• [Critique] Charognards

    [Critique] Charognards

     

    Tout commence par quelques corbeaux. Ou quelques freux. Ou bien était-ce des corneilles ?
    Ils étaient sur la route, là, en plein milieu, déchiquetant un cadavre à peine putréfié. 
    Tout commence ainsi, par des volatiles sur des lignes téléphoniques et des toits, sur des bancs publics et des abris de jardins.
    Peu à peu, les choses se mettent à changer en ville. Imperceptiblement, presque invisibles. Envahie par les charognards qui caquettent, guettent et harcèlent. L'atmosphère devient pesante, huileuse mais aucun média ne s'en fait l'écho. Personne, en dehors des habitants de la petite ville, ne s'en préoccupe. 
    Un homme se met alors à écrire fiévreusement. Il faut consigner tout ça. Graver ce qui arrive. La fin d'une ville, d'un mode de vie, d'une certaine tranquillité. La fin d'un monde ? 
    Barricadé chez lui, cet homme contemple la fin. Les nuées de charognards augmentent de jour en jour, des corps sont retrouvés, le ciel lui-même devient inquiétant. 
    Un fusil.
    Une chambre d'enfant.
    Des corbeaux.
    Des mots.
    La fin.

    C'est à peu près ainsi que l'on pourra le mieux décrire ce très étrange premier roman signé par le français Stéphane Vanderhaeghe, maître de conférences à Paris VIII. Offert par Quidam Editeur dans un écrin magnifique (le soin apporté à l'édition ainsi que le jeu constant avec les mots et les couleurs au sein de l'objet-livre forcent le respect), Charognards ne fait ni dans la facilité ni dans le déjà-vu. On pourra tout de même citer quelques influences notamment pour le préambule qui convoque le style abrupt d'un Enig le Marcheur ou le premier chapitre de La Voix du Feu, ou encore l'ombre planante d'un Volodine pour la noirceur et la perte des repères, sans oublier un arrière-goût de Maison des Feuilles. Seulement voilà, Charognards a la bonne idée de trouver sa propre voix et son propre univers. Du coup, ce premier roman a de quoi détonner dans la rentrée littéraire encore toute chaude. Volontairement cryptique par moments, Charognards nous embarque dans la tête d'un narrateur peu fiable. Ce qui est certain par contre, c'est que Stéphane Vanderhaeghe aime Les Oiseaux, non seulement l'illustre film, mais aussi les volatiles inquiétants que l'on croise au quotidien.
    Méfiez-vous, après cette lecture, vous ne regarderez plus les corbeaux de la même manière.

    Commençons par le préambule. De façon surprenante, Charognards débute sur une préface écrite dans une langue d'une grande étrangeté, sorte de proto-langage bâtard où l'on recolle les morceaux avec attention. Cette introduction nous présente en réalité le manuscrit qui suit - c'est-à-dire le gros du roman - en nous avertissant qu'il s'agit d'un document mis à jour par des archéologues tentant de trouver des traces d'une humanité désormais disparue. Du coup, le lecteur se voit mis en garde à l'encontre de ce texte qui relate à la fois les derniers jours des hommes tels qu'ils vivaient auparavant mais qui a également été rudement endommagé par le temps (de larges morceaux manquent à l'appel). En quelques pages à peine, Stéphane Vanderhaeghe impressionne et impose sa marque. Ce passage court mais intense donne le ton quand à l'envie de l'auteur de triturer la langue française et les mots eux-mêmes. Cependant, on ne peut s'empêcher de penser que l'on va lire un récit apocalyptique de plus et que le français nous offre un énième récit science-fictif. Sauf que rien ne pourrait être plus faux.

    Le reste de Charognards nous est raconté par un narrateur masculin jamais nommé. Avec des entrées aussi simples que Mardi, Mercredi, Demain, Hier... , le lecteur suit une sorte de journal intime qui finit par ne plus en être un du tout. Le roman s'amuse en effet à constamment changer, évoluer, à l'instar du monde noir et inquiétant entourant le narrateur. Dans une langue épurée, pour ne pas dire étrillée, où les pronoms n'ont plus droit de citer dans un premier temps, on nous décrit une ville envahie par des nuées d'oiseaux et comment, à la surprise générale, le monde extérieur ignore tout de la catastrophe et de l'invasion en cours. Empruntant des chemins détournés, l'auteur du manuscrit nous décrit la lente déliquescence de la ville, des habitants, de sa famille et...de lui-même. Du coup, ce qui partait sur les bases d'un récit de science-fiction devient un drame noir où la psychologie prend une place prépondérante. Où l'horreur s'immisce doucement au gré des pages. Pour finir par tout noyer.

    Stéphane Vanderhaeghe décide de jouer avec le lecteur. Comme Danielewski dans le Maison des Feuilles, il jongle avec la typographie, dispose les phrases à sa guise, oublie des lettres, efface des passages entiers. Grâce à sa plume acérée, il fait pénétrer le lecteur dans la tête du narrateur. Le problème c'est que celui-ci semble être tout sauf fiable. Plus le récit avance et plus la folie suinte avec ostentation de son récit. On perd rapidement tout repère et seuls les jours nous raccrochent à un semblant de réalité. Avant qu'ils ne disparaissent eux aussi... Stéphane Vanderhaeghe pousse le concept de fin du monde dans ses retranchements puisqu'il fait progressivement disparaître toute chose purement et simplement...jusqu'au langage lui-même. En adoptant un style obsessif et obsédant où des leitmotivs à la Palahniuk se répètent toujours un peu plus, il dissèque l'esprit tourmenté et inquiétant de son narrateur. Il décrit avec mille détails l'effondrement d'un esprit plus encore que l'effritement d'une communauté. 

    L'auteur laisse volontairement un certain nombre de zones d'ombres pour ajouter au mystère de l'invasion qui semble détruire le narrateur de l'intérieur. Plus loin encore, Charognards cherche à faire correspondre les pensées envahissantes d'un homme sombrant dans la folie à l'invasion de corvidés que subit la ville. Bien vite, on est totalement perdu quant à savoir si ce que nous raconte le narrateur a vraiment lieu autre part que dans sa tête. Des indices sont pourtant là, nous pointant du doigt que tout ça est bien réel...A moins que. Le talent insolent de Stéphane Vanderhaeghe pour brouiller les pistes opère à merveille, nous faisant oublier qu'il s'agit là d'un premier roman. La maîtrise du sujet et la foultitude d'idées finissent par nous submerger...avec une joie non dissimulée. Charognards nous perd dans l'apocalypse, nous fait douter, va même jusqu'à s'auto-analyser au sujet de cette sourde menace incarnée par les charognards à l'extérieur de la maison-prison. 

    Mais là où le roman laisse pantois, c'est lorsque Stéphane Vanderhaeghe joue avec le thème de la religion. De victime à prophète, le narrateur finit par parler de lui à la deuxième personne du singulier. Avec cette chape de plomb pesant sur le récit, Charognards titille le thème de la divinité et de la prophétie, devenant mystique. Le français délaisse le cadavre du curé de la paroisse pour ressusciter une nouvelle croyance dérangeante et carnivore dans la tête même de son narrateur devenu lui-même charognard. Délire schizophrénique ? Véritable éveil d'un nouvel ordre ? Rien n'est clair, tout est laissé au jugement du lecteur. Dans ce tourbillon d'ailes noirs, on en vient même à remettre en question l'étrange préambule que l'on a lu auparavant. Et s'il s'agissait d'un faux de la part du narrateur ? Peut-être n'y a-t-il jamais eu d'apocalypse ? Ou peut-être que bientôt des chiens se rassembleront autour du feu pour écouter le récit mythologique des derniers hommes...

    Charognards déborde de plumes, de noirceur, de folie. Stéphane Vanderhaeghe cisèle le moindre mot, le transforme, le transmute. Son apocalypse n'en est surement pas une. A moins que tout cela soit fini depuis longtemps. Ce (très) impressionnant premier roman finit par se débarrasser des étiquettes de genre et par inventer sa propre fin du monde. Une expérience sans concession où l'horreur le dispute à la folie.
    A ne pas manquer donc.

    Note : 8.5/10

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  • Commentaires

    1
    Mardi 20 Octobre 2015 à 15:57
    Ahhh j'hésite ma Pàl deborde. Le compte est à sec :/
    Je suis pas certainede résister s'il croisse mon chemin...
    2
    Valeena
    Mardi 20 Octobre 2015 à 21:29

    Tout pareil, sauf que mon compte n'étant pas à sec, vais pas résister plus de quelques minutes^^

    3
    Mardi 20 Octobre 2015 à 22:57

    Désolé pour vos comptes en banque !

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