• [Critique] Anima

    Anima



    C’est par une journée ordinaire que Wahhch Debch rentre à son domicile. Au milieu du salon, il trouve sa femme dans une mare de sang, atrocement mutilée et violée. Très rapidement, la police trouve le coupable en la personne de l’Amérindien Welson Wolf Rooney. Protégé par son statut d’informateur et terré dans les réserves indiennes, celui-ci n’a aucune inquiétude à se faire, les autorités ne viendront jamais l’arrêter. Wahhch décide pourtant de le rencontrer, non pas pour le tuer, non pas pour se venger mais pour voir celui qui a tué sa femme. Mais surtout pour se libérer d’un sentiment étrange, celui d’être le coupable de ce meurtre abominable.

    Originaire du Liban, Wajdi Mouawad signe avec Anima son deuxième roman après Visage retrouvé. Peu connu sous nos latitudes, c’est surtout l’homme à l’origine du scénario du formidable long-métrage de Denis Villeneuve, Incendies (qu’on ne vous conseillera jamais assez de visionner). Profondément marqué par la guerre civile libanaise, l’auteur qui a posé ses valises à Montréal comme à Paris, a mis près de dix années pour écrire et peaufiner Anima. Faux roman policier mais authentique récit d’une humanité brisée, retenez votre souffle et plongez.

    Tout s’ouvre donc sur cette scène horrible et infâme où Debch découvre le cadavre de sa bien-aimée. Souci du détail et description poignante ne sont pas les seuls maîtres mots de la scène, ni d’ailleurs du roman dans son entier. Originalité convient bien plus. En ouvrant le roman, on ne s’attend pas au chemin que va emprunter Wajdi Mouawad. Le résumé ne laisse d’ailleurs rien présager sur la narration. L’idée géniale de l’auteur réside dans cette narration. A aucun moment pendant quasiment l’ensemble de l’histoire, Wahhch, le personnage principal, ne sera vu autrement que par les yeux des animaux qu’il va croiser. Pas de narration à la troisième personne, ni d’immersion dans les pensées du narrateur, dans Anima, ce sont les bêtes qui épient les hommes et vous le rapportent. Chiens, chats, canari, araignée, mouche, fourmis ou cheval, chaque chapitre se découpe selon la perception d’un insecte ou d’un mammifère. Loin d’être un simple procédé d’esbroufe, cet outil est employé à plein potentiel par Mouawad. Chaque bête aura sa propre façon de parler, sa façon de penser, de décrire, de ressentir. Ainsi, on ressent la fidélité du chien, l’affection du chat, la frivolité du canari, la poésie sauvage des chevaux ou encore l’onirisme de la luciole. Chose unique, vous ne connaîtrez jamais vraiment toutes les pensées du personnage principal, vous vivrez avec lui, contre lui, au-dessus de lui, et vous serez vous aussi son animal, son compagnon fidèle.

    « Nous sommes les poussières anciennes d'innocences oubliées. »

    Dès lors, appréhender Wahhch Debch ne peut passer que par la description, par les dialogues et le ressenti des animaux. Côté dialogues, Mouawad fait merveille à chaque fois et livre quelques morceaux d’anthologie. Mais nous y reviendrons. Ce qui importe d’abord, c’est la vibrante émotion et passion qui accompagne les descriptions des animaux, des hommes et spécialement de Wahhch. Tantôt pétri par l’amour ou la haine, par l’incompréhension ou l’impression d’une parenté insensée, Mouawad dissèque patiemment ce qui unit les deux règnes, celui de l’homme et celui de la bête. Non seulement ce qui les rapproche mais aussi ce qui les éloigne ou qui, jadis, les a brisés. C’est grand, c’est beau, c’est simplement formidable. Le point d’orgue de cette réflexion vient avec la mise au même niveau de l’homo sapiens sapiens et des autres. L’homme, animal bestial comme un autre, dangereux et étonnant, mais aussi puissant et antique.

