• [Critique] Dragon

    [Critique] Dragon

     Pour ce début d'année 2016, Les éditions du Bélial ont eu une riche idée : lancer une collection dédiée aux novellas ! Format injustement mal-aimé en France, il a pourtant fait son trou depuis bien longtemps Outre-Atlantique. La collection Une Heure-Lumière regroupe donc des textes courts, plus longs que la simple nouvelle mais plus succincts que le roman, initiative qui n'est pas sans rappeler celle du Passager Clandestin et de sa collection Dyschroniques. Pour lancer en grande pompe cette entreprise, Le Bélial se paye Thomas Day et Dragon, une novella de 150 pages. Première constatation, le livre-objet s'avère magnifique avec une véritable identité visuelle, une couverture stylisée, un marque-page en mode mini et un format hybride de 18x12cm. Second point tout aussi important, le prix indexé sur le nombre de pages et donc fortement réduit. Mais revenons sur ce Dragon. Sans surprise aucune pour qui connaît un peu notre Thomas Day national, la novella nous entraîne dans l'Asie du Sud-Est, à Bangkok plus précisément, où un mystérieux individu qui se fait appelé Dragon se prend de passion pour l'assassinat de pédophiles. Chargé de l'arrêter, Tannhaüser Redpokanon, amateur de lady-boys à ses heures perdues, va avoir toutes les peines du monde à mettre la main dessus. Se pourrait-il que Dragon soit la vengeance divine qu'attend la Thaïlande ?

    Quoi de mieux pour débuter Une Heure-Lumière qu'un auteur français, et, de surcroît, l'un des meilleurs du genre ? Sec comme un coup de trique, Dragon ouvre les portes d'un Bangkok dévoré par le tourisme sexuel et le dérèglement climatique. Comme à son habitude et avec une authenticité qui force le respect, Thomas Day installe une ville tortueuse du Sud-Est Asiatique entre modernité crasse et archaïsme mystique. Le Bangkok du français n'est pas simplement une évocation forte de ses nombreux voyages en ces contrées lointaines mais aussi un mélange édifiant d'amour et de dégoût. Comment, dans un lieu si chargé en histoires et en légendes, peut se perpétuer le plus abject des trafics qui soit : le tourisme sexuel et, plus particulièrement, celui des enfants ? En forme d'exorcisme et même d’exutoire, Thomas Day dresse le portrait d'un serial-killer...de pédophiles. Du coup, l’ambiguïté morale s'en ressent. Pourriez-vous condamner un homme qui exécute froidement et parfois salement des pédophiles ou, au moins, des responsables de réseaux pédophiles ? C'est une des premières interrogations soulevées par Dragon, auquel chacun apportera sa réponse.

    Une autre facette de Dragon, c'est aussi le rapport au corps et particulièrement celui de Tann Ruedpokanon, un homosexuel friand de lady-boys, sortes de prostitués transsexuelles que l'on trouve dans les endroits sordides de Bangkok. Ce rejet de son identité et la symbiose mâle-femelle posent la question du genre en des termes étranges et parfois malsains (on pense à la séquence avec Cheval) dans une nouvelle Sodome et Gomorrhe où personne ne semble pouvoir se soustraire aux perversions de la chair, les enfants encore moins que les autres. En revenant sur les raisons particulières qui font que la pédophilie est si répandue dans ce coin du monde, Thomas Day n'y va pas avec le dos de la cuillère. Si Dragon est un récit policier burné comme en raffole le français, il est aussi un violent cri de colère contre un commerce odieux. De nombreuses scènes s'avèrent très crues, pour ne pas dire insupportables, et Day manipule le suggestif avec un talent insolent qui renforce le côté insoutenable de la chose. Dragon s'affirme rapidement comme un récit sans concession. Et c'est tant mieux !

    Enfin, on ne saurait être complet sans ajouter que Dragon finit par lentement glisser vers le fantastique, un fantastique teinté de mythologie thaïlandaise évidemment. En mariant le surnaturel à la dure réalité du récit, Thomas Day offre à la fois une petite bouffée d'air frais au lecteur et un dépaysement supplémentaire. Avec justesse et sans jamais renier les bases posées par son récit, l'écrivain français arrive à replonger dans la perception plus traditionnelle de ce coin du monde, où les dragons côtoient les hommes au cœur de la jungle. En fait, on ne fera qu'un seul reproche, assez mineur, sur ce Dragon. Thomas Day fait l'étrange choix de déconstruire son récit et de mélanger les chapitres. Le problème, c'est que cela ne sert à rien et que l'histoire peut se lire dans l'ordre sans problème, à l'exception peut-être de la légende de fin qui constitue une conclusion parfaite à la novella. 

    Porte-étendard (ou presque, puisque le second volume signé Nancy Kress sort en même temps) de la collection Une Heure-lumière, Dragon de Thomas Day est un récit fort, un jeu de massacre quasiment salutaire qui imagine (ou pas) un Bangkok rongé de l'intérieur par la pourriture humaine. Dans ce récit brutal et parfois insoutenable surnage la plume vorace du français qui tente de crever les vieux démons qui le hante.
    Un premier cru prometteur !

    Note : 8/10

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