• Charlie, mon héros

    En 1989, Don Bluth est un peu le roi du dessin animé occidental. Ses deux derniers métrages, Fievel et Le Petit Dinosaure, ont connu un large succès encore amplifié par le florissant marché de la VHS. Plus confiant que jamais, Bluth et ses deux amis de toujours, Gary Goldman et John Pomeroy, réalisent un nouveau dessin animé, plus ambitieux encore et surtout plus atypique que tout ce qui se fait dans le milieu à la fin des années 80. Son titre : All dogs go to heaven (Charlie, mon héros pour nous autres pauvres français). Alors pourquoi ce qui s’affirmera comme le chef d’œuvre de l’américain n’est-il pas resté dans les mémoires ?

    Simplement parce que le film sort en salles précisément en 1989 et que cette année-là, Disney va renaître de sa longue période de vaches maigres avec La Petite Sirène, un dessin-animé qui deviendra un classique (largement surestimé). Eclipsé par la notoriété d’Ariel, Charlie va petit à petit sombrer dans l’oubli hormis pour une poignée de fans et pour les amateurs de VHS (ou il réalisera encore un beau succès d’estime). Pire, l’injustice autour du métrage ira jusqu’à le voir éclipsé par ses prédécesseurs sans que lui-même n’obtienne une place réelle dans le patrimoine de l’animation. Le souci principal de Charlie, c’est d’être arrivé avec une dizaine d’années d’avance sur ses concurrents et donc, d’avoir totalement loupé son public. Il marque également la fin du règne de Bluth et sa longue descente aux enfers... Il faudra attendre huit ans et Anastasia pour que Bluth retrouve une certaine notoriété.

    Alors qu’est ce qui fait de Charlie un dessin-animé à part ? D’abord son récit et ses personnages. A une époque où Disney en est encore à nous resservir l’histoire d’une jeune fille qui rêve de son prince charmant, Bluth parie sur tout autre chose. Imaginez un peu : Charlie est un chien mais pas n’importe lequel, c’est un des parrains du crime. Avec son associé-rival Carface, il contrôle les jeux de hasard et les paris de la Nouvelle-Orléans. Seulement voilà, le gâteau n’est pas assez gros pour deux et Carface décide de se débarrasser de Charlie. Mais celui-ci arrive à s’échapper du paradis pour retourner se venger de Carface sur Terre. Gratouille, son compagnon de mauvais coups, lui apprend que Carface cache un monstre dans sa cave... en fait une petite fille, Anne-Marie, capable de parler aux animaux et donc de truquer les courses de rats. Charlie décide... de la kidnapper pour s’en servir à son gré ! Franchement, vous imaginez un peu le choc d’un tel pitch à une époque où Ariel chante Sous l’Océan ? C’est assez difficile à imaginer aujourd’hui, mais la fin des années 80 n’était pas du tout prête pour ce genre d’anti-héros.

    Parce que la grande idée de Bluth, c’est de balader son public avec un anti-héros tel que Charlie qui ne trouve la rédemption qu’en toute fin de film. Charlie n’est pas un vertueux, mais une crapule qui se sert des autres et dont la seule amitié va à Gratouille, son associé. Au lieu de sauver Anne-Marie, il passe une bonne part du métrage à l’utiliser comme un outil. Et malgré tout, ça marche. Ça marche parce que la fripouille qu’est Charlie est attachante en diable et que son interaction avec Anne-Marie va évoluer jusqu’à une scène finale brise-cœur. Bluth se paye en plus le luxe de nous emmener dans un tas d’endroits géniaux, du casino des chiens aux champs de courses en passant par une vieille église abandonnée ou l’antre d’un crocodile mélomane... On n’en finit pas d’avoir la tête dans les étoiles. Le dessin animé s’avère bien plus rythmé que ses prédécesseurs et bien mieux dosé. La preuve en passe par les chansons, toutes plus géniales les unes que les autres, et toujours placées judicieusement. Difficile d’oublier « What’s mine is yours » ou la sublime « Soon You’ll come home » (qui n’est pas sans furieusement rappeler la chanson de la sœur de Fievel).

    L’autre point formidable de Charlie, c’est aussi cette galerie de personnages secondaires savoureux et terriblement attachants (ou détestables). De l’horrible Carface à l’excellent Gratouille, en passant par l’inattendu Roi Gator (qui renvoie invariablement au chat végétarien et mélomane de Fievel), Bluth pense aussi à ce qui entoure ses deux protagonistes principaux, Charlie et Anne-Marie. Dans un certain sens, il est curieux de voir comme la présentation d’Anne-Marie et la scène finale renvoient à un chef d’œuvre du genre... qui verra le jour de nombreuses années plus tard : Monstres et Cie. Anne-Marie est une petite fille que les chiens voient d’abord comme un monstre embêtant et collant... jusqu’à une séparation dans une chambre à coucher pleine d’émotions. Oui, Don Bluth avait au moins une dizaine d’années d’avance sur tout le monde. Rajoutez qu’en plus il nous livre quelques une des scènes les plus belles du moment – l’adieu de Charlie, le cauchemar que n’aurait pas renié Fantasia, l’extravagant chant du roi Gator et de Charlie... – et vous obtenez bel et bien un chef d’œuvre, celui de Don Bluth.

    C’est une immense injustice que la conjonction des choses et la trop grande avance de Bluth aient fait tomber Charlie, mon héros dans un oubli quasi-total. Simplement génial de bout en bout, prenant, rythmé, poignant et surtout beaucoup plus élaboré que tous les dessin-animés occidentaux de l’époque, le chef d’œuvre de Don Bluth mérite certainement une deuxième chance !
    Donnez-la-lui !

    Note : 9.5/10

    Meilleure scène : L’adieu de Charlie à Anne-Marie

    Meilleure réplique : « Moi j’aime la fête. Rio. Venise, j’y suis pas allé mais j’sais que j’aimerais »

    N.B : Notez que le dessin-animé bénéficie d’une géniale VF

    N.B 2 : La petite fille qui interprète la voix d’Anne-Marie dans la version originale est morte assassinée par son propre père d’une balle dans la tête l’année suivante. La chanson du générique qui détonne par rapport au registre général de Charlie, « L’amour survit », lui est dédiée.


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