• [Critique] Echopraxie

    [Critique] Echopraxie

    En 2009 paraissait Vision Aveugle chez Fleuve Editions. Roman de Hard-SF spatial relevé mais passionnant, il s'agissait de la première publication en France d'un livre signé Peter Watts. Ce biologiste marin canadien avait fait sensation avec ce roman qui lui avait valu une nomination au prix Hugo, la récompense la plus prestigieuse Outre-Atlantique. Depuis, Fleuve Editions a traduit sa série Rifters (Starfish, Rifteurs, Béhémoth) avec un certain bonheur. Sorti en 2014 aux Etats-Unis, la suite de Vision Aveugle n'a pas attendu bien longtemps pour débarquer en France. Une suite ? Pas vraiment, il s'agirait même plutôt d'une préquelle ...puis d'une suite, puisque le récit commence avant Vision Aveugle pour se terminer après. Répondant au doux nom d'Echopraxie, ce nouveau volume de près de 390 pages renoue avec une certaine Hard-SF que l'auteur canadien affectionne tout particulièrement.

    Traumatisé par l’événement des Lucioles, l'humanité a envoyé le Thésée dans l'espace à la recherche de réponses. Mais quelle humanité au fait ? Depuis longtemps, les souches (ces hommes ordinaires) sont surpassés par les post-humains, une multitude d'individus améliorés par des implants ou des manipulations génétiques. Sur Terre, beaucoup se réfugient au Paradis, un endroit virtuel devenu successeur du monde réel, tandis que d'autres jouent avec des virus en transformant les êtres humains en morts-vivants. Au milieu, les hommes ressuscitent les vampires, ces monstres venus de notre préhistoire. Daniel Brüks, un biologiste, s'est installé dans le désert de l'Oregon pour étudier paisiblement les dernières formes de vies animales saines ou mutantes. Jusqu'au jour où ses caméras captent le passage de zombies militaires et d'une vampire sur le sentier de la guerre. Sa seule chance : se réfugier auprès du monastère de l'Ordre des Bicaméraux, des post-humains hyper-intelligents organisés en esprit de ruche. Bientôt découvert, il devra embarquer sur La Couronne d’Épines, un immense vaisseau spatial conçu pour trouver les Anges des Astéroïdes par les Bicaméraux. Au milieu de moines-scientifiques fanatiques, d'un soldat en deuil et d'une vampire inquiétante, Daniel devra découvrir le véritable visage de Dieu. 

    Si vous avez lu Vision Aveugle, pas de souci, vous avez l'habitude. Pour les autres, franchement, lisez d'abord Vision Aveugle. Certes, on peut très bien lire Echopraxie seul. Ce serait pourtant perdre nombre de références au premier volet et se jeter tête la première dans un univers déjà bien assez complexe comme ça. Parce que oui, Echopraxie ne renie en rien la difficulté de lecture de son prédécesseur. Watts lisse peut-être son intrigue en arrêtant les flash-back à tout-va, mais il ne nous prend jamais par la main pour nous expliquer son univers. Soit vous suivez, soit vous ne suivez pas et c'est tant pis pour vous. C'est certainement le plus gros défaut d'Echopraxie, le récit fait la part belle à la Hard SF, vous invite dans un univers peuplé de post-humains, de vampires, de morts-vivants (pas ceux-là, plutôt une nouvelle sorte d'armes militaires biologiques.), de Paradis, d'Icare, de Thésée, de Bicaméraux...et si vous ne comprenez pas rapidement, c'est difficile de suivre correctement. En un sens, Echopraxie se mérite, ce qui n'est pas entièrement un compliment.

    Reste que le roman de Peter Watts partage une autre particularité avec son aîné : il est passionnant. Une fois imprégné de l'univers et de la narration parfois brutale du canadien, le lecteur retrouve un monde en lente déliquescence ou l'humain ordinaire, le souche, devient peu à peu une espèce en voie de disparition. Biologiste de formation, Peter Watts continue sa réflexion sur l'évolution de l'être humain, sur les qualités qu'ils possèdent pour s'adapter aux changements de son environnement (changement dont il est d'ailleurs ironiquement souvent à l'origine pour ne pas dire toujours...). Toujours aussi documenté, l'auteur nous place dans la tête de Daniel Brüks, un souche, pour jeter un regard mi-apeuré mi-fasciné vers ces tas de post-humains relevant plus du Dieu que de l'homme ordinaire. Entre les démons surgit du passé (l'Homo Vampiris version Watts, toujours génial) et les nouveaux dangers cachés par l'univers (Les lucioles, Portia...), Brüks parait minuscule. Un cafard. Sauf qu'un cafard, ça résiste à tout. Et si le fait d'être un organisme rudimentaire et robuste était la clé de l'évolution ? Un postulat passionnant qui se justifie au gré des pages.

