• [Critique] Angle Mort N°10

     Continuons l'exploration de la revue française numérique Angle Mort avec le numéro 10.
    Numéro de transition pour l'équipe avec changement de sous-titre - d’Éclats d'Imaginaire à Épreuves de réalité - et changement de l'équipe rédactionnelle, ce numéro 10 est l'occasion de mettre en avant des auteurs de chez nous. En effet, ce n'est pas moins de trois écrivains français qui figurent au sommaire : Stéphane Beuaverger, Fanny Charrasse et Stéphane Meyer. Pour compléter le tableau, deux écrivains britanniques de haut vol avec Christopher Priest et son épouse Nina Allan. Comme d'habitude, chaque nouvelle s'accompagne d'une interview et le numéro se conclut par un court article signé Julien Wacquez.

    Commençons donc par la première nouvelle, celle de la française Fanny Charrasse. Si ce nom ne vous dit rien, c'est tout à fait normal puisqu'il s'agit d'une totale inconnue qui livre ici sa première nouvelle du genre. En bonne anthropologue, Fanny Charrasse nous plonge dans une histoire très étrange avec Chronique d'une croissance. Phil s'amuse de l'inquiétude saugrenue de sa copine qui prend soudainement peur à l'idée que l'un de ses grains de beauté puisse avoir grandi et, potentiellement être devenu cancéreux. Cet événement anodin va pourtant changer la vie de Phil du tout au tout puisqu'il va se mettre à porter une attention redoublée sur des détails de son environnement qui, jusqu'ici, ne l'avait pas frappé. Comme cette tâche rouge sur son plafond. Peu à peu, la tâche grandit et pire...se multiplie. Que faire ? Comment avertir les autres qui ne les voient pas ? Existent-elles seulement ? Chronique d'une croissance est une sacrée nouvelle. Un peu foutraque (peut-être du au bouillonnement intellectuel de son auteure ?) mais follement stimulante. Fanny Charrasse fait plonger son lecteur dans le doute : Phil est-il fou ? Hallucine-t-il ? Ou les autres sont-ils aveugles ? L’atmosphère paranoïaque de l'histoire prend vite aux tripes et se recoupe avec une certaine hypocondrie. Charrasse tente de prouver que selon notre angle d'attaque de la réalité, nous percevons les choses tout à fait différemment. Est-ce ce plafond qui est blanc ou est-il rouge recouvert par du blanc ? L’oppression constante de Chronique d'une croissance recoupe un sujet médical tout à fait crucial : ce que l'on ne voit pas peut nous tuer. Mais doit-on pour autant devenir maladivement observateur ou maniaque pour s'en prémunir ? Finalement, à force de trop vouloir déceler telles ou telles choses, ne faisons-nous pas naître ces mêmes choses dans notre esprit ? Ne les exacerbons-nous pas ? Son interview à la suite nous renseigne encore davantage sur le concept de contre-nuit et l'auteur y annonce un ouvrage reprenant cette idée à travers plusieurs histoires. Vous l'aurez compris, c'est passionnant, inquiétant et intelligent. On espère avoir des nouvelles de son auteure prochainement.

    Après cette plongée paranoïaque, retour à une science-fiction plus "conventionnelle". Avec des guillemets évidemment puisqu'il s'agit du texte de la britannique Nina Allan, lauréate du Grand Prix de l'Imaginaire 2014 pour son recueil Complications. Dans un futur indéterminé, Nina Allan nous présente deux femmes : Anita Schleif et Rachel Alvin. Rachel a décidé d'entreprendre la procédure Kushnev, une technique révolutionnaire qui a permis aux hommes de s'ouvrir aux voyages spatiaux...mais au coût d'un changement corporel plutôt radical. Alors que Rachel s'apprête à partir, Anita, la femme qui l'aime, l'interroge sur ses motivations et replonge elle-même dans sa propre histoire familiale. Si vous pensiez avoir ici force détails sur les changements corporels de la procédure Kushnev ou même une longue dissertation sur le voyage spatial, c'est perdu. Nina Allan se penche sur l'humain et, plus particulièrement, ce qui nous attache à quelqu'un. L'amour sublime entre Rachel et Anita est encore magnifiée par une mise en abyme au travers de la relation entre Anita, sa mère et sa grand-mère. Nina Allan livre un récit toute en subtilité et en émotions pour en tirer un brillant regard sur ce qui fait de l'humanité ce qu'elle. A la fois histoire d'amour et réflexion sur l'héritage, A l'Assaut du Ciel s'avère magnifique de bout en bout.