    Mais le réel point fort du roman de Mouawad, c’est le style. Wajdi Mouawad possède une plume unique qui unit à la perfection poésie et narration, tissant des ponts insoupçonnés entre les deux. Il sait faire passer une émotion intense en quelques mots, tout en changeant totalement de registre, de la tristesse la plus incommensurable à la mélancolie la plus douce-amère, sans jamais brusquer, jamais choquer à la lecture. C’est d’ailleurs grâce à ce talent incroyable d’écrivain que l’histoire déjà formidable du roman se retrouve propulsée au firmament. Il ne s’agit jamais ici d’un bête roman policier, puisque le tueur est connu d’emblée et que jamais Debch ne cherche véritablement à le tuer. Aussi étrange que cela soit, Anima ne traite pas de vengeance à proprement parler mais d’origines. Un thème cher et récurrent chez l’auteur libanais. Toute l’aventure de Wahhch Debch prend vite l’allure de la quête d’un lourd passé qu’on a longtemps du mal à appréhender. Et au-delà de la symbolique de son parcours (le nom des villes, les personnages côtoyés…), c’est bien la force de ce qu’il veut découvrir et pourquoi qui touche et émeut.

    « Qu’est-ce donc que savoir a de si redoutable ? »

    Dans ce principal axe de lecture, postulat que l’homme n’est homme que s’il sait d’où il vient, s’il pose des mots sur son passé et sur qui il est, Mouawad va donc tirer des fulgurances hallucinantes que jamais vous ne rencontrerez autre part. On citera d’abord celles gravitant autour de Rooney, des indiens des réserves, mais aussi celles des animaux eux-mêmes. Meilleur exemple, le voyage dans la bétaillère de chevaux destinés à l’abattoir où d’un coup, d’un seul, tout devient cendres et noirceur. Un cauchemar absolu narré par des animaux qui ne comprennent pas, ne comprennent plus, souffrent et ont perdu tout espoir. Une obscurité poétique absolue. Pourtant, ce n’est qu’à la fin, lorsque commence à parler le chien Mason-Dixon Line, animal-totem et guide ultime, quintessence du personnage-bête utilisé et voulu par Mouawad, que l’on rencontre une fulgurance unique.
    Celle-ci met en lumière les origines du personnage, achèvement de sa quête, achèvement du roman. Si l’on n’en dira absolument rien, sachez qu’il existe peu de moments où le lecteur suffoque, sent un goût de cendres dans sa bouche et doit, une fois le chapitre clos, souffler et respirer, se rendre compte qu’il est là, dans la réalité. Car pendant quelques pages dégoulinantes avec une langue ciselée et calibrée à la perfection, l’auteur nous piège. Il nous prend par la main pour nous mener et nous cloîtrer dans un enfer qu’on ne pouvait même pas concevoir, nous donne la vision d’une apocalypse de l’homme, de la perte de son âme et de la fin de ses immortelles possibilités. Un exploit hors du commun.
    En terminant son histoire par la narration d’un homme, Mouawad boucle la boucle et conclut avec une douceur et une brutalité bienvenues. Sur des derniers mots chargés d’émotion, on referme le livre, on quitte la trajectoire de Wahhch, marqués au fer rouge, à jamais.

    « A quoi décides-tu de tenir ? Et pourquoi ? Tu n'en sais rien. L'enfant, lui, tient à un morceau de tissu. C'est rien, mais il y tient. Il dort avec, il sort avec. Il y tient. Un morceau de tissu, une chevelure, une peau. Une femme. Des yeux. Un regard. Une femme avec des mots et une façon de mettre tous ces mots-là ensemble. Une façon de se taire et d'hésiter puis de marcher, d'embrasser. Tu crois t'être habitué à la beauté de son visage, et puis, des années plus tard, en rentrant, ça te surprend. Dans le reflet du miroir, un profil en contre-jour et tout resurgit comme au premier instant quand ça t'est apparu la première fois et que ton coeur a chaviré et s'est mis à battre et que tu ne voulais plus que la vie soit différente de ce qu'elle était à ce moment-là. A quoi tu tiens et à quoi tu décides de tenir et ce que tu perds à la fraction de seconde où tu le perds. Je l'aimais. Elle était libre, brillante. Elle était belle, elle était drôle. Je l'aimais. »

    Anima, livre expérimental ou livre labyrinthe, véritable expérience et authentique morceau de bravoure littéraire, autant de qualificatifs en dessous de la vérité pour un roman d’une sincérité et d’une intelligence de tous les instants. Certains le qualifieront de chef-d’œuvre, mais pour cette fois nous nous contenterons de dire que Wajdi Mouawad a peint son tableau de maître.

    Note : 10/10

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  • Commentaires

    1
    Vendredi 22 Août 2014 à 13:37

    Un 10/10 largement mérité.

    2
    Dimanche 24 Août 2014 à 00:06

    En effet, depuis le chapitre "Smyrne" du fabuleux Codex du Sinaï, aucun moment littéraire ne m'avait autant retourné...

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