• [Critique] Block 109

    [Critique] Block 109


    En cette année 1953, l'Allemagne du IIIème Reich domine l'Europe. Après l'assassinat d'Hitler et la prise de pouvoir d'Himmler, les nazis ont fini par vaincre les Américains et les Anglais grâce à une pluie nucléaire. Emmenés par Reinhardt Heydrich, les SS règnent d'une main de fer sur l'Allemagne. De son côté, après avoir dirigé le Nouvel Ordre Teutonique, Zytek se voit attribuer le titre de Président du Grand Conseil du IIIème Reich. Pourtant, en entrant en guerre contre leur ex-allié soviétique en 1944, les Allemands se trouvent confrontés à un adversaire de taille. Malgré tous leurs efforts, les S.S et la Wehrmacht perdent pied et doivent céder face à l'Armée Rouge. Devant Marienburg, l'armée germanique mène un âpre combat qui semble pourtant perdu d'avance. Acculé, Zytek envisage l'emploi d'une arme ultime : un virus mortel. Pour les soldats du sergent Steiner, parmi les ruines de Marienburg, le crépuscule des dieux s'apprête à tomber.


    Ayant fait grand bruit sur la toile depuis le festival d'Angoulême, Block 109 ne cesse d'engranger les éloges. Mais qu'est-ce que Block 109 ? C'est une bande dessinée de 200 pages arborant un format comics à l'américaine et le résultat du travail de deux français, Ronan Toulhoat et Vincent Brugeas. Publiée par les éditions Akiléos, cette uchronie sur la seconde guerre mondiale constitue la base d'une série de projets dans le même univers tel que le récent Etoile rouge. Découvrons ensemble si ce Block 109 mérite une telle aura...

    L'histoire de Block 109 entrecroise deux arcs scénaristiques. Le premier fait la part belle aux combats et batailles de ce passé cauchemardesque en accompagnant le sergent Steiner et ses hommes sur le front. Le second se recentre sur Berlin et les enjeux politiques entre Zytek, Heydrich et le reste du gouvernement nazi en place. Au sein de cet "avenir alternatif" où le IIIème Reich règne en maître, on sent des influences telles que le fameux Fatherland d'Harris ou le maître du Haut Château de Dick. Le point de divergence historique s'avère tout à fait acceptable, l'assassinat d'Hitler ayant échoué à plusieurs reprises dans la réalité et l'entourage de celui-ci étant assez avide de pouvoir pour prendre sa place. Le reste de l'entreprise apporte d'abord un certain réalisme avec l'accession au pouvoir d'Himmler ou des éléments plus subtils comme le design des véhicules avec la présence du char Tiger I ou de dérivés du populaire T-34 russe. La même chose se ressent dans l'évolution de l'aviation où l'on retrouve certaines lignes du Me 262, un avion à propulsion allemand qui a réellement existé à l'état de prototype. Mais rapidement, les compères plongent dans l'uchronie débridée et décomplexée en faisant intervenir des exosquelettes ou les très réussis Sibériens. Si le récit y perd en crédibilité, il y gagne en plaisir laissant libre cours aux fantasmes guerriers. Puisque nous sommes bel et bien dans un monde de guerre, de guerre totale entre les blocs soviétique et allemand pour être exact, l'atmosphère reste pesante, d'autant plus qu'on adopte le point de vue pas forcément commode des nazis. Ce refus du manichéisme d'emblée permet à l'histoire d'aller vers quelques idées très intéressantes : qui soutenir entre l'armée rouge soviétique et l'armée nazie allemande ? Le choix s'avère aussi improbable qu'impossible.

    En ayant posé ce cadre, les auteurs tentent d'introduire plusieurs personnages clés dont notamment Zytek et Heydrich. De ce point de vue, la réussite est manifeste. Le problème s'avère être les seconds rôles plutôt minces en terme d'épaisseur psychologique. On n'aura qu'une rapide ébauche des soldats allemands sans jamais pouvoir véritablement s'y attacher. Ce léger bémol peut vite s'oublier grâce à la justesse du scénario et à son intelligence. Le dilemme moral au centre de la BD ainsi que les rebondissements du récit sont assez bien amenés et exploités pour ne jamais ennuyer le lecteur. Tout s'enchaîne vite, peut-être même trop, tant on aimerait en savoir plus sur ce monde terrifiant. Autre excellente trouvaille, le virus lui-même. En imaginant un agent pathogène qui s'attaquerait à l'homme pour en faire des monstres dégénérés, les auteurs français ajoutent une bonne dose de fantastique pleinement assumée qui fait plaisir à lire et à voir. Trop rares sont les œuvres uchroniques à pousser le jeu jusqu'au bout et Block 109 assure de ce côté. Comme déjà mentionné, on y retrouve également des inventions étonnantes comme ce Goliath d'acier allemand, le Panzermann. Dans la même veine, les troupes de Sibériens forment un joyeux délire à mi-chemin entre Wolverine et le soldat russe endurci. On ne peut qu'apprécier cette prise de risque dans ce qui semblait un banal récit guerrier.

    Hormis ce point, il faut citer l'intelligence du scénario qui bascule en même temps que les personnages d'une apocalypse totale à une certaine "renaissance". Pourtant, le happy-end ne sera pas si heureux qu'il en a l'air. En cela, on se félicite de ne pas voir la facilité l'emporter. Le choix moral qui résulte de cet épilogue permet au lecteur de choisir en fonction de sa propre perception des choses. Mais si les amateurs de récit exigeant seront comblés, les aficionados de batailles le seront tout autant puisque les combats à Marienburg, Berlin ou dans le métro laisseront quelques belles pages de fureur guerrière à vivre. Disons le clairement, le plus gros atout de Block 109 réside dans ses planches. Sous le trait de Ronan Toulhoat, l'acte final de la guerre russo-allemande prend une envergure crépusculaire. Avec un style graphique glacial, rude et aux limites floues, l'œuvre trouve un cachet tout particulier et des plus exquis. La colorisation qui fait la part belle aux tons ocres et - d'une manière générale - sombres tout en prenant soin d'épargner la couleur pour des raisons bien précises, figure comme une autre réussite.

    Vincent Brugeas et Ronan Toulhoat méritent franchement un chaleureux accueil dans le monde de la bande dessinée et de l'imaginaire français plus largement. Avec cette œuvre uchronique de quelques 200 pages, les deux français livrent aux amoureux de cette époque troublée un récit dense et sans concession. Magnifié par ses superbes planches et ne se laissant pas enfermer dans un registre précis, Block 109 fait figure de totale réussite... ou presque : on en veut plus !

    Note : 9/10

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