• [Critique] Beasts of No Nation

    [Critique] Beasts of No Nation

    Prix Marcello-Mastroianni du meilleur espoir pour Abraham Attah à la Mostra de Venise 2015
    Meilleur espoir pour Abraham Attah au National Board of Review Awards 2015 

    Il est faux de croire que l’événement Netflix de l'année était Daredevil ou Jessica Jones. Le véritable événement en 2015 sur Netflix, c'est l'acquisition pour une somme impressionnante (douze millions de dollars) des droits de diffusion du film Beasts of No Nation, en faisant de facto le premier film d'envergure sponsorisé par une plate-forme dématérialisée. Un avantage et à la fois un gros handicap puisque le film n'a certainement pas eu le succès qu'il aurait pu avoir avec une diffusion normale. De même, aucune nomination aux oscars n'est tombée pour lui (on y reviendra d'ailleurs), donnant un peu l'impression que le rachat par Netflix ne fut pas tant une bonne idée que cela. Pourtant, le film de l'américain Cary Joji Fukunaga a de quoi mériter toute notre attention. D'une part parce qu'il s'intéresse à un sujet hautement sensible, et d'autre part parce qu'il rassemble deux acteurs remarquables : Idris Elba et Abraham Attah. Retour sur un oublié de l'année 2015.

    Quelque part en Afrique de l'Ouest, Agu écoule une vie paisible aux côtés de son grand frère et du reste de sa famille. Résidant dans une zone tampon entre l'armée régulière et les rebelles, le petit garçon voit rapidement sa vie basculer lorsqu'un énième coup d'Etat met le feux aux poudres donnant les pleins pouvoirs à la junte militaire. Fuyant l'horreur des combats et des exécutions sommaires, Agu tombe sur une brigade rebelle terrée au milieu de la forêt. Embrigadé par le charismatique et belliqueux Commandant, il va devenir l'un des nombreux enfants-soldats du conflit, drogué à la brown-brown et déshumanisé par les pratiques sadiques des soldats qui l'entourent. Beasts of No Nation n'est pas un simple film de guerre. Il est le récit initiatique infiniment noir d'un enfant qui découvre la guerre de la façon la plus brutale qui soit. Alors que l'on pourrait penser que le long-métrage allait édulcorer son propos et présenter un récit trop timoré, Cary Fukunaga tranche dans le vif. 

    Si Beasts of No Nation dure, tout de même, deux heures et quart, c'est parce qu'il affiche la volonté de montrer quelque chose de complet sur un sujet vaste et épineux : celui de la guerre en Afrique Noire et de l'emploi des enfants-soldats. Cary Fukunaga avait déjà ébahi son monde en tant que réalisateur de la première saison de True Detective, il récidive avec cette histoire filmée de main de maître. Capturant ce qui fait l'essence des nombreux conflits dans cette région du monde et en figeant son résultat sur la pellicule, l'américain tape à la fois fort et juste. Mentionnons immédiatement un des plus grands mérites du film, qui n'a peut-être l'air de rien dit comme ça mais qui a toute son importance : il n'y a aucun personnage blanc. Alors qu'Hollywood tente toujours d'en immiscer un ou deux (voyez Hotel Rwanda ou Blood Diamond), tout repose ici sur un casting d'acteurs noirs, donnant enfin toute latitude à ceux-ci de briller et de raconter avec authenticité leur histoire. Le jeune Abraham Attah, jusqu'ici rigoureusement inconnu, en est la preuve éclatante. Interprétant Agu avec une justesse qui impose le respect, l'enfant joue des scènes d'une extrême difficulté sans jamais faillir. Il en va de même pour le vétéran Idris Elba dans le rôle du Commandant, un rôle taillé sur mesure et qu'il endosse avec un naturel presque effrayant. Ne voir aucun de ces deux acteurs nommés pour les oscars a de quoi alimenter la polémique actuelle. Comment peut-on purement et simplement ignorer leur prestation ?

    Mais revenons au film en lui-même. Malgré une longueur certainement un peu trop importante, Beasts of No Nation s'impose rapidement comme une grande réussite qui ne s'interdit rien. Cary Fukunaga montre la lente descente aux enfers d'Agu et confronte le spectateur à l'horreur de sa métamorphose en machine à tuer. En gommant progressivement l'innocence du gamin, le réalisateur montre la déshumanisation et la perte de l’innocence avec une brutalité peu commune. La scène où Agu est initié au meurtre à la machette par le Commandant est très certainement l'une des séquences les plus bouleversantes et les plus répugnantes de cette année cinéma. Sans sombrer dans un pathos forcément malvenu, Fukunaga décrit comment les enfants sont détruits par les soldats sans âme qui s'affrontent en Afrique. Il montre tout simplement l'abjection humaine et les horreurs de la guerre dans leur aspect premier. La double-relation entre le Commandant et Agu d'une part, et Agu et Strika de l'autre, permet au film de développer plusieurs axes de réflexion. Le charisme formidable du leader des rebelles, son sens inné de la manipulation et son recyclage de rites tribaux finissent par écraser la personnalité du jeune Agu, par le piéger. C'est le caractère impressionnable de l'enfant dans une période de sa vie où il n'est pas encore constitué sur le plan psychologique et moral qui en fait une proie de choix. Pourtant, il subsiste toujours une minuscule part d'humanité en eux, une part dû à leur passé, à leur défunte famille, le rapprochement entre Strika et Agu le démontrant avec brio.

    Plus encore qu'une charge violente contre l'existence d'enfant-soldats, Beasts of No Nations tente de montrer l'engrenage sans fin des divers conflits à travers l'Afrique. L'avidité et la soif de pouvoir finissent par attirer des chefs de guerre sans aucune once de moralité. Rajoutez à cela que la population est tellement miséreuse et désespérée qu'elle est prête à tout pour changer la donne, et vous obtenez une poudrière qui ne cesse de s'embraser. Le parcours du Commandant et d'Agu finit dans le pathétique, dans une sorte de guerre de tranchée incongrue où la maladie ronge les corps et les esprits. Le problème pourtant persiste. Tellement imprégné par la guerre qu'ils ne connaissent que cela, les enfants et adolescents ont un mal fou à retourner à une vie civile tout sauf normale de leur point de vue...n'aspirant de nouveau qu'à la guerre. L'intelligence d'écriture de Beasts of No Nation brille particulièrement en fin de métrage lorsque Agu refuse de parler de ce qu'il a vu ou de ce qu'il a fait. Finalement, devant une telle somme d'horreurs, il vaut certainement mieux oublier et enterrer très profondément la bête immonde.

    Bien que largement promu par Netflix, Beasts of No Nation reste malheureusement injustement méconnu. Une injustice devant l'excellent travail de Cary Fukunaga qui tente de plonger sans compromission dans l'horreur et de montrer le calvaire des enfants-soldats. Récit d'une grande noirceur mis en scène avec talent et porté par deux acteurs formidables, Beasts of No Nation mérite toute votre attention.

    Note : 8,5/10

    Meilleure scène : Le meurtre à la machette / L'assaut en ville dans un appartement

     

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