• [Critique] Anamnèse de Lady Star

    [Critique] Anamnèse de Lady Star
    Grand Prix de L'Imaginaire 2014
    Prix du Lundi 2014
    Prix Rosny Aîné 2014


    Gilles Dumay, le directeur de la collection Lunes D'encre chez Denoël, s'imaginait-il en 2009, lors de la publication de son anthologie Retour sur l'horizon, que celle-ci contenait une bombe à retardement ? Dans le paquet de nouvelles du recueil se nichait en effet un texte du français Laurent Kloetzer intitulé Les Trois Singes. Alors que l'année suivante, Laurent faisait équipe avec sa femme, Laure, pour écrire Cleer sous le pseudonyme de L.L. Kloetzer, le tandem avait-il déjà à l'esprit le destin de cette "simple" nouvelle ? Quoi qu'il en soit, en 2013, Lunes D'encre accueille le second ouvrage du couple : Anamnèse de Lady Star. Rapidement acclamé de toutes parts par la critique, couronné du prestigieux Prix de L'imaginaire, le roman fait grand bruit dans le milieu de la science-fiction française, et même au-delà d'ailleurs. Comment Laure et Laurent ont transformé un (excellent) texte de 35 pages en un ouvrage de plus de 450 pages ?

    Revenons quelques années en arrière. De quoi parlait au juste Les Trois Singes ? D'un interrogatoire. Un terroriste français, Yvan Legorre, avait déclenché une nouvelle sorte d'arme au cœur d'un sommet politique à Islamabad : la bombe iconique. Son but ? Détruire sélectivement la société arabe qui s'opposait, selon lui et ses complices, à la vision occidentale. Le résultat fut terrible et éradiqua bien plus de monde qu'attendu... les trois quarts de la population mondiale étant réduit à l'état de légumes avant de s'éteindre. Au milieu de cet interrogatoire, Legorre lâche un nom étrange : Hypasie. De ce postulat, les Kloetzer ne cherchent même pas à capitaliser sur cette apocalypse. Non. Ou du moins pas vraiment. Avec le roman, ils élargissent la focale et se recentrent sur un tout autre sujet, cette fameuse Hypasie. Qui est-elle ? Que savait-elle des projets du Dr Aberlour et du colonel Darsonval ? Alors que l'organisation Vergiss mein night tente de mettre la main sur tous les hommes et femmes à l'origine de cette technologie effroyable, Magda Makropoulos et Christian Jaeger découvrent un certain nombre de témoignages étranges. Dans ceux-ci, une dernière personne semble s'immiscer dans l'entourage du gourou Aberlour... Une ombre, une absence embarrassante. Qui est cette jeune femme insaisissable que Legorre avait appelé Hypasie ? Est-ce une Elohim, une enfant des étoiles ? Ou une simple humaine particulièrement rusée ? Existe-t-elle vraiment ? A travers une enquête gargantuesque, Madga et Christian traquent un fantôme pour refermer la boîte de Pandore, pour éviter qu'un nouveau Satori ne se reproduise et n'achève la race humaine.

    Les Kloetzer sont fous. Très certainement. Mais du genre de folie qui fait le plus grand bien. Classer Anamnèse de Lady Star dans le genre science-fictif est aussi fondamentalement faux qu'indéniablement vrai. Ce roman de 450 pages bien tassées ne rentre heureusement pas dans les cases. D'un côté, les français cueillent joyeusement un tas de choses appartenant au jardin luxuriant de la science-fiction, mais de l'autre, ils n'hésitent pas à rendre hommage au polar, au roman d'espionnage ou encore au fantastique. Anamnèse est-il en définitive un roman de SF ? Forcément. On y croise des Elohims, des extraterrestres à l'apparence humaine mais aux pouvoirs considérables, on se balade dans des sectes et des villes post-apocalyptiques, on assiste à l'invention de technologies terrifiantes ou fascinantes... et on finit même par apprendre l'existence de mondes colonisés. Pas de doute, la science-fiction est au rendez-vous. Pourtant, là où les Kloetzer pouvaient se borner à raconter l'avant et l'après Satori (le nom de cet attentat monstrueux), ils choisissent d'explorer un tout autre chemin. Laure et Laurent s'attaquent à l'Everest par la face Nord. Ils édifient, brique par brique, chapitre par chapitre, une mosaïque que n'aurait pas reniée un Hal Duncan ou même un Max Brooks. Pas de zombie (ou presque....) ni de démon ici, mais un mythe, leur propre mythe : Hypasie. Ou Marguerite. Ou Nomen. Peu importe son nom, puisque, comme toutes les divinités qui se respectent, elle en porte plusieurs. C'est ce personnage central qui va au final occuper le devant de la scène, volant la vedette au Satori, aux Porteurs Lents, à Assur et à toutes les autres tonnes de trouvailles du récit.

