnès Montanari, redonnez une voix et d’une certaine façon un visage à des personnes qu’on s’acharne à déshumaniser. Comme les deux petits apartés inclus dans la BD le rappellent, elles se voient obligés de se conformer à des préceptes soit nébuleux soit totalement archaïques, qu’ils soient issus de l’islam ou de la simple tradition ancestrale instaurée par une société machiste et rétrograde. Ainsi au cours de ces pages difficiles, Agnès aborde la question du mariage forcée et donc de la pédophilie – pratique courante et odieuse mais qui semble tout à fait normale dans une société qui la tolère depuis si longtemps – avec une sobriété et un tact qui force le respect. Les mots sont souvent froids et tranchants, heurtant de plein fouet son lecteur. On ne trouve pas de grandes tournures de phrases dans Le Monde D’Aïcha, simplement de grands mots à propos de la domination, de la brutalité et de l'injustice.

    Plus l’on s’immerge dans le quotidien de ces différentes femmes, plus la pensée même qu’il puisse toujours exister de telles choses en devient abjecte. La femme se fait fantôme, une ombre noire sans visage, qui, sous l’égide des hommes, ne doit pas, ne peut pas exister. Pour entretenir ce système écœurant, on les maintient dans l’ignorance et l’endoctrinement, pas forcément religieux d’ailleurs, l’habitude suffit. A tel point que les femmes se sentent coupables d’ôter leur voile ou quand un homme les observe. Là où Agnès Montanari frappe le plus juste c’est quand elle choisit de montrer l’immense courage de ces filles du niqab, désespérément en quête de cette liberté élémentaire dont nous jouissons au quotidien. Dès lors, une simple conduite automobile ou la gérance d’un restaurant prend des allures de défis. L’autrice leur rend non seulement leur humanité mais aussi justice et dignité. On s’aperçoit rapidement que la société bâtît par les hommes écrase tout, punit tout et que le destin, aussi cruel soit-il, n’est rien en comparaison de la force combattive de ces héroïnes voilées. Pour parfaire son entreprise, Agnès brise les dessins rudes et magnifiques de Bertotti – parfait évidemment – par des photographies, comme autant de rappels à la réalité et que, non, nous ne sommes pas devant une histoire inventée. Ce sont d’ailleurs les yeux, pleins de feu et de force, de toutes ces femmes qui terminent un récit inoubliable.

    Comment vous inciter davantage à vous procurer Le Monde D’Aïcha ? On ne parle pas ici d’une fiction mais d’une réalité, dure certes, mais auquel il faut se confronter. Agnès Montanari ne fait pas de son ouvrage un brûlot politique, et à raison. La politique ne rentre pas en compte devant l’obscurantisme et l’horreur de traditions aberrantes. Les voix de ces femmes résonnent avec une force d’autant plus impressionnante qu’elles renvoient aux revendications de certains et certaines en Europe sous prétexte de liberté religieuse. Le Monde D’Aïcha semble mettre en garde autant qu’il libère, concluant sa réflexion sur une postface impeccable de son autrice, qu’on ne peut que saluer pour son travail.
    Une immense bande-dessinée.
    Essentielle.

    Note : 9.5/10

    « Elles sont si nombreuses, celles qui ont envie de parler d’elles, même si bon nombre ne le feront que sous couvert d’anonymat.
    Nous sommes tous, les hommes comme les femmes, prisonniers d’un cercle tribal, qui se nourrit de pauvreté et d’ignorance, qui fait peur. »

    CITRIQ


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