• [Critique] Anomalies des zones profondes du cerveau

    [Critique] Anomalies des zones profondes du cerveau

    En médecine, il existe une gradation de la douleur. On appelle cela l'échelle EVA (c'est la plus utilisée). Elle va de 1 à 10, 10 étant la pire douleur que vous puissiez imaginer. Quantifier la douleur n'a surement aucun sens pour les patients, mais elle en a pour les soignants, pour savoir s'ils doivent soulager un peu par du paracétamol ou dégainer les morphiniques directement. On n'apprend pourtant peu une chose au cours des études de médecine : gérer l'approche psychologique de la douleur. Cela peut paraître étrange aux profanes, mais c'est bien le cas. Et après tout, lorsque l'on y réfléchit, peut-on théoriser la chose ? Peut-on théoriser une expérience aussi traumatisante que la douleur ? Il semble que non, il semble que seul le fait d'y être confronter puisse finir par nous apprendre comment y faire face. Comme dis plus haut, le fameux seuil maximal de l'EVA rend compte d'une douleur insupportable pour le patient, qui est à mettre en relation avec l'attitude du dit patient que l'on examine bien évidemment. Plusieurs pathologies sont connues pour être insupportables. Cependant, tous les soignants vous diront - du moins si ils y ont été confronté - que l'Algie Vasculaire de la Face est peut-être le pire calvaire qui peut être infligé à une personne. Il s'agit d'une sorte de migraine le plus souvent localisée dans la zone d'innervation du Nerf Trijumeau (Vème paire des nerfs crâniens) et dans lequel le système trigéminé joue un rôle certain, même si mal connu. Car oui, cette affection reste mal connue et peu maîtrisée. 

    Pourquoi vous parlez de cela en guise de préambule ? Parce que le nouveau roman de Laure Limongi, auteure et éditrice corse déjà à l'origine d'une dizaine d'ouvrages, s'intéresse intimement à l'Algie Vasculaire de la Face. Laure Limongi en souffre elle-même et a décidé d'en faire un livre. Un roman ? Pas certain, du moins pas au sens où le lecteur lambda l'entend. Pour cette aventure atypique et, avouons-le, assez casse-gueule, ce sont les éditions Grasset qui s'y collent. Classé en littérature blanche pour la rentrée littéraire et déjà pré-sélectionné pour le Prix Médicis, Anomalies des zones profondes du cerveau refuse obstinément de rentrer à l'intérieur d'une case précise. Selon votre interlocuteur, le livre de Laure Limongi sera tour à tour un témoignage poignant, un récit surréaliste, une litanie obsessive ou une poésie étrange. Le fait est que sous la couverture très mainstream du bouquin se terre quelque chose d'infiniment plus difficile à cerner. Le genre de surprise qui fait du bien en somme. Et cela même si le sujet, lui, fait rudement mal.

    Quelle surprise peut réserver Anomalies des zones profondes du cerveau ? Laure Limongi entreprend de nous parler d'une pathologie finalement encore rare et méconnue. Plus qu'une présentation magistrale, il s'agit en réalité d'un proto-témoignage, d'une façon terrible et poignante de vivre cette maladie dévorante et handicapante. Si le roman disserte sur l'algie vasculaire, alternant les pages de pures informations sur le sujet avec le ressenti même de Laure Limongi, il atteint un but finalement grandement salutaire. Celui de devenir petit à petit universel. L'auteure raconte peut-être sa douloureuse expérience de l'algie vasculaire mais les mots choisis donnent à son livre une portée plus générale sur toutes ces maladies de l'ombre. Celles que l'on entend une fois par an ou moins à l'occasion d'une émission spéciale ou que l'on lit dans un numéro exclusif de tel ou tel magazine. Seulement voilà, les maladies rares ne le sont que pour la population générale, pour les personnes qui en sont atteintes, les maladies rares deviennent toute leur vie...ou presque. 

    Avec une grande intelligence, Laure Limongi raconte la souffrance. Elle le dit avec ses mots à elle, sans forcément tomber dans le charabia médical que connaissent si bien les patients. Son écriture impressionne, dès les premières pages, dès les premières confidences.Véritable staccato de fusil-mitrailleur par moment, logorrhée interminable dans d'autres, les mots sont au service du témoignage dans Anomalies des zones profondes du cerveau. Comme ce marteau-piqueur qui finit par rendre fou les malades migraineux. Et puis cela devient obsessif, des leitmotivs qui se répètent. Qu'est-ce qui provoque ça ? Bon sang, mais qu'est-ce qui me provoque ces put**** de douleurs ? Comment me soulager, comment faire en sorte que ça passe ? La migraine du suicidé est un autre nom pour l'Algie Vasculaire de la face. Un suicide vaudrait mieux que d'endurer les crises répétitives et paroxystiques de la maladie. Alors Laure, en grande maligne, en profite. Pourquoi se limiter à retranscrire un vécu douloureux quand on peut aller tellement plus loin, s'aventurer en même temps dans des zones plus profondes ? Pourquoi ne pas creuser jusqu'au bout et parler de choses à la fois toujours plus intimes et toujours plus abstraites ?

    Le lecteur croit lire un témoignage. Mais c'est faux, ou quasiment. Anomalies des zones profondes du cerveau a beau être une mine d'informations, il est aussi un pan secret de Laure Limongi, une plongée poétique torturée et parfois effrayante dans l'intimité d'une femme malade. Non pas d'une maladie mais de tout ce qui entoure cette maladie. Du business de ces laboratoires pharmaceutiques qui préfèrent faire bouffer de l'Imiject aux malades plutôt que de sérieusement étudier la possibilité de développe un dérivé du LSD. Oui, oui, du LSD, une substance qui, à doses réduites a fait des miracles pour ces malades. Mais il y a des législations...et puis il y a de l'argent, beaucoup d'argent. Derrière les informations brutes de Laure, on devine de la colère, de l'amertume. Alors l'auteure s'aventure ailleurs, plus loin dans les zones profondes. A un moment, le livre devient poésie, aligne les instants improbables où la narratrice raconte ses obsessions sur les champignons. Menant à la mort. Menant à la vie. Ou est-ce un peu des deux à la fois ? Ou l'histoire de l'Etrange créature du lac noir devenu un croquemitaine pouvant surgir à chaque plongée. Un croquemitaine qui ne prévient pas, colle un peu à la peau.

    Entre ces passages semblant hors de propos se niche pourtant un travail exceptionnel de la part de Laure Limongi, quelque chose de viscéral qui amène à s'échapper, à réfléchir sur autre chose. Et étrangement, on ne pense plus à la douleur, à cette putain de migraine qui nous a transfiguré de l'intérieur. Car de l'extérieur, personne ne la voit cet algie. Personne ne comprend dans l'entourage, les amis intimes ou les collègues, tous restent aveugles au grand croquemitaine qui plane au-dessus de la tête des malades. Parce que notre société moderne a ses règles, ses codes devenus si automatiques qu'ils sont sous-corticaux à présent. Tu souffres et ça ne se voit pas ? Comment tu peux être malade sans que cela s'accroche à ton visage ? C'est impossible. Ou alors tu n'es pas forcément si malade. Reste au milieu celui qui souffre, culpabilisant malgré lui parfois, désespéré souvent, mais toujours fatigué par cette quasi-malédiction. Dans quelques pages, Laure nous parle de ça, de ce poids social, et crie, dans un silence assourdissant. Dans ces zones profondes du cerveau qui l'a bouffent à l'insu des autres.

    De l'humanité, de la poésie, de la folie parfois, il y a tout cela dans Anomalies des zones profondes du cerveau. Un témoignage brillant et poignant qui sait aller au-delà des choses, qui sait donner des bouts d'intime, des bouts de soi. C'est cela que nous offre Laure Limongi avec ce décidément très étrange roman. Des instants de poésie au milieu de montagnes d'informations, des instants intimistes précieux au milieu d'un océan de souffrance. Et c'est foutrement beau.

    Note : 9/10

     

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