    Stéphane Meyer a ensuite la lourde tâche de convaincre après ces deux excellente nouvelles. Inconnu également, il livre ici son premier (court) texte avec Moi, la forêt. Alors qu'ils tombent en panne dans une forêt, deux amis partent à la recherche de quelque chose qui pourrait les aider à filer de cet endroit sauvage avec leurs copines. Seulement voilà, la forêt n'en a pas décidé ainsi. Dire que le texte de Stéphane est une surprise relève de l'euphémisme. Aussi sauvage qu'imprévisible, Moi, la forêt a quelque chose de puissant dans la vision qu'elle évoque. Certes, il est difficile de réellement évaluer le talent du français sur un texte si court mais son style nerveux et incisif charme d'entrée de jeu. Difficile de trop en dire sans gâcher le plaisir de la découverte mais pour un galop d'essai, c'est du tout bon.

    Passons à un vétéran avec la nouvelle de Christopher Priest, l'auteur britannique du Monde Inverti et de La Séparation qu'on ne présente plus. Futouristic.co.uk est une courte histoire originellement destinée à la radio anglaise, la BBC, dans le cadre de ses fictions radiodiffusées. Elle parle d'un homme, Michæl Frogle, qui fait l'acquisition d'une machine temporelle suite à un spam publicitaire. Seulement on s'en doute, Michael va avoir quelques soucis dans l'utilisation de cette étrange technologie. Autant le dire simplement, Futouristic.co.uk a beau changer des autres travaux de l'anglais en adoptant un ton léger et humoristique, c'est également un texte tout à fait anecdotique. Non seulement on a connu le britannique plus inspiré mais, en plus, cette farce radiophonique n'a pas grand chose à proposer de neuf dans le genre. De façon surprenante, c'est simplement le plus mauvais texte du numéro qui dénote, franchement, avec la qualité du reste. A jeter.

    Dernier tour de piste avec le français Stéphane Beauverger à qui l'on doit Le Déchronologue et la trilogie Chromozone. De son propre aveu, Stéphane s'essaye ici pour la première fois au genre fantastico-horrifique en puissant son inspiration dans le champ Lovecraftien. La couleur des angles morts (quel titre magnifique !) nous convie à la rencontre entre le Général Keller et le lieutenant-colonel Dorian E. Coogan de l'armée américaine qui tentent de résoudre l'énigme de la mort de trois hauts responsables alliés durant l'opération Market Garden. Celle-ci pourrait être liée à un pacte entre les occultistes nazis et des forces démoniaques. A moins que...En jonglant à nouveau avec un background historique à la façon d'un Déchronologue, la nouvelle de Beauverger arrive à la fois à rendre hommage à Lovecraft tout en distillant une atmosphère horrifique réussie. Même si l'on n'atteint pas les sommets des deux premiers textes de ce numéro, La couleur des angles morts atteint facilement son but, celui de surprendre et de faire frissonner. 

    Le numéro se termine sur un court article de Julien Wacquez qu'il faut saluer pour la grande pertinence de son propos, notamment vis-à-vis de l'auto-ségrégation du genre. Son appel, en filigrane, à abandonner un cloisonnement aussi nocif pour les uns que pour les autres, a quelque chose de très important dans le contexte des prochains états généraux de "L'Imaginaire" en novembre prochain.

    Encore un numéro de haut vol donc pour Angle Mort qui présente deux pépites avec les textes de Nina Allan et Fanny Charrasse. Ajoutons-y l' excellente prestation de Stéphane Beauverger et la tonitruante intrusion de Stéphane Meyer, et l'on oubliera facilement le texte insignifiant de Christopher Priest
    A consommer sans modération ! 

      

    Note : 8.5/10

    - Critique d'Angle Mort Numéro 11

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