    Seulement voilà, Watts ne se borne pas du tout à un seul thème. Comme pour Vision Aveugle, il nous ressort le coup du vaisseau spatial bourré de personnages étranges. C'est du déjà-vu certes, mais encore une fois, les protagonistes s'avèrent mémorables. Moore, le super-soldat à la recherche de son fils, Lianna, la dévote touchante, Sengupta, la cynique en quête de vengeance et, forcément, Valérie, la vampire terrifiante qui rôde dans les couloirs de La Couronne d'Epines escortée par ses morts-vivants. Difficile de s'ennuyer avec une telle compagnie. Ajoutez-y en sus des moines-scientifiques interconnectés - les fameux Bicaméraux - et vous comprenez que l'aventure réserve son lot de surprises. Bien davantage que Vision Aveugle, Echopraxie devient un roman paranoïaque où le complot n'est jamais loin, où chacun cherchent à supplanter son prochain. Pire encore, l'équipage du vaisseau ne constitue pas le seul ennemi de Brüks.

    En quête de signification, Peter Watts se penche sur la religiosité et sur Dieu, un des thèmes prépondérants du roman. Il le fait évidemment avec toute la vision acérée et caustique d'un scientifique, amenant un parfait athée (Brüks) sur le chemin du doute. Qu'est-ce-qui est vérifiable dans cet univers froid et souvent hostile ? Avoir foi en la science n'est-il pas en soi un acte religieux ? Le curieux mélange de science et de religion de l'ordre des Bicaméraux trouve son aboutissement avec la rencontre de Portia. Idée géniale du canadien, cette moisissure cosmique serait-elle Dieu ? Et si Dieu était un parasite ? Un virus ? Si nous étions tous contaminés ? Watts va loin dans ses idées et, une nouvelle fois, scotche ses lecteurs. Si on peut lui reprocher de réintroduire des éléments du Thésée pour les abandonner sans raison (c'est bien dommage), il mène sa réflexion sur la nature de Dieu jusqu'au bout du bout dans un cadre apocalyptique terrifiant. Evidemment, on ne pourra pas recenser ici la tonne d'informations et de réflexions que renferme Echopraxie, disons simplement qu'une fois votre ceinture attachée, le récit vous comblera forcément.

    Comme pour Vision Aveugle, Echopraxie comporte des annexes. Dans celles-ci, Peter Watts nous explique le pourquoi de ses idées ainsi que les sources qu'il a utilisé. Il s'agit là d'une passionnante lecture, tout autant que le récit si ce n'est plus, où l'auteur n'hésite pas à brouiller les pistes en parlant de ses éléments fictionnels comme s'ils étaient réels. De quoi déstabiliser certains, mais une fois cette astuce assimilée, le reste n'est que bonheur tant le bonhomme s'avère passionné dans ce qu'il explique. A certains égards d'ailleurs, on ne peut s'empêcher de penser à la lecture de ces annexes que Daniel Brüks n'est que le double romanesque de notre cher Peter Watts, toujours à la recherche de quelque chose, convaincu de l'absence d'un Dieu qu'il trouve pourtant dans la science. 

    Plus ardu que Vision Aveugle (surtout si vous ne l'avez pas lu), un peu facile en reprenant le postulat du vaisseau à l'équipage étrange une seconde fois, Echopraxie n'en reste pas moins un excellent roman. Débordant d'idées, de réflexions et de petites trouvailles délicieuses, le livre de Peter Watts offre une aventure extrême où la paranoïa règne en maître et où le visage de Dieu prend une toute nouvelle dimension.
     

    Note : 8.5/10

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  • Commentaires

    1
    fabienne
    Vendredi 26 Juin 2015 à 19:06

    on parle de vampires, de manipulation génétique, de religion ... et de zombie!

    2
    Vendredi 26 Juin 2015 à 22:30

    "de morts-vivants (pas ceux-là, plutôt une nouvelle sorte d'armes militaires biologiques.)"

    ^^

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