• [Critique] Chelli

    [Critique] Chelli


    Récemment, Mommy de Xavier Dolan a secoué son monde en traitant de manière magistrale un handicap lourd pour l'entourage familial : L'hyperactivité. Loin de la mise en scène exubérante du canadien, Chelli exploite un thème similaire. Premier film de l'israélien Asaf Korman, le long-métrage nous parle de la façon pour une jeune femme de gérer son existence alors qu'elle doit assurer le quotidien de sa sœur handicapée. Sorti en catimini sous nos latitudes, Chelli mérite pourtant que l'on s'y attarde quelques minutes malgré l'immense déception qu'avait constitué un autre film israélien récent, L'institutrice


    Chelli exerce comme surveillante dans un lycée. Si elle travaille au milieu des adolescents, à la fin de la journée elle rentre dans son modeste appartement pour retrouver Gabby, sa sœur. Leur mère ne voulant plus s'en occuper, il incombe à Chelli de surveiller Gabby et de l'aider au quotidien. Très lourdement handicapée, la jeune femme a de plus en plus de mal à supporter l'absence de Chelli la journée. A contrecœur, celle-ci envisage se placer Gabby dans une institution...jusqu'au jour où un nouveau venu au lycée entre dans sa vie. Zohar tombe rapidement amoureux de Chelli mais ne sait encore que peu de choses de sa vie. Il va bien vite découvrir que s'il désire construire un avenir avec celle qu'il aime, il devra composer avec l'omniprésence de sa sœur.

    Film discret, Chelli n'en reste pas moins tout à fait intéressant. Prenant le contre-pied du clinquant Mommy, Korman installe tranquillement ses deux personnages principaux et filme crûment leur quotidien. En quelques scènes, on comprend que Chelli est prisonnière de la charge que représente sa sœur mais également que leur relation reste unique envers et contre tout. Korman dépeint avec un réalisme touchant l'amour inconditionnel que porte Chelli à Gabby et comment celle-ci, entre les brumes de son handicap mental, lui rend son amour. Heureusement, tout le film ne se fonde pas sur cette démonstration de sacrifice familial. Chelli a l'intelligence de partir sur des terrains peu exploités à propos du handicap. L'israélien s’échine à présenter Gabby non pas comme une handicapée incapable du moindre acte quotidien mais bien comme une personne qui, bien que diminuée, reste humaine, avec ses pulsions et ses désirs, ses colères et ses joies. Certains passages - comme ceux autour de la sexualité - mettent dans un certain embarras, à l'image de la réaction de Chelli elle-même. Cette dernière change peu à peu de visage quand Korman installe son second axe de réflexion. Et si, finalement, la personne la plus dépendante de cette relation n'était pas celle que l'on croit ? C'est là tout le nœud du problème posé par le long-métrage.

    Chelli transfigure lentement la relation de départ et Korman joue sur cet échange en utilisant la présence de Zohar comme catalyseur. Le long-métrage explique comment adopter un rôle de soignant à plein-temps peut devenir un véritable besoin pour construire sa propre identité. C'est précisément là que Chelli touche juste. D'autant plus juste qu'il bénéficie du jeu d'acteur extraordinaire des deux femmes fortes du récit. Dana Ivgy et Liron Ben-Shlush assurent l'essentiel de l'intrigue grâce à leur incontestable talent. La seconde bluffe encore davantage, tellement impliquée à jouer Gabby que l'on oublie totalement l'actrice derrière. Une grande prestation. L'autre versant de Chelli reste la place de l'amour dans une relation si cadenassée. La façon dont Zohar s'immisce dans le quotidien des deux jeunes femmes réussit à briser le fragile équilibre mis en place par le film tout en mettant en exergue la tragique dépendance de Chelli à l'égard d'un rôle que la vie lui a imposé. Le point de vue différent de Zohar devient à ce point prégnant qu'à un certain moment l'intrigue bascule et que le rideau tombe, montrant la vraie faiblesse de Chelli, cette peur viscérale de perdre une relation fusionnelle qui a défini toute son existence jusqu'ici.

    Pour finir, Chelli montre de grandes qualités de réalisation. Korman sait faire oublier la présence de sa caméra pour capturer au mieux les instants intimes d'une vie ordinaire. Ou presque. Même si l'israélien ne laisse pas un souvenir impérissable dans les mémoires rien que par sa mise en scène, sa sobriété honore le récit. Il évite le piège du mélo facile et touche surtout à un instant de pure grâce lorsque Chelli réalise sa double-erreur en fin de métrage. Intense moment d'émotion qui permet de boucler la boucle en mettant en évidence ce que le récit cherchait à prouver depuis le début : l'individualité se construit coûte que coûte et une personne ne peut se définir par les relations qu'elle établit au cours de son existence. Chelli  - comme Gabby - est une femme avant d'être une sœur, le plus grand défi de son histoire reste de savoir se redéfinir. 

    Tout à fait inattendu, Chelli fait partie de ces petits films indépendants qui méritent une plus large visibilité. Grâce au talent indéniable de ses deux actrices, le long-métrage d'Asaf Korman peut développer en toute quiétude un nouvel angle d'approche centré sur le handicap mental. Une belle réussite que l'on vous recommande chaudement.

    Note : 8/10

    Meilleure scène : La réunion avec les autres personnes handicapés dans l'appartement

     


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