• [Critique] Angle Mort N°9

    [Critique] Angle Mort N°9
    Copyright Image : jeroenbennink & Deih

     Après un numéro 10 toujours aussi réussi, nous continuons à remonter le fil du temps avec le numéro 9 de la revue numérique Angle Mort.
    Moins de pages (78 au total) pour celui-ci, et moins d'auteurs également. On y retrouve deux écrivains français  - le lillois Stéphane Croenne et le parisien Laurent Kloetzer - ainsi que deux écrivains américains : Jeffrey Ford et Jack Skillingstead. Avant de parler des textes en question, un mot sur l'édito de Sébastien Cevey et Laurent Queyssi - leur dernier avant de passer la main - qui nous parle de l'évolution inévitable de la fiction dans notre moderne et connecté. C'est à la fois passionnant et pertinent tout en remettant en avant le petit penchant délicieusement rétrograde du média littéraire (même si cela a déjà bien évolué à l'heure actuelle). Après ces quelques pages de réflexion, entrons dans le vif du sujet. 

    C'est Jeffrey Ford qui prend la parole en premier. Même si l'américain reste relativement peu connu en France (principalement pour son recueil La Fille dans le Verre chez Denoël Lunes d'Encres, Physiognomy chez J'Ai Lu, et un tas de nouvelles dispersées entre les revues Fiction, Galaxies et Bifrost), il n'en reste pas moins l'un des poids lourds du genre outre-Atlantique. La nouvelle de ce numéro s'intitule Daltharee, et met en scène la ville du même nom. Celle-ci n'est d'ailleurs pas une cité ordinaire puisqu'il s'agit d'une ville miniature sous cloche créée par un scientifique un tantinet dérangé du nom de Mando Paige. La chose pourrait être mignonne, et prêter à sourire si elle ne renfermait pas également une civilisation humaine en miniature vivant en vase clos dans cet univers étrange. En introduisant un récepteur dans la ville, l'un des chercheurs qui inspecte cette création en vient à capter les conversations de ces habitants qui semblent touchés par un mal pernicieux. Écrivain atypique s'il en est, Jeffrey Ford montre une nouvelle fois tout l'étendu de son talent avec Daltharee. Non seulement l'idée de cette ville en miniature est d'une puissance évocatrice indéniable, mais elle permet en plus à l'auteur d'y faire tenir un nombre d'idées proprement stupéfiant. La simple description de Daltharee elle-même, de son iceberg, ou encore de son alternance jour-nuit s'avèrent immédiatement envoûtante mais lorsque Ford part dans un délire de miniaturisation des miniatures, il explore jusqu'au bout son postulat de base dans un final qui frôle l'horreur. A l'arrivée, Daltharee est aussi merveilleuse qu'inquiétante, fascinante que dérangeante. Le type même d'histoire qui contient plus d'idées en quelques lignes que bien des romans de plusieurs centaines de pages.

    Après cette brillante entrée en matière, Angle Mort accueille pour la première fois le français Stéphane Croenne, auteur de plusieurs nouvelles dans diverses anthologies. Le Chant des Baleines nous place dans la peau d'un homme qui attend son tour chez un médecin un peu particulier. Suite à la relation sexuelle qu'il a eu avec Michèle, le Tribunal du Sens a décidé de le punir en lui faisant poser un mouchard à l'intérieur de son pénis. Terrorisé à cette idée, l'homme tremble dans la salle d'attente. Très court - 6 pages à peine -, cette nouvelle s'avère pourtant tout à fait envoûtante. D'abord parce que la plume de Stéphane Croenne a la sensibilité nécessaire pour capturer la détresse émotionnelle de son protagoniste, ensuite parce le texte brasse pas mal de thèmes dans un univers à peine effleuré mais extrêmement inquiétant. En renversant le châtiment traditionnel à l'encontre du péché de la chair, Croenne donne à réfléchir. Qu'ont pu ressentir les femmes avortées dans des cuisines miteuses lorsque l'avortement était illégal ? Que peuvent endurer les victimes d'excision punies pour des crimes qui n'en sont même pas ? Derrière cette perspective sociale, il y a également un background kafkaïen voir orwellien d'une société autoritaire à peine déflorée par l'auteur. Cette suggestion laisse libre cours à l'imagination du lecteur qui le terrifiera bien davantage qu'une longue description. A noter l'excellente interview attenante à cette nouvelle menée par un Julien Wacquez toujours pertinent.

    Second texte français de ce numéro, Christiana est l'oeuvre du vétéran Laurent Kloetzer (Anamnèse de Lady Star, Le Royaume Blessé, Vostok...). Encore une fois, il s'agit d'un texte très court - 5 pages - qui flirte allègrement avec le fantastique. Laurent nous y rapporte l'histoire d'Yves, un homme ordinaire en quête de travail, qui croise sans cesse une femme dénudée dans les transports en commun sans que cela ne semble déchaîner les passions autour d'elle. Peu à peu, il est obsédé par l'inconnue...Ce très étrange texte de Laurent Kloetzer rassemble la plume langoureuse et poétique de l'auteur avec sa capacité à faire naître l'étrange, l'incompréhensible en quelques pages. Christiana se révèle énigmatique à plus d'un titre mais joue surtout sur les fantasmes ainsi que l'inquiétude qui peut en découler. Même si sa brièveté l'empêche d'être réellement marquante, la nouvelle n'en reste pas moins un moment hors du temps, tantôt perturbant tantôt sensuel en diable. 

    Enfin, pour clore ce numéro, c'est l'américain Jack Skillingstead qui entre en scène. Pour sa première traduction en français, la revue Angle Mort a choisi Tu es là ?, apparemment l'un des textes les plus importants pour la carrière de l'auteur (Cf. Interview). Plus long texte de cette fournée de nouvelles, le récit nous emmène dans un monde où l'on est désormais capable de conserver l'esprit d'une personne dans un petit module avec lequel on peut communiquer. Il s'agit en fait d'une reproduction psychique à un instant t de la personne qui se comporte dès lors comme une simili-IA. L'un de ces modules est récupéré par Brian Deatry, un paraflic d'un quartier miteux où une série de meurtres particulièrement sanglants l'a mis sur la piste d'un tueur en série qu'il surnomme le Fumier. Alors que la traque continue, Brian se découvre de plus en plus touché par le module de Joni Cook, une mère de famille décédée des années auparavant. 
    Tu es là ? est un texte sublime. Il utilise dans un premier temps la structure (et le prétexte) du polar pour finalement nous plonger dans les affres de la solitude émotionnelle de son personnage principal. L'idée des modules, simple et déjà vue, est employée à merveille par Skillingstead qui en fait un parfait condensé du problème posé par les technologies de communications modernes. Tout est faux en réalité, nous sommes seuls et nous vivons dans la peur de tisser des liens réels. D'autant plus si notre histoire se révèle complexe. Le texte est aussi sensible que subtil sans oublier d'entretenir le doute quand à la réalité de l'existence de Brian lui-même. Skillingstead pousse sa comparaison jusqu'au bout et semble insinuer qu'au final, tout devient faux à force de ne plus se voir, se toucher, se sentir. Une petite pépite en somme.


     Malgré un nombre de pages plus réduit, le numéro 9 d'Angle Mort condense tout ce que l'on aime dans cette revue : de l'audace, des textes qui refusent de rentrer dans des cases précises, et des découvertes qui réjouissent. 

     

    Note : 8/10

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