• [Critique] Afterparty

    [Critique] Afterparty

    Daryl va très bien, merci.

    Auteur désormais bien connu des afficionados des littératures de genre, l’américain Daryl Gregory fait son retour sur la scène française avec Afterparty. Toujours aux éditions Bélial, qui avaient également publié le génial L’éducation de Stony Mayhall et l’excellent Nous allons tous très bien, merci, le romancier n’a rien perdu de son talent. Quittant cette fois les morts-vivants ou les serial-killers (quoique…), il nous invite dans un futur où la drogue a connu une petite révolution : tout un chacun peut imprimer la sienne. Connaissant le bonhomme, nous voilà embarqué dans une aventure menée tambour battant et peuplée de freaks. On vous prévient tout de suite, Afterparty mise sur le techno-thriller sous acide et vous feriez bien d’accrocher votre ceinture.


    Une petite dose de divin mon garçon ?


    Dans un futur proche, une nouvelle église fait fureur. Celle du Dieu Hologrammatique. Ses fidèles peuvent littéralement toucher Dieu, parler avec lui. Enfin, pas vraiment Dieu mais leur Dieu à eux. Tout cela grâce au Numineux (ou NEM-110 pour les intimes). Cette drogue nouvelle a pourtant un arrière-goût de déjà-vu pour Lyda Rose, internée dans hôpital psychiatrique de Toronto. Lorsqu’une nouvelle pensionnaire, Francine, se suicide devant la disparition de son Dieu, Lyda comprend qu’elle pourrait bien être coupable de la mort de la jeune fille. En effet, des années plus tôt, Lyda travaillait avec trois autres scientifiques à l’élaboration d’une toute nouvelle substance. Jusqu’à ce que l’expérience tourne court et que les fondateurs ne deviennent des schizophrènes aux accents mystiques. Bien déterminée à trouver qui est à l’origine de la résurgence du Numineux, Lyda se lance dans la traque de ses anciens partenaires de jeux.

    Un road-movie avec des freaks.

    On le sait bien depuis Nous allons tous très bien, merci, Daryl Gregory aime les freaks. Des individus particuliers avec des histoires de dingues et qui sont, de ce fait, à moitié cinglés. Forcément, avec Afterparty, il dispose de toute la liberté pour en fabriquer de nouveaux. Une petite dose de telle ou telle drogue et boum, un cerveau détraqué. Le roman déborde de freaks, et ceci pour notre plus grand bonheur. Non seulement on sait depuis L’éducation de Stoney Mayhall que l’américain excelle à créer des personnages attachants malgré leur folie ou leurs différences, mais en plus il adore creuser les petites névroses du quotidien pour en faire de vraie grosses bouffées délirantes. Dans Afterparty, on suit donc une schizophrène qui voit et parle à son ange gardien, sa petite-amie qui est devenue une bombe paranoïaque en puissance, son pote qui croit que sa conscience se trouve dans un coffre en plastique, son ex-collègue qui voit Ganesh ou encore une petite fille s’imaginant une assemblée d’IA aux allures enfantines. L’originalité de cette pléiade donne un ton assez unique à l’univers d’Afterparty, d’autant plus que Gregory sait très bien doser la folie tout en arrivant à conserver la rationalité nécessaire pour faire tourner son enquête. Cette dernière se déroule entre le Canada et les Etats-Unis en passant par une réserve Mohawks. On peut déjà reprocher au roman de s’étirer parfois inutilement (une coupe ou deux aurait fait du bien au récit) mais on s’ennuie tout de même rarement devant l’aventure de nos chers schizophrènes et autres tarés de service.

    Par-delà la folie, l’homme.

    Pourtant, Afterparty ne réduit jamais sa galerie de personnages à un cirque ambulant, il sait nous montrer l’humanité en eux. Leurs failles seront autant de moments de grandeur et de beauté pour le lecteur, des petites choses disséminées au gré des pages et qui rendent, par exemple, Lydia magnifique. Cette dernière, narratrice et protagoniste du récit, revêt un caractère particulièrement intéressant puisqu’elle ne souffre pas d’anosognosie (aka elle est consciente d’être folle) comme les autres. Du coup, le lecteur gagne en empathie avec cette femme piégée par ses sens. De la même façon, les personnages secondaires tels qu’Ollie et Rovil ont tous des particularités humaines (ou non) qui permettent de s’identifier à eux. Jusque dans leurs sales petits secrets et leurs accès d’horreur, on peut comprendre comment ils en sont arrivés là, on peut accrocher à ce récit souvent improbable. Rovil se révélant à ce petit jeu extrêmement intéressant à cause de ses traits sociopathiques franchement bien immiscés dans l’histoire. De ce fait, il se cache beaucoup d’humanité dans ce techno-thriller.

    Un futur de buvards.

    Dans Afterparty, ce qui occupe le centre de l’intrigue, c’est cette avancée majeure que représente la capacité de monsieur tout-le-monde d’imprimer sa propre drogue grâce à des imprimantes spéciales, les chemjets. Que se passerait-il si l’on laissait la drogue en libre-circulation. Pas le cannabis mais bien les drogues durs type LSD. Eh bien, pas grand-chose de joli même si, contrairement à ce qui est communément admis, la société ne s’effondrait pas pour autant. Là où Afterparty fait plaisir, c’est dans la capacité de Gregory à imaginer des drogues vraiment originales tels que le Numineux (on y reviendra) la Clarity, ou encore la drogue absorbée par Vinnie. L’éventail de possibilités semble infini mais illustre bien les folies créatrices de l’homme, capable de doper ses capacités par l’intermédiaire de produit de synthèse plus ou moins dangereux. On pourrait alors croire que l’écrivain allait nous parler de l’addiction et de tous les travers de la drogue mais…pas vraiment. Il le fait bien sûr, mais ce n’est pas ce qui l’intéresse au fond. La drogue est un moyen de comparaison qui lui sert à disserter sur un tout autre sujet.

    La religion est l’opium du peuple

    C’est Dieu.
    Dieu, la religion et les croyances qui intéressent Daryl Gregory dans Afterparty. Avec malice, l’américain tisse une métaphore entre le besoin d’un drogué et celui de l’homme de croire en quelque chose. Le fait que le Numineux nous dote d’un Dieu personnel n’est pas innocent. Il traduit par là le besoin irrépressible d’un au-delà, d’un être supérieur…pour tout dire, d’une présence. L’homme a besoin de Dieu, de la foi, car il fait froid et noir dans le réel. Parce que l’on se sent seul, abandonné. Quelle différence entre une dose de drogue et la prière quotidienne où l’on parle au vide ?
    C’est ici qu’Afterparty tire son épingle du jeu, au-delà du thriller, voici une réflexion très intéressante sur ce que fait la religion au cerveau humain, sur le pourquoi du besoin de divin. En quoi Gil est-il plus fou qu’un pasteur ou un imam ? Au moins lui, voit-il « vraiment » son Dieu ! Non ? Daryl Gregory est futé, il allie un message profond à la Stoney Mayhall à la capacité divertissante d’un Nous allons tous très bien, merci. Les paraboles qu’il intercale dans le récit apparaissent dès lors comme la suite logique de son entreprise, le banal a besoin d’une dimension spirituelle pour paraître excitant. Le religieux est une drogue comme une autre.

    Gare à l’overdose

    Bien qu’un peu long par moments, Afterparty synthétise le meilleur des deux précédents romans traduit de Daryl Gregory. Un rythme soutenu, des freaks en pagaille, un futur inquiétant et une plongée dans le religieux, voilà le programme de ce buvard magique de 390 pages. Prêt pour le plongeon ?

    Note : 8.5/10

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