    Anamnèse de Lady Star porte donc bien son nom. Que signifie Anamnèse ? Le terme est médical, il désigne l'historique d'un patient. Les Kloetzer nous dépeignent en effet l'historique de leur patient, de leur étoile à eux. Cette jeune femme (qualifions-là ainsi) est un mythe. Personne ne l'a véritablement connue mais tous en parle dans l'enquête. Comme dans les mythes, elle trouve plusieurs incarnations. Muse au service d'Aberlour, voleuse de données à Kanazawa, déesse d'un monde virtuel, fantôme d'un manoir (hanté ?) ou encore suivante d'une secte, Hypasie est tout cela et plus encore. L'air de rien, les français livrent une des descriptions de créature extra-terrestre les plus subtiles et les plus magnifiques jamais vues. Insaisissable, l'enfant des étoiles entraîne le lecteur autant que ses poursuivants à travers les événements. Laure et Laurent, par cette minutieuse enquête pour la retrouver, en profitent pour esquisser le portrait d'une société malade, au propre comme au figuré, au bord du gouffre. Ils racontent avec un talent insolent une apocalypse et une renaissance difficile en même temps que le parcours totalement hors du commun d'une Elohim. Pour se faire, ils collent plusieurs nouvelles ensemble, chacune pouvant être considérée comme un texte à part entière au final. Mises bout à bout, soigneusement agencées et reliées, les différentes pièces de la mosaïque s'assemblent et forment un tableau aussi déroutant que génial. Les deux auteurs ne se refusent rien et chaque chapitre adopte sa propre voix. On passe du bon vieux polar au récit "historique", en passant par de vrais morceaux de suspense, d'action et d'onirisme. Les registres se mêlent, se confondent, ils n'existent que par la plume magique des deux auteurs. Cette ambition stylistique n'est pas sans revers. Au fond, oui, Anamnèse est un authentique livre difficile. On tombe tantôt dans la logorrhée (Giessbach), tantôt dans l'évasif, le suggestif (Assur). Plus difficile encore, le fil de l'intrigue, qui relie Hypasie à tous ces petits morceaux de bravoure littéraires, n'est pas des plus faciles à suivre. Heureusement, quelques petits chapitres ingénieux font le point sur les hypothèses et contre-hypothèses de nos enquêteurs.

    Parce que le vrai coup de génie d'Anamnèse de Lady Star, c'est de s'amuser avec la vérité. Les Kloetzer prennent souvent un temps fou à nous faire gober une version des faits pour la déconstruire ou la mettre en doute derrière. Hypasie était-elle à Kanazawa ? Siegen l'a-t-il tuée ? Qu'a-t-elle à voir avec le programme Assur ? Et Norn ? Les questions n'arrêtent pas de fuser et il faut savoir les empiler dans sa tête, les mettre en réserve. Pour prendre leur propos à bras le corps, Laure et Laurent ne nous donnent pas du tout prêt. Ils nous ont promis une enquête, en voici une vraie. Avec sa part d'ombre et de contre-vérités. Au-delà de cette simple traque, ils nous proposent bien d'autres choses. Déjà, des personnages captivants, de Magda au vieux Herriman en passant par l'obsessif Jaeger (qui porte bien son nom au demeurant). Ensuite, une vraie plongée dans la déification et la mythification, ou comment ériger un être en légende juste à partir d'éléments manquants et de quelques petites choses inexpliquées. Hypasie n'est pas autre chose qu'un être mythologique plutôt qu'une "simple" extra-terrestre. Une chimère que poursuivent sans cesse Magda et Jaeger. Plus roublards encore, nos deux français nous proposent un questionnement sur  l'identité, ce qui fait d'un être ce qu'il est, ce qui le désigne en tant que tel. De là, découlent l'altérité et, évidemment, le besoin de reconnaissance, d'exister. Le regard de l'autre... des autres. Peut-on vivre sans l’intérêt d'autrui ? Les pouvoirs et la consistance d'Hypasie ne tiennent qu'à cela, mais nous, simples humains, sommes-nous si différents ? Arrivés à la fin de toutes choses, Magda et Jaeger ne se construisent-ils pas tout autant par l’intérêt que nous leur portons ? Que leur porte Hypasie ? Le vieux Herriman n'existe-t-il pas grâce à Hypasie et vice-versa ? Cette question fondamentale, être ou ne pas être, on la connait depuis longtemps. Les Kloetzer semblent lui donner une nouvelle dimension.

    Parce qu'en définitive, chaque individu croisé dans l'aventure n'a de raison d'exister dans le récit que par l’intérêt de l'enquête. Laure et Laurent jonglent avec cette notion et, surtout, cherchent à la renouveler constamment, par l'écriture et... par le registre de leurs différentes histoires. La boucle est bouclée. Il faut saluer cette ambition monstrueuse, non seulement dans les thèmes abordés et dans les personnages façonnés, mais aussi par cette volonté de caméléon, cette constante recherche d'un nouvel univers à chaque témoignage. On ne peut s'empêcher de rester coi devant l'audace du passage à Giessbach, devant la logorrhée d'un vieil homme condamné à veiller sur ses maîtres comme un esclave du mythique Dracula. On ne peut s'empêcher de saluer cette construction en poupées russes autour de l'univers d'Assur avec le récit de Marguerite, puis de Loomis, puis de Magda...Tout ça parfaitement emboîtés les uns dans les autres. Et puis, pour terminer, il y a cette mélancolie, cette tristesse de l'existence d'Hypasie, malade de solitude, en éternelle quête d'attention, qui croise d'autres fantômes, chacun à leur façon. Condamnée à fuir, à être traquée... pour sa propre survie. Sa vie, son paradoxe, son issue fatale forcément inévitable. 

    Anamnèse de Lady Star.
    Retenez bien ce titre car c'est celui d'un des meilleurs romans de science-fiction française de ces dix dernières années. Extrêmement ambitieux, intelligent et dense au point d'en devenir terrifiant, le roman-monstre de Laure et Laurent Kloetzer est de ces œuvres marquantes que l'on oublie pas de sitôt.
    Une vraie bombe.

    Note : 9.5/10

    CITRIQ


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  • Commentaires

    1
    Joseph Altairac
    Jeudi 23 Octobre 2014 à 11:51

    Magnifique analyse d'un livre magnifique. 

     

    2
    Jeudi 23 Octobre 2014 à 23:30

    Merci à toi Joseph !

    3
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