• [Critique] Drone Land

    [Critique] Drone Land

    Prix Friedrich-Glauser meilleur roman policier


    Quelque part non loin de Bruxelles, dans un futur plus ou moins proche.
    Un homme est retrouvé mort d'une balle dans la tête dans un champ isolé. Un seul tir, précis, dévastateur, meurtrier. L'inspecteur-chef Westerhuizen d'Europol est appelé sur les lieux pour élucider ce crime.
    La victime n'est pas un homme ordinaire mais le député européen Vittorio Pazzi. Sous pression, Westerhuizen a carte blanche pour résoudre l'affaire. Il a accès au Mirrorspace habituellement réservé aux services secrets et peut donc utiliser les reflets les plus pointus qui soient. Aujourd'hui, de toute façon, peu de flics quittent leur bureau pour enquêter. Il suffit de brancher ses specs et de s'injecter une bonne dose de drogues pour visiter tout à distance. Mais Westerhuizen est un vieux de la vieille qui bosse encore avec une analyste en chair et en os, Ava, et qui aime aller lui même interroger les témoins. Il ne peut cependant pas se passer de Terry, l'intelligence artificielle d'Europol, capable d'espionner tout le monde grâce aux drones, mites et autres caméras qui pullulent désormais à travers le monde.
    Reste à savoir si tous ces moyens seront suffisants pour que Westerhuizen se tire du nid de guêpes dans lequel il a mis les pieds. Et si la mort de Vittorio Pazzi n'était que la partie émergée d'un immense complot ?

    Voici peu ou prou le postulat de départ de Drone Land, Polar-SF édité chez Piranha et qui donne l'occasion aux lecteurs français de découvrir pour la première fois dans la langue de Molière l'auteur allemand Tom Hillenbrand. Journaliste au Spiegel et féru de politique européenne, Hillenbrand choisit d'écrire un roman aux confins des genres en mêlant polar/thriller à la science-fiction. Dans l'ombre de Minority Report et du Travail du Furet, Drone Land plonge non seulement dans une enquête menée tambour battant mais ébauche un cadre politico-écologique simplement épatant. Retour sur un roman que vous ne lâcherez pas de sitôt.

    Drone Land, avant d'être un livre de science-fiction, est un polar pur jus qui nous entraîne dans une enquête retorse et, surtout, diablement bien rythmée. L'écriture fluide, nerveuse et précise de Tom Hillenbrand donne vite à ce roman de 315 pages des allures de page-turner. L'écrivain allemand nous plonge immédiatement dans la soupe, adoptant le point de vue rétro (par rapport au monde qui l'entoure) de l'inspecteur Westerhuizen, hollandais exilé en Belgique, et ne lâche pas son enquête une seule seconde. Chaque élément, chaque petite chose mentionnée sert les objectifs de l'intrigue principal tout en arrivant à faire vivre l'univers futuriste qu'il décrit à côté. Westerhuizen n'est d'ailleurs pas sans rappeler l'inspecteur du Travail du Furet de Jean-Pierre Andrevon avec lequel il partage son goût des vieux films et de Bogart. Loin d'être un artifice, cela permet d'ancrer le narrateur dans un univers plus proche et plus tangible pour le lecteur tout en établissant un contraste avec l'Europe décrite dans Drone Land. En multipliant les protagonistes sans jamais perdre de vue son histoire principal, Hillenbrand livre un texte aussi limpide que passionnant. C'est bien simple, une fois le doigt dedans, on ne décroche pas.

    Outre son aspect polar maîtrisé, Drone Land a l'audace de placer son intrigue dans un monde où la géopolitique a totalement changé. On retrouve là les compétences de journaliste d'Hillenbrand qui nous décrit une planète où les rapports de force ont totalement évolué. A mi-chemin entre l'uchronie (L'Europe étant devenue une grande puissance dominante) et de l'oeuvre visionnaire (Hillenbrand parle déjà de la sortie de l'Angleterre de l'Union), l'univers de Drone Land joue sur la corde raide. L'auteur n'est jamais trop précis (ce qui risquerait d'embourber son récit dans des justifications à n'en plus finir) et jamais trop évasif (ce qui aurait donné un côté vain à ce background). Au contraire, ce que tisse l'allemand en toile de fond apparaît d'une crédibilité stupéfiante. Les Etats-Unis se sont effondrés, la Chine et la Russie mènent la danse, l'Europe s'est consolidée et/ou fragmentée (L'Italie du Sud fait cavalier seul, la Grande-Bretagne quitte l'Union...)...Bref, tout semble aussi crédible que singulièrement bien pensé. Non content de ce background géo-politique passionnant, Hillenbrand va beaucoup plus loin en s'attaquant à un thème très en vogue : celui de la surveillance.

    Fidèle à son titre, le roman explique comment le monde a été mis sous surveillance totale pour...son propre bien. Désormais, tout le monde est espionné nuit et jour. Les caméras sont partout, les drones de plus en plus petits, les specs (sorte de Google Glass du futur) sont omniprésentes, la vie intime n'existe plus. Si cela facilite grandement les enquêtes, on s'aperçoit que la notion de vie privée est devenue un concept abstrait. Au cours de son enquête, Westerhuizen fait réaliser au lecteur l'horreur totalitaire absolue que représente son monde sous surveillance. Hillenbrand se révèle d'une roublardise sans pareil en faisant de TalCon un rejeton hybride quelque part entre Google et Apple et, surtout, il montre qu'aucune de ces nouvelles technologies n'est sûre. Vous pensiez vraiment que les joujous technologiques que l'on vous vend sont respectueux de votre vie personnelle ? Le propos le plus dérangeant de Drone Land se trouve là et la description ultra-réaliste qu'en fait l'allemand a de quoi vous glacer les os. Petit à petit, Tom Hillenbrand ébauche un Minority Report d'une telle crédibilité qu'on y croit dur comme fer. Après tout, avec la masse d'informations collectées par les drones, les caméras et les specs, comment ne pas arriver à prédire l'avenir ? Mais peut-on vraiment prédire l'avenir ? Voilà l'une des autres questions qui hantent le roman à côté de la savoureuse réflexion sur la possibilité ou non de la Singularité. 

    Dans cette densité apoplexiante, Tom Hillenbrand rajoute un dernier ingrédient : le dérèglement climatique. Les changements géo-politiques et technologiques ne sont pas seulement dus au hasard mais bien au réchauffement planétaire. Une partie du monde est sous les eaux, la principale source d'énergie est l'énergie solaire, les pluies sont devenus la norme sur l'Europe (et renvoient en un sens à l'excellent polar finlandais d'Antti Tuomainen, La Dernière Pluie)...tous ces nouveaux paramètres ont dicté de nouveaux impératifs aux hommes. De ce fait, non seulement Drone Land profite d'un background géo-politique impressionnant mais également d'un sous-texte écologique fort pessimiste qui met en garde sur les conséquences les plus concrètes du réchauffement climatique. Tom Hillenbrand ne se contente pas d'un background artificiel et opportuniste mais construit un univers solide, cohérent et, pour tout dire, extrêmement impressionnant.

    N'y allons pas par quatre chemins, Drone Land frôle très dangereusement le chef d'oeuvre. Cri d'alarme d'une brûlante actualité sur les technologies de surveillance, le roman de Tom Hillenbrand convoque le meilleur de la science-fiction pour sous-tendre une enquête passionnante qui agrippe son lecteur dès la première page. 
    Indispensable.


    Note : 9.5/10

      

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  • Commentaires

    1
    Lundi 29 Mai à 22:15
    Sandrine

    Très malheureusement, il n'y avait quasi personne lors de la rencontre avec l'auteur aux Imaginales. C'est dommage, il a pourtant beaucoup de choses à dire et son livre est très intéressant...

      • Lundi 29 Mai à 22:48

        De la rencontre avec l'auteur ?
        Je ne sais même pas qu'il était présent à une conférence (je pense que vous parlez d'une conférence) car je suis passer un nombre pas possible de fois devant son stand de signatures, il ne s'est jamais présenté le samedi et dimanche.
        Ce que je trouve extrêmement dommage. J'avais une interview de prête pour lui en plus !

    2
    Mardi 30 Mai à 12:41
    Sandrine

    J'ai animé la rencontre qui a eu lieu le vendredi après-midi. Il était aussi présent à une table ronde autour de l'Europe le samedi avec Pierre Bordage, Georges Panchard et Olivier Paquet (que j'animais aussi).

    Je crois qu'il a été très déçu par le manque de personne et a de fait déserté son stand (ce n'est que mon avis). Pour l'interview, il aurait fallu lui poser les questions en allemand... en tout cas, il est vraiment très sympathique et intéressant, dommage ce manque de visibilité de l'ouvrage.

      • Mardi 30 Mai à 12:52

        C'est très dommage en effet.
        Il est journaliste au Spiegel et il ne parle pas anglais ? Je suis surpris.

        En tout cas, Drone Land, c'est vraiment vraiment très bon.

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