• [Critique] Angle Mort N°12

    [Critique] Angle Mort N°12

     La revue numérique Angle Mort en est déjà à son douzième numéro. Il était temps de parler de cette entreprise salutaire pour le genre dans nos colonnes.
    Angle Mort, c'est une équipe de passionnés qui se sont mis en tête d'offrir aux lecteurs des nouvelles inédites issues des genres de l'imaginaire (fantasy, fantastique, science-fiction). Format un poil sinistré dans l'Hexagone, la nouvelle incarne pourtant bel et bien l'un des formats-roi de l'écriture. Avec cette nouvelle fournée de quatre nouvelles, Angle Mort ajoute des interviews et, surtout, une volonté d'ouverture sur un aspect scientifique pour faire la jonction entre science et fiction. Devant cette audace éditoriale, inutile de dire qu'Angle Mort mérite toute votre attention. 

    Ce numéro s'ouvre sur une première interview, celle de l'artiste Bruce Riley qui a illustré le présent volume. Une petite mise en bouche avant l'article de Peter Galison, Quand l'Etat écrit de la science-fiction, qui nous parle de l'importance des auteurs de SF pour certaines entreprises ou Etats dans des projets et préoccupations à (très) long terme et, notamment, le problème du stockage des déchets nucléaires. Passionnant de bout en bout. 

    Venons-en ensuite aux nouvelles, au nombre de quatre et très inégales en taille. Chacune est accompagnée d'une interview de l'auteur, à l'exception de la seconde (pour des raisons explicitées dans le présent numéro). La première, L'Ange au cœur de la pluie, est signée Aliette de Bodard, une auteure peu connue sous nos latitudes mais pourtant bien établie dans le monde anglophone et multi-récompensée. Elle nous parle ici de la difficile intégration d'une réfugiée dans un pays qui n'est pas le sien, devant jongler entre sa culture originelle et les nouveaux standards imposés par son exil. Écrit à la deuxième personne (à la façon d'un Warchild de Karin Lowachee), le texte s'avère touchant mais trop court pour réellement explorer toute l'ambivalence des sentiments de la narratrice. Il reste ainsi à la fin de la lecture un goût d'inachevé, malgré un talent indéniable pour manier le non-dit et exprimer l'horreur en quelques phrases. 
    La seconde nouvelle, elle, n'a pas ce défaut. L'agénésie congénitale de l'idéation du genre par K.N Sirsi et Sandra Botkin est signée par un auteur mystérieux (et qui semble s'être évaporé dans la nature depuis), un américain du nom de Raphael Carter qui remporta pour cette nouvelle le prix James Tiptree. Un prix amplement mérité pour cet authentique O.L.N.I qu'il sera bien difficile de décrire. Mais essayons tout de même.
    Adoptant la forme d'un faux article de science, ou tout du moins ce qu'on imagine être un article vulgarisé/explicatif portant sur le résultat de diverses études à propos d'un même phénomène, la reconnaissance du genre (masculin ou féminin), la nouvelle ressemble plus à un essai ou un article de revue scientifique qu'autre chose. En jouant à fond cette carte pour embrouiller son lecteur (on pourrait vraiment croire qu'il s'agit d'un véritable travail de recherche), Carter brouille les pistes, mélange le vrai (héminégligence, vision aveugle, proso pagnosie...) et le faux ( tout ce qui tourne autour de la génagnosie...)  tout en saupoudrant son texte de réflexions à propos des ponts existant entre philosophie et science génétique. Il explique comment deux chercheurs en sont venus à déceler un trouble de la reconnaissance des genres et en ont tiré des conclusions sur les théories de l'innée et de l'acquis. Décrit ainsi, la nouvelle peut paraître abstraite et rébarbative mais il n'en est rien. Au contraire, une fois pris au jeu... on oublie totalement les frontières entre vrai et faux ! De ce fait, le texte offre une réflexion profonde sur la définition du genre, sur sa reconnaissance et notre capacité à évoluer. Sommes-nous bridés dès le départ ? Pouvons-nous dévier nos sens profonds ? Autant de questions qui trouvent chez Carter un sens métaphorique fascinant et qui finissent par troubler son lecteur. Au final, serions-nous des 12 ou des 9 ? L'agénésie congénitale de l'idéation du genre par K.N Sirsi et Sandra Botkin est un petit bijou, qui demande peut-être un peu plus de concentration qu'une nouvelle lambda mais qui frappe par son originalité et son intelligence constante. 

