• [Critique] Docteur Rat

    [Critique] Docteur Rat
    World Fantasy Award 1977

    Qui de mieux pour diriger les rongeurs d'un laboratoire d'expérimentation que le Docteur ès folie le plus fameux, le Docteur Rat ?
    L'américain William Kotzwinkle remet le couvert aux éditions Cambourakis après L'ours est un écrivain comme les autres paru l'année dernière. Cette fois, il n’est plus question du milieu littéraire mais celui, plus méconnu, de l'expérimentation animale. Ce petit roman d'à peine 280 pages, longtemps oublié, a été couronné en 1977 par le World Fantasy Award. Pas tant fantasy que fable absurde et très noire, Docteur Rat renoue avec la métaphore Orwellienne pour dénoncer avec une extrême virulence les sévices des hommes à l'encontre du monde animal. Une oeuvre abominable...


    ...Du moins dans ce qu'elle évoque au lecteur. Avec un ton caustique et un humour omniprésent, Kotzwinkle nous plonge sans préavis à la fois dans la tête d'un narrateur complètement fou, le Docteur Rat du titre, et dans un univers atroce et désespérant. L'auteur américain va tout d'abord s'attacher à décrire le fonctionnement d'un laboratoire lambda par les yeux forcément admiratifs d'un rat rendu totalement fou par les expériences qu'il a subi. Ne reculant devant rien, il nous décrit avec minutie des dizaines d'expérimentations toutes plus invraisemblables et cruelles les unes que les autres. Ici des lapins qu'on ébouillante vif, là des chatons qu'on passe au four, ou encore ailleurs des rats rendus accrocs au plaisir. L'absurdité des expérience saute immédiatement aux yeux, et Docteur Rat s'en fait l'écho en montrant avec une dérision sans borne que tout ce cirque atroce ne sert à rien sinon à une certaine curiosité malsaine et un certain goût pour la torture pure et simple. Avouons-le immédiatement, les premiers chapitres du livre sont une pure plongée dans l'enfer. Tous les défenseurs de la cause animale auront de violents hauts-de-cœur à la lecture de ces expériences que l'on devine toutes véritables. Considéré en tant que charge contre l'expérimentation animale, Docteur Rat est une pure réussite, un chef d'oeuvre du genre même.

    Heureusement, pour tempérer ce propos tout bonnement insupportable, William Kotzwinkle jongle entre l'horreur et un sens du grotesque tout à fait salvateur. Le Docteur Rat, remarquable narrateur, aussi dingue que drôle, n'a pas sa langue dans sa poche. Le ton qu'il adopte, l'outrance de ses remarques, sa vision totalement biaisée et son obstination à faire de ses collègues des victimes...tout cela désamorce un tantinet la chape de plomb qu'est l'univers du récit. Personnage truculent à plus d'un titre, Docteur Rat est une sorte d'écho drôle mais impitoyable de l'auteur lui-même et...des scientifiques. Ce mélange inattendu provoque à la fois d'intenses fou-rires (la fameuse scène chez les rats homosexuels) mais également une remise en question puissante du comportement humain. Sans vouloir le cacher le moins du monde, l'auteur américain établit une comparaison certes facile mais extrêmement pertinente entre l'abomination que représente les laboratoires d'expérimentation et les expérimentations nazies durant la seconde guerre mondiale. L’Éminent Professeur n'a rien à envier à un certain Mengele, on termine les rats à la solution finale avant de les jeter dans des fours...bref, pour les animaux, le laboratoire est un éternel Treblinka.

    A ceci près que William Kotzwinkle ne se limite pas au laboratoire et façonne une intrigue parallèle assez intéressante. Dans celle-ci, les animaux du monde entier se rassemblent, alarmés par les cris de détresse de leurs congénères torturés par les hommes, pour interpeller ceux-ci et faire cesser le massacre. Du coup, l'écrivain se fait plaisir et livre quelques scènes mémorables, comme le concerto donné pour les baleines en pleine mer ou l'horrible parcours de vie d'un porc destiné à l'abattoir (une des pires abjections du roman). Si d'un côté cela enlève le versant purement claustrophobique à l'intérieur du laboratoire, le roman y gagne en universalité et en puissance moralisatrice. L'homme ne trouve ici aucun pardon, pire encore, il confirme qu'il représente l'être vivant le plus cruel de l'univers. La conclusion de ce fil narratif, résolument noir et désespérant, ne jouit pas de l'humour caustique et frontal de notre Docteur Rat. De ce fait, on en vient à attendre les chapitres avec celui-ci pour nous redonner une bouffée d'air frais...un comble !

    Il faut enfin terminer en insistant sur la pertinence du choix des rats pour être les personnages principaux du livre. La comparaison évidente entre ceux-ci et les victimes de la Shoah ne peut masquer le fait également que c'est l'humanité elle-même qui a moins de valeur que le rat. En transposant des concepts purement humains comme celui de la révolution, William Kotzwinkle tend également à prouver la vacuité de ce soulèvement quand au final des puissants malfaisants rôdent dans l'ombre. Le microcosme sinistre du laboratoire d'expérimentation ne serait-il pas en réalité la métaphore de notre société humaine écrasée par les hommes au pouvoir sous le regard cruel et approbateur d'un Dieu dément ? Le roman pourrait donc s'appréhender non seulement comme un réquisitoire contre l'humanité mais également comme le constat amer d'une société absurde où la vermine se débat sous l'optique des microscopes.

    Petite pépite exhumée par les décidément excellentes éditions Cambourakis, Docteur Rat dessine une fable noire et féroce autour de l'homme. Charge d'une extrême virulence contre les sévices animaliers, et plus particulièrement l'expérimentation animale, le roman de William Kotzwinkle vaut aussi énormément pour son personnage principal truculent et terrifiant. Un roman à mettre entre toutes les mains à l'heure de la toute-puissance scientifique et de l'élevage industriel.
    Vous n'en ressortirez pas indemnes. 

    Note : 9/10

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  • Commentaires

    1
    Samedi 12 Décembre 2015 à 22:01
    Exoriel

    Bonjour,

    Venant de lire il y a peu Docteur Rat, et en ayant fait une chronique aussi. Je me suis permise de mentionner la tienne dans la mienne. Je suis tombée sur la tienne en faisant des recherches sur le livre, et je l'ai trouvé très juste, malgré quelques désaccords sur certains points. Donc je me suis dit qu'il serait intéressant de faire varier les points de vues sur un livre qui n'a pas beaucoup de visibilité.

    C'est à ici : tout en bas.

    Bonne continuation !

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