• [Critique] Citoyens Clandestins

    [Critique] Citoyens Clandestins 

    Grand Prix de littérature policière 2007 

     Après deux romans remarqués dans le milieu, Les Fous d’Avril et Lignes de Sang, DOA (acronyme pour Dead on Arrival) se lance dans son roman le plus ambitieux et le plus conséquent. Sous le titre énigmatique et intriguant de Citoyens Clandestins ainsi que du masque à gaz de la couverture se cache un récit de plus de 700 pages (!!) qui joue à cache-cache entre l’Histoire avec un grand H et la petite, celle de personnages fictifs qui se débattent dans un imbroglio d’espionnage sans concession. Le cadre ? Les évènements du 11 Septembre, avant, et surtout après, dans une France entre les quartiers chics de Paris et des banlieues gangrénées par l’islamisme.

    Ancien parachutiste de marine, DOA se met en tête de nous raconter une intrigue policière qui tient autant du thriller d’espionnage que de la peinture socio-politique. Nous voici plongés aux côtés de plusieurs personnages qu’on ne citera évidemment pas tous (un index bienvenu en fin d’ouvrage nous aide à nous y retrouver). Karim tout d’abord, agent infiltré dans le quartier où la mosquée Poincaré dominée par des islamistes recrute à tour de bras. Amel ensuite, apprentie-journaliste ambitieuse mais naïve. Jean-Loup Servier également, financier propre sur lui qui se retrouve embarqué dans une affaire qui ne le concerne en rien et…Lynx.

    Commençons là notre critique de Citoyens Clandestins. Lynx ouvre le roman dans une scène d’assassinat bluffante. Non seulement parce que DOA met immédiatement sa plume claire et talentueuse au service de son action, mais également par son authenticité. On se rend immédiatement compte que le bonhomme connaît son affaire et, du coup, tout devient rapidement passionnant même pour le plus néophyte des lecteurs. Citoyens Clandestins affine ensuite cet atout majeur. Tout est crédible, tout est diablement crédible. Non seulement le cadre posé, les personnages et les tenants de l’intrigue mais aussi et surtout les saillies politiques et sociales. Non, Citoyens Clandestins n’est pas un livre de droite…ni de gauche. C’est un livre qui ausculte, dissèque avec patience et dissémine sa pensée sur deux plans : ses dialogues souvent acides et les actions de ses personnages, notamment ce fameux et délicieux Lynx, véritable (anti) héros du roman.

    Citoyens Clandestins ébauche avec une épatante lucidité un état des lieux autour de la date clé du 11 Septembre. DOA n’hésite pas à pointer du doigt cet espèce d’angélisme agaçant et délétère autour de l’Islam sans ménager son lecteur, en fustigeant tantôt le comportement hypocrite de l’état, tantôt l’instrumentalisation des service secrets (français notamment). Mais à chaque fois qu’il aborde un point de vue politique, il le contrebalance, il le nuance. Comme avec ce vieil homme musulman qui vit dans une banlieue bouffée par un Islam qu’il ne reconnaît plus, qui le dégoute. Ou bien lorsque Lynx récite le Coran à un fanatique en le contredisant joyeusement point par point. Citoyens Clandestins refuse tout net les clichés, toutes les notions de politiquement correct ou d’extrémismes. Il dit avec froideur ce qui est. En cela, il terrifie.

    Il terrifie d’autant plus profondément qu’il expose par le menu le monumental bordel que représente les services secrets français (il faut du temps pour cerner qui est qui et qui fait quoi !) sans parler des magouilles politiques et de la politique internationale. On en vient même à se demander où sont les gentils là-dedans, à part Amel, personnage incongru par sa banalité qui semble constamment dépassée par le monde caché qu’elle découvre. Un monde où évolue Lynx, encore. Lynx est le nom de code d’un agent des services secrets français qui fait le sale boulot avec une efficacité effroyable. Ses scènes de tortures sont souvent des sommets d’inhumanité mais montrent avec cynisme que Lynx, aussi monstrueux puisse-t-il paraître pendant longtemps, est en fait le plus sensé des dingues que l’on rencontre entre les fous d’Allah et les militaires de tous poils. Cette constatation achève de donner à Citoyens Clandestins cet arrière-goût ferreux dans la bouche qui ne nous lâche pas.

    DOA accuse aussi la France, met en évidence les sales petits secrets d’états…fictifs si l’on veut. On se doute bien que l’écrivain n’est pas si loin de la vérité. Comme toujours, il nuance et ébauche avec ce passé un autre personnage fascinant, à savoir Karim, fils de Harki. Au lieu de se limiter à en faire une victime, DOA en fait un combattant, un homme qui tente d’exister au-delà de ses racines. Un peu à l’instar d’une Amel qui a bien du mal à se faire accepter pour autre chose qu’une simple « arabe ». En somme, ces personnages passionnants constituent le ciment d’une intrigue franchement addictive. Tout est tellement bien écrit, bien pensé et bien agencé, avec un ton tellement franc et indépendant que les 700 pages du roman s’avale à une vitesse surprenante. Citoyens Clandestins est l’illustration même du récit qui aurait pu être une simple enquête sur le terrorisme mais qui explose son cadre pour lui donner de la profondeur. C’est cela qui fait toute la différence, la capacité insolente du français à jouer avec l’Histoire, le versant social et la crasse politique tout en menant de front une enquête au rythme palpitant.

    Citoyens Clandestins ne doit pas vous effrayer malgré ses allures de pavé. L’habilité stylistique de DOA, sa clarté narrative et ses personnages marquants vous font totalement oublier son nombre de pages. Mieux encore, il creuse son sujet, en tire le meilleur et constate froidement l’échec d’un système tout entier. Près de 9 ans après sa publication, le roman n’en a encore que davantage de force.
    A dévorer.

    Note : 9.5/10

    CITRIQ

     

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