    Après ce texte, difficile de faire mieux ? Alors Angle Mort a choisi de faire autre. Avec Aujourd'hui je suis Paul de Martin L. Shoemaker, auteur rigoureusement inconnu sous nos latitudes mais qui a remporté un franc succès critique Outre-Atlantique avec ce texte. Nous y suivons un androïde destiné à s'occuper d'une personne âgée atteint de démence avancée, la fragile Mildred. Pour s'adapter au mieux aux troubles mnésiques de sa patiente, l'androïde a la capacité unique d'émuler les personnalités qu'a connu Mildred par le passé et de les lui restituer pour limiter sa désorientation et sa tristesse. Ainsi, il est Paul, Anna, Henri...et une foule d'autres personnes de la vie de vieille femme. Adoptant une forme bien moins déstabilisante que le précédent texte, Aujourd'hui je suis Paul, est un autre bijou (eh oui !) mais dans un registre plus intimiste. Outre cette idée simple, mais fabuleuse, d'un robot changeant d'aspect et de personnalités pour aider une personne démente, Shoemaker lui accorde des capacités émotionnelles et nous fait tout ressentir à travers ses yeux ainsi que les contradictions qui en découlent. Il en résulte une histoire sublime, éminemment humaine et touchante où l'aspect technologique est mis progressivement en sourdine pour se concentrer sur l'aspect émotionnel de cette tâche si particulière. Un très, très grand texte, encore une fois.
    On passera rapidement sur celui de Jean-Marc Agrati, L'équation du wagon, texte expérimental qui cible un public très restreint et qui ne sert pas à grand chose il faut bien l'avouer, surtout après les deux petits joyaux précédents. Il est amusant de constater que l'interview de Jean-Marc Agrati s'avère bien plus intéressante, drôle et incisive que sa nouvelle elle-même. L'honneur est sauf.

    Le numéro s'achève sur l'interview de Joëlle Bitton, artiste et chercheur, autour du design spéculatif. Encore une fois, Angle Mort prouve que la revue tente d'ouvrir de nouveaux horizons et de proposer des articles passionnants sur des thèmes scientifiques et artistiques. Un petit supplément plaisant et stimulant. Rajoutez-y deux courtes interviews de Léo Henry et luvan pour achever cette revue et vous obtenez un nombre de pages conséquent pour le prix de vente proposé. 
    Si l'on peut regretter la brièveté des nouvelles de Jean-marc Agrati et d'Aliette de Bodard, on ne peut que s'incliner devant les deux formidables textes offert à côté ainsi que la multitudes de bonus qui entourent ces nouvelles. 
    Rien que pour L'agénésie congénitale de l'idéation du genre par K.N Sirsi et Sandra Botkin, ce douzième numéro d'Angle Mort mérite un achat immédiat et impulsif. Vous savez ce qu'il vous reste à faire... 
     

    Note : 8.5/10

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  • Commentaires

    1
    Samedi 12 Novembre 2016 à 20:49

    j'avais lu réalités 5.0  une anthologie que je te conseille vivement d'une très bonne qualité. Il y a une texte d'Aliette de Bodard qui est une merveille. 

    Je me permets de laisser ma chronique ici ;) :

    http://www.laprophetiedesanes.fr/2015/08/realite-50-anthologie-dirige-par.html

    2
    Samedi 12 Novembre 2016 à 21:12

    Je rajoute à mes lectures alors !!! Merci à toi !

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