• [Critique] Arslan

    [Critique] Arslan

    Inconnue sous nos latitudes, l'écrivaine Mary Jane Engh est (enfin) traduite avec son roman le plus célèbre Outre-Atlantique : Arslan. Originellement publié en 1976 en pleine guerre froide et après la défaite du Vietnam, le livre a l'effet d'une bombe.
    Pourquoi ?
    Parce qu'Arslan nous parle de l'occupation des Etats-Unis par un général du Turkestan - l'Arslan du titre - devenu maître du monde. Dans la petite ville de Kraftsville, pour une raison inconnue, Arslan choisit d'installer le centre de son empire. Du coup, cette bourgade américaine traditionnelle est confrontée de plein fouet à un mode de vie diamétralement opposé au sien. On y suit deux personnages point de vue, à savoir Franklin Bond, principal de l'école et, par la force des choses, administrateur du nouveau district, et Hunt Morgan, un gamin de 12 ans qui se fait violé par Arslan devant l'ensemble de ses officiers et les habitants de Krafstville au premier jour de la conquête. 
    Difficile, dans les années 70, d'imaginer un livre au postulat plus sulfureux que celui-ci, à la fois dans son contexte géo-politique (Une Amérique vaincu et, pire, occupée) et social (La résurgence des instincts les plus vils de la civilisation).
    Publié par Denoël dans sa fameuse collection Lunes D'encre sous la magnifique couverture signée Aurélien Police et grâce aux bons soins de Jacques Collin pour la traduction, Arslan doit-il pour autant être étiqueté livre de science-fiction ?

    Difficile à dire en effet. 
    Si l'on apprend un peu sur le tard que c'est une innovation technologique qui aurait permis à Arslan de plier le monde à sa volonté, il ne s'agit pas du tout du principal ressort de l'histoire. C'est même là quelque chose de tout à fait accessoire puisque l'artifice en question s'intègre dans le principal défaut du roman (on y reviendra).
    Qu'est-ce qu'Arslan pour le coup ? Un livre à mi-chemin entre la politique fiction (Chroniques d'une Amérique violée et traînée dans la boue) et l'essai philosophique (la confrontation de deux visions des actes d'Arslan : celle de Franklin et celle de Hunt)
    Inclassable ou presque en réalité, Arslan secoue durablement son lecteur. Il tisse une multitude de réflexions, dérangeantes ou simplement improbables, autour d'une histoire relativement simple. Seul problème de ce qui aurait pu s'affirmer comme un chef d'oeuvre d'emblée : la suspension consentie de l'incrédulité.

    Ce terme savant que vous avez déjà du voir circuler ailleurs s'applique autant dans le monde littéraire que dans le monde du cinéma. Il présuppose que le lecteur-spectateur accepte ce que lui présente le film en suspendant  (ou en limitant drastiquement) son esprit critique pour vivre l'expérience offerte comme étant la réalité alors que nombre d'éléments seraient impossibles dans la vraie vie. L'histoire d'Arslan repose fondamentalement sur ce principe. Arslan a conquis le monde, il vient d'un pays minuscule et oublié, le Turkestan, mais a réussi à devenir chef des armées russes et américaines (sans compter l'Europe ou l'Asie) par un tour de force. Un coup de bluff en fait. Si la chose apparaîtra comme en totale adéquation avec le personnage d'Arslan (quoi de plus logique pour un bluffeur-né comme lui que d'avoir conquis le monde sur son plus magistral coup de poker ?), elle laisse le spectateur au bord du chemin. La suspension consentie de crédulité demandée par Arslan va trop loin et, du coup, si l'on se focalise sur cet élément-clé de l'histoire, le récit n'a aucun sens, n'a aucune logique. On ne peut absolument pas s'imaginer une seule seconde que le général ait conquis le monde aussi facilement et qu'il arrive à en disposer à sa guise. De plus, et c'est malheureux, Mary Jane Engh s'entête à décrire à nouveau les détails de la prise de pouvoir d'Arslan dans le récit de Hunt Morgan. Comme on l'a déjà dit plus haut, si ce qu'elle en révèle s'avère d'une cohérence totale avec le personnage, cela renforce encore le côté impossible du coup d’État.
    En loupant l'une des bases de son récit, Arslan pourrait terminer très (trop ?) rapidement dans la pile déjà conséquente des romans ratés.
    Sauf que ce n'est pas le cas. 
    Parce qu'Arslan emploie cette conquête du monde non pas comme un but en soi mais comme un artifice narratif, une pirouette scénaristique pour entraîner au cœur d'une réflexion beaucoup plus vaste et importante.
    Arslan ne se résume  tout simplement pas à "Comment j'ai conquis le monde avec un couteau et ma b...onne volonté ?"

    Le roman repose quasiment tout entier sur Arslan.
    Arslan, personnage fascinant d'une extrême complexité, ambigu et contradictoire.
    Première remarque : il n'est jamais vu que par des yeux extérieurs : Franklin d'abord puis Hunt ensuite. De ce fait, on ne le perçoit que par une sorte de relation d'amour-haine (ou plutôt respect-haine) qui ne permettra jamais de le cerner totalement.
    Seconde remarque, peut-être encore plus importante : Arslan est l'exemple typique du barbare savant. Il apporte à Kraftsville une sauvagerie et une régression des mœurs (du moins ceux de la populace) qui confirme son statut d'étranger. Il viole non seulement la souveraineté américaine mais également, et surtout, l'american way of life. Il est un barbare venu d'un pays lointain que personne ne connaît et qui n'avait aucune importance pour les citoyens de la superpuissance vaincue.
    Mais sous ce vernis monstrueux, Arslan a ses propres principes. Barbare peut-être mais sensé à l'intérieur de son propre univers. C'est d'ailleurs pour cela qu'Arslan ne peut pas totalement être classé comme un étranger. Il renferme en lui un autoritarisme et un mode de pensée qui renvoient à n'importe quelle autre autorité moderne, américaine comprise. La rigidité toute militaire qu'il installe à Krafstville s'avère terrifiante mais, paradoxalement, juste. Juste en cela qu'il fixe des règles immuables et que la punition ne tombe que sur ceux qui enfreignent les dites règles. Au fond, la gouvernance d'Arslan n'est pas si différente de n'importe quelle autre. Plus brutale, plus zélée certainement mais avec un système rationnel qui la sous-tend. Le général ne serait-il pas au fond un reflet des lois modernes, grossies, déformées et d'autant plus évidentes de ce fait ?

    Arslan est aussi un roman misanthrope et nihiliste, à l'image de son conquérant.
    Pas seulement misanthrope donc. Certes Arslan possède une image très dure de l'homme en général - qu'il expose à travers une tirade exemplaire et populiste en diable - mais difficile à contredire. Le démocrate américain de base, incarné par Franklin Bond, a d'ailleurs toutes les peines du monde à mettre à mal ce mode de pensée. Encore une fois, le roman se fait discutable sur ce point. Selon le général, l'humanité est un virus, un cancer qu'il faut éradiquer. Arslan hait l'humanité, il vient d'un pays de barbares qu'il a mis au pas (de l'oie) et il entend bien maîtriser la population planétaire de la même façon. Le roman aborde ici LE problème le plus important de l'ère moderne mais royalement ignoré par tous les politiques et autres scientifiques actuels ( à quelques exceptions remarquables prêtes) : la surpopulation. Déjà dans les années 70, Engh touche du doigt ce qui détruit notre civilisation, son ultime tabou : son incapacité à limiter sa population. Le moyen qu'elle trouve pour résoudre cette impasse de l'évolution (l'homme n'a aucun prédateur notable) est simple : il faut stériliser l'espèce. Ce même moyen sera repris bien plus tard par une série télévisuelle remarquable (et que vous devez absolument avoir vu) : Utopia. Arslan met donc les pieds dans le plat avec une force et (paradoxalement) une simplement fascinante. Dans ce barbare diabolique qu'est Arslan en début de roman, il y a bien plus de sens qu'on ne pourrait le penser.

    Sauf que justement, celui qui fait la morale sur l'horreur que représente l'humanité est, lui-même, un être détestable. Il instaure non seulement une dictature militaire inflexible mais viole un enfant publiquement pour asseoir son autorité ! Cette scène hallucinante qui cueille le lecteur d'emblée. De même, lui qui prône la limitation de population se permet d'avoir un enfant. Il incarne avec brio toute l'ambivalence du problème lié au contrôle de la population : d'un côté l'objectivité et de l'autre le passionnel. 
    Ce monstre va pourtant évoluer dans notre esprit grâce au point de vue de Hunt Morgan, l'enfant en question, lorsque celui-ci prend la parole à la moitié du récit. Auparavant, c'est Franklin Bond qui nous narre de façon très factuelle ce qu'il se passe à Kraftsville. Il est, lui aussi, un personnage captivant. Parangon de l'américain bien-pensant, chrétien et démocrate, il devient collaborateur par la force des choses pour protéger son peuple. Une sorte de Pétain en somme dans la France occupée. A ceci près que d'un autre côté, il met sur pied une résistance à l'envahisseur...qu'il finit par apprécier. C'est encore là l'un des nombreux paradoxes du roman qui rend pourtant justice à un sentiment très humain : le respect. Tout comme Franklin, on finit par respecter le parcours d'Arslan, sa vision, son inflexibilité, ses sacrifices. 

    Voila ce qui met certainement le plus mal à l'aise dans l'oeuvre....au moins jusqu'au récit de Hunt Morgan.
    Ici, Engh change radicalement de ton. Hunt est un enfant brisé, condamné à l'âge adulte avant l'heure, chosifié par Arslan et, finalement, poète discret qui tombe éperdument amoureux du monstre qui l'a détruit. Un syndrome de Stockholm classique mais traité avec une dextérité remarquable qui ne tombe jamais dans le voyeurisme. Tout est sous-entendu dans le récit d'Hunt. Il rajoute encore au trouble du lecteur qui finit même par aimer d'une drôle de manière Arslan. Le monstre devient un mal nécessaire et, par les yeux d'Hunt, un modèle malsain. Tout est fait dans cette partie pour nous mettre mal à l'aise. L'attachement qu'éprouve Hunt fait mal tant il parait déplacé, puis l'on comprend. Lentement, insidieusement, on comprend ce que peut ressentir Hunt. 
    Pourtant, comme lui, on n'oublie pas. Comme une petite plaie au fond du palais que l'on viendrait fouiller avec la langue encore et encore. Sa partie de chasse finale, métaphorique de bout en bout, montre avec une élégance rare l'ambivalence qui habite Hunt. Comment il voudrait tuer celui qui lui a tout volé mais s'en trouve, dans le réel, totalement incapable. 
    Hunt finit par être ce qu'Arslan voulait : un bon petit chien savant. Un petit soldat tordu qui ne retrouvera jamais sa force d'origine.

    Reste alors le dernier élément polémique d'Arslan, surtout vis-à-vis de son lectorat américain des années 70.
    Engh ne choisit pas Krasftsville sans arrière-pensée. Ce petit village américain moderne et paisible, où tout le monde est bon va s'affirmer comme un laboratoire écœurant où l'humanité se révèle dans ce qu'elle a de plus abjecte. Les beaux citoyens modernes s'avèrent rapidement des traîtres, des lâches, des bêtes. L'image de Hunt chassé par sa propre famille en sera l'un des meilleurs exemples, tout comme les trois bons villageois qui tentent de lyncher ce même Hunt, forcément coupable. Il faut lyncher les traîtres mon bon monsieur, surtout à trois contre un, armé et quand il n'y a plus de risque à le faire. Arslan a parfois un arrière-goût de Libération.
    Cette peinture au vitriol d'une ville américaine traditionnelle qui transforme le citoyen lambda en hypocrite cruel vient au final appuyer la thèse d'Arslan : l'humanité n'est qu'abjection derrière un vernis de conventions. 
    Ce qui fait qu'à l'arrivée, bien au-delà de son postulat de départ, Arslan crée un malaise quasi-total.
    Et si ce monstre n'était en fait que le juste châtiment pour l'existence écœurante que nous menons ?
    Et si ce monstre était la meilleure chose qui puisse arriver à notre planète ?

    Voilà pourquoi il faut se garder de juger hâtivement le roman de Mary Jane Engh. Roman boiteux certainement mais roman pétri d'intelligence avant-tout. Audacieux jusqu'au bout dans les réflexions qu'il amène et dérangeant dès que l'on creuse un peu trop loin. Arslan sera très certainement un échec commercial, on en est d'ailleurs désolé d'avance pour Gilles Dumay et son excellente collection, mais c'est un succès intellectuel de tous les instants. Le genre de roman qui met l'esprit en ébullition.

    Note : 8/10

     

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  • Commentaires

    1
    Vendredi 15 Juillet 2016 à 09:45

    Une critique intéressante et argumentée. Merci.

    Cela dit si je peux me permettre (et sans malice), il ne s'agit pas de "suspension consentie de crédulité" mais plutôt de suspension volontaire de l'incrédulité.

    C'est son incrédulité que l'on suspend, on devient dès lors plus crédule, c'est-à-dire plus réceptif à l'incroyable.  

    [-_ô]

     

    2
    Vendredi 15 Juillet 2016 à 14:20

    En effet, très juste Artemus et je te remercie de corriger ma coquille !

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