• [Critique] Cérès et Vesta

    [Critique] Cérès et Vesta

     Lentement, mais sûrement, la collection Une Heure-Lumière des éditions du Bélial creuse son trou dans le monde de l'imaginaire. Dernier né de celle-ci, Cérès et Vesta de Greg Egan voit le retour de l’écrivain australien que l'on avait pas lu depuis la parution de Zendegi en 2010 toujours chez le Bélial qui, on le sait, affectionne tout particulièrement cet auteur. Considéré par beaucoup comme l'un des piliers de la science-fiction moderne, Egan est surtout connu en France pour son talent de nouvelliste. Il était donc logique de le retrouver dans cette collection consacrée aux textes courts (ou novella) aux côtés d'autres ténors comme Ken Liu ou Vernor Vinge. De plus en plus engagé politiquement ces derniers temps, l'australien livre encore une fois un texte très actuel.

    Cette fois, Egan situe son action dans un futur où les hommes ont colonisé deux astéroïdes, Cérès et Vesta qui, de ce fait, se retrouvent dépendants l'un de l'autre par leur échange de roche et de glace. Considérés comme deux "états" distincts, les astéroïdes disposent donc de deux visions différentes de la politique et du sens moral. Sur Vesta, une polémique fait rage contre les Sivadiers, accusés d'avoir exploité les colons de jadis en se servant de la propriété intellectuelle pour faire main basse sur certaines ressources. Exhumant cette histoire, Denison et son manifeste créent un mouvement de mécontentement parmi la population qui finit par se transformer en authentique ségrégation. Obligés de fuir Vesta, les Sivadiers trouvent refuge sur Cérès où Anna, directrice du port spatial, apprend leur histoire et s'implique dans leur sauvetage. Parmi ces rescapés, Olivier, va lui raconter l'histoire de Camille, médecin de Vesta devenu du jour au lendemain un Parasite aux yeux des autres. 

    Les fans de la première heure de Greg Egan le savent déjà mais celui-ci souffre d'un défaut récurrent : la froideur de ses textes. Cela s'explique principalement par les affinités de l'auteur pour le versant Hard-SF du genre et de ce fait par le style très clinique qui en découle. Si cela ne pose que peu de problèmes dans la plupart de ses textes, il faut avouer que Cérès et Vesta souffre particulièrement de ce défaut récurrent. En se penchant sur le triste sort d'une communauté progressivement ramenée à un rang de nuisibles, considérée rapidement comme d'authentiques parasites (avec la déshumanisation que cela sous-entend), Egan aborde un sujet qui pourrait être poignant. Sauf qu'il l'est beaucoup moins qu'il ne devrait l'être du fait du caractère très détaché de son écriture. Pour faire simple, il manque la dimension humaine d'un Ken Liu à Cérès et Vesta, celle qui vous prend aux tripes et vous serre le cœur.

    Pour autant, la novella doit-elle être considérée comme ratée ? Certainement pas.
    En effet, Egan conjugue son génie scientifique, en prenant comme toile de fond deux astéroïdes creusés et aménagés pour devenir habitables, et son engagement politique qui fait mouche dans une époque où nous semblons en avoir cruellement besoin.Il faut comprendre que Cérès et Vesta n'a pas l'ambition du vertige scientifique procuré par un grand nombre de textes d'Egan, mais bien de secouer son lecteur en abordant certains sujets brûlants. En prenant les Sivadiers, l'Australien ratisse large. On pense évidemment à la persécutions des juifs (d'autant plus que le statut de soi-disant privilégiés dans la société Vestienne fait fortement penser à l'argumentation nazi) mais également à d'autres racismes et horreurs plus modernes. L'apartheid sud-africain, la décimation du peuple aborigène ou même, dans un sens plus large, la lente montée du racisme ordinaire dans le monde occidental. Car non seulement Egan évoque la persécution d'une communauté mais également sa fuite (et donc l’immigration) vers Cérès. En adoptant consciemment une position progressiste et, disons-le carrément, humaniste quant à la réaction des autorités de Cérès, l'australien affirme clairement ses positions. Loin d'être simpliste à cet égard, il explique également comment ce parti-pris peut se retrouver face à des choix cornéliens, surtout lorsque l'enjeu s'avère élevé aussi bien moralement qu'humainement. Il en coûtera énormément à Anna en ce sens. 

    C'est donc cette dimension politique qui sauve le texte. On voudrait éprouver de l'empathie pour les Sivadiers, mais celle-ci n'est jamais aussi forte qu'elle devrait l'être, Egan a du mal à se détacher de son point de vue analytique. D'un autre côté, cela lui permet d'aller bien plus loin dans ses réflexions politiques en parlant du bien-fondé de la propriété intellectuelle, des dangers du révisionnisme et de la manipulation de masse. Ce qui perturbe véritablement dans Cérès et Vesta, c'est la terrible proximité avec notre monde actuel. L'action a beau prendre place sur deux astéroïdes, cela pourrait aussi bien être à côté de chez nous...A cet égard, la novella mérite certainement qu'on s'attarde dessus. Elle démontre avec brio que la haine engendre la haine, que l'escalade qui en résulte mène à l'horreur. L'histoire nous l'a montré. Malheureusement, celle-ci a une fâcheuse tendance à se répéter. C'est pourquoi Cérès et Vesta trouve toute son importance. 

    Moins convaincante que les dernières parutions de la collection Une Heure-Lumière (mais Ken Liu a placé la barre terriblement haut), Cérès et Vesta montre une facette plus engagée de l'auteur australien et moins hard-science que d'habitude. Si la froideur du texte n'aide pas à l'empathie du lecteur, son intelligence rappelle que Greg Egan reste un auteur qui compte. Tout en offrant un texte accessible au plus grand nombre, l'Australien pose des questions essentielles dans une époque qui en a grandement besoin.

      

    Note : 7/10

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