• [Critique] Feuillets de cuivre

    [Critique] Feuillets de cuivre

    V&S Award 2015 du meilleur roman catégorie SF

     Désormais bien installé dans le rayon jeunesse et le rayon adulte, le français Fabien Clavel ne se présente plus. Après son Évangile Cannibale qui inaugurait sa collaboration avec les éditions ActuSF en 2014, il publie à nouveau chez eux un roman ambitieux : Feuillets de Cuivre. C'est aussi l'occasion pour ActuSF d'offrir un superbe ouvrage en couverture rigide qui sera du plus bel effet sur votre étagère. Passée cette considération purement matérielle (mais qui ravira les amateurs de beaux livres), Feuillets de Cuivre s'avère un récit plein de surprises. En effet, Fabien Clavel ne construit pas un roman mais tout autre chose. Explications.

    Bien décidé à surprendre son monde, l'écrivain livre ce que l'on appelle un fix-up de nouvelles. Qu'est-ce que cela me direz-vous ? 
    Il s'agit d'un ensemble de nouvelles s'inscrivant dans le même univers, à savoir un Paris steampunk de la fin XIXème siècle début XXième. et qui se centre sur le même personnage, le bougonnant inspecteur Ragon. Comme vous le devinez à l'évocation de ce rang, l'ouvrage adopte également l'angle policier pour ses récits successifs et cela dans un but bien précis sur lequel nous reviendrons plus tard. Clavel nous convie donc à de multiples enquêtes au cœur d'un Paris uchronique où la magie, l'éther, les hélices et autres démons existent pour de vrai. Tout un programme qui court cependant un risque majeur pour une telle entreprise : la répétitivité. En effet, voir résoudre à chaque nouvelle une enquête différente peut certes passionner un temps...mais la chose finira inévitablement par lasser par ses mécanismes redondants. Encore une fois, le français pioche des idées de-ci de-là qui lui permettent de contourner l'obstacle.

    Entrons maintenant au cœur du sujet. 
    Si Feuillets de cuivre parle enquêtes, cadavres, complots et assassins, il tente constamment de magnifier son cadre et de jouer avec les références de l'auteur...et du lecteur. En bon érudit qui ne se repose pas simplement sur son talent de conteur, Fabien distille lentement un parfum uchronique à son Paris de fin de siècle. Par petites touches, il tord l'Histoire avec un grand H pour lui faire emprunter des voies de garages inexplorées jusque là. On trouve des inventions purement steampunk ( dont un hélicoptère !) mais également un certain nombre de personnages historiques revus et corrigés croisant notre inspecteur Ragon soit physiquement soit par ouï-dire. Maupassant, Van Gogh, Goncourt ou encore Jules Vernes, Feuillets de Cuivre cite sans jamais plagier, rend hommage sans jamais lasser. Avec une subtilité salutaire, Clavel jongle entre l'histoire et ses (multiples) divergences, teste la culture de son lectorat et les amuse dans le même temps. Ces nombreuses références réalistes ancrent les nouvelles dans un univers plus tangible et permettent de conserver la crédibilité nécessaire à ce genre d'entreprise. 

    Mais ce n'est pas tout. Outre une ambiance savoureuse à mi-chemin entre le polar victorien et le fantastique débridé, Feuillets de Cuivre joue avec le média lui-même. Revenons alors au choix du fix-up de nouvelles qui aurait très pu n'être qu'une facilité d'écriture. Sachez qu'il n'en est rien. Fabien Clavel pousse sa logique de fusion uchronique jusqu'à faire entrer en collision deux supports que tout semble séparer mais qui ont, en fait, bien des choses en commun : la série télévisuelle et le feuilleton du XIXème siècle. D'une