• [Critique] 7 Secondes pour devenir un Aigle


    Recueil de 6 nouvelles (dont une novella), 7 secondes pour devenir un aigle est le dernier livre en date de Thomas Day publié par les éditions du Bélial. Désormais un des auteurs phare de la maison, le français rassemble ici des histoires au ton le plus souvent pessimiste mais surtout de la Science-fiction comme on l’aime, qui s’interroge sur notre monde et son devenir. Ce magnifique livre-objet, illustré par le talentueux Aurélien Police, 
    offre 3 récits inédits – Mariposa, Shikata ga nai et Tjukurpa – et la version révisée de Lumière Noire, déjà parue dans l’anthologie Retour sur l’Horizon. Les derniers textes sont des rééditions aperçues dans Angle Mort (Sept secondes pour devenir un aigle) ou dans l’O10ssée (Ethologie du tigre). Que nous réserve cet ensemble prometteur ?

    Même si de l’extérieur, les 6 histoires du recueil apparaissent comme très dissemblables, on remarque au fil de la lecture qu’elles se ressemblent bien plus que l’on aurait pu le croire. Dans ces textes, Thomas Day tente de dresser un portrait de l’humanité et de ses responsabilités envers son environnement, envers la planète qui le nourrit. Pour l’auteur français, l’homme détruit ce qui l’entoure et n’est même plus capable de s’en apercevoir. Seuls quelques héros (ou anti-héros selon le point de vue adopté) se dressent solitaires contre l’inévitable et l’immense gâchis de notre société moderne. C’est le cas de Johnny la Vérole, l’indien révolté contre la société blanche de l’hyper-consommation qui a réduit à néant son peuple. En recherchant son fils, Léo, il tente de renverser la vapeur, du moins à son échelle. Sorte de récit initiatique autant que road-movie vengeresque, la nouvelle fait la part belle à la rage primaire qui peut habiter chacun d’entre nous lorsque les merveilles qui nous entourent sont sacrifiées sur l’autel du profit. Ce texte assez court démontre non seulement qu’il faut trouver un autre moyen de vivre mais aussi qu’il n’est pas forcément nécessaire de tout détruire, qu’il faut tenter de concilier les deux voies qui s’offrent à nous. Malgré toute la grâce et la noblesse qui brûlent dans la vengeance de Johnny, c’est bien Léo, la nouvelle génération, qui devra décider quoi faire de l’opportunité qui lui a été donné. Un très beau texte où l’ambiance indienne ajoute beaucoup au parcours des deux hommes de Sept secondes pour devenir un aigle.

    On retrouve cette ambiance particulière et ce personnage seul contre tous dans Ethologie du tigre. Shepard est un expert en tigres, ce même animal sublime mais mortel qui l’a défiguré lors d’une rencontre malheureuse dans la jungle. Envers et contre tout, il persiste à se battre pour la préservation du félin et se retrouve au Cambodge où l’apparition de trois têtes arrachées de bébés tigres sur un site de construction d’hôtel requiert ses services. Thomas Day mélange mythe asiatique et critique acerbe de la société cambodgienne moderne qui n’hésite plus à détruire sa faune pour attirer toujours plus de touristes. Dans ce texte poignant, le français accouche d’un personnage formidable avec Shepard, cet homme défiguré amoureux de la nature sauvage qui l’a rendu un peu moins humain mais bien plus sensé. De même, l’auteur appréciant particulièrement l’Asie du Sud-Est, le texte est un régal d’atmosphère, où l’on rencontre un peu le Cambodge et ses majestueux tigres. A la fois déclaration d’amour aux fauves et appel à l’aide désespéré pour leur préservation, le récit n’est amoindri que par une scène de sexe aussi rapide que totalement inutile et inappropriée. Il n’en reste pas moins qu’Ethologie du tigre reste un texte magnifique.

    Cette notion de respect envers les merveilles de la nature avait d’ailleurs ouvert le recueil avec Mariposa où l’expédition de Magellan se confond avec la guerre du Pacifique sur une minuscule île perdue entre Iwo Jima et Guadalcanal. Thomas Day nous fait partager la vie exceptionnelle de deux soldats, l’un américain, l’autre japonais, qui se retrouvent sur une île où pousse une variété d’arbre unique, celle des Arbres à papillons. Cette introduction tout en douceur de la thématique principale du recueil – à savoir la sauvegarde de l’environnement – n’oublie pas la poésie pour autant. C’est bien celle-ci qui se retrouve dans le sacrifice de ces quelques hommes devenus malgré eux les gardiens d’une merveille qui les dépasse. En jouant avec l’histoire et en retrouvant le ton asiatique qu’il affectionne tant, Day livre un texte puissant et évocateur. Comme pour Shepard, la nature réclame des sacrifices pour se perpétuer ou, du moins, tenter de survivre.

    Car pour les dernières nouvelles, l’humanité récolte les fruits de ce qu’elle a semé. Le très actuel Shikata ga Nai prend d’ailleurs pour toile de fond la catastrophe de Fukushima et n’est pas sans rappeler les Stalkers de la Zone. Un hommage logique pour Takeshi, Tomomi et Watanabe qui arpentent la zone d’exclusion totale pour gagner leur vie. Malheureusement, avec le potentiel qu’avait cette nouvelle, on ne peut qu’être cruellement déçu du résultat anecdotique. Thomas Day ne fait qu’effleurer le sujet, en à peine 10 pages, et laisse un goût de gâchis dans la bouche du lecteur en n’enfonçant que des portes ouvertes... La déception du recueil. Si Takeshi a choisi de se confronter au réel, ce n’est pas le cas de tous et notamment de Chanteuse, une des disciples de Rêveur qui a recréé un paradis aborigène dans un programme virtuel. Au contraire de Johnny qui employait les grands moyens pour changer les choses, les personnages de Tjukurpa tentent désespérément de fuir le réel, un réel sale et haïssable où Chanteuse subit les outrages de Rêveur lui-même. Personnage pathétique mais attachant, elle incarne tout ce que n’était pas Léo, en l’occurrence le renoncement. Récit bien plus sombre que les précédents, Tjukurpa n’atteint pour autant pas la réussite de ses prédécesseurs. En demi-teinte donc.

    La tempête, elle, n’arrive véritablement qu’avec la novella Lumière Noire. L’imposant récit nous entraîne dans un monde Post-Singularité où une intelligence artificielle surnommée Lumière Noire a pris sur elle de « réguler » la population mondiale. Seuls Jenny, Frank et Jasper échafaudent encore des plans pour la détruire de l’intérieur pendant que les combattants du Mexique et de la Chine s’échinent à résister avec l’énergie du désespoir. Dans ce monde très noir, Thomas Day condamne l’humanité et la renvoie à son châtiment. Là où les gouvernements et autres dictateurs ont échoué, Lumière Noire reprend brutalement les choses en main et recrée, à sa façon, une utopie pour son humanité régulée. Parcouru par d’excellentes idées – ne serait-ce que la naissance de Lumière Noire – et porté par quelques personnages magnifiques – Jasper et Jenny en tête – le texte bénéficie également de la belle plume de Day, qui écrit ici ses plus belles lignes. Dans ce futur sans concession, l’auteur achève la réflexion qu’il avait commencée avec Mariposa. Que l’action individuelle ne pourra pas suffire et qu’il faudra, à un moment ou un autre, réagir. Le résultat de la bêtise humaine trouve une conclusion inattendue avec Lumière Noire. De loin, le meilleur texte du recueil, un condensé de bonnes choses ! Reste alors une grosse mais passionnante postface de Yannick Rumpala pour conclure l’ouvrage.

    Par son homogénéité et le talent qui transpire au travers des différents textes qui le constituent, 7 secondes pour devenir un aigle affirme encore une fois avec force que Thomas Day est une voix importante de la science-fiction française. Dépaysant et intelligent, voici un recueil qu’on ne peut que vous conseiller, à plus forte raison si vous êtes sensible à la problématique environnementale.

    Note : 8/10

    CITRIQ


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  • Commentaires

    1
    Samedi 23 Août 2014 à 23:50

    Vraiment un très bon recueil qui mérite d'être lu rien que pour "Sept secondes pour devenir un aigle" et "Lumière noire". Alors, avec en prime de superbes illustrations intérieures signées Aurélien Police et une très intéressante postface, que demander de plus ?

    2
    Dimanche 24 Août 2014 à 00:01

    Un autographe de Thomas Day ? :p

    3
    Dimanche 24 Août 2014 à 00:08

    Moi j'en ai un ;)

    4
    Dimanche 24 Août 2014 à 00:10

    Je vais commencer à être jaloux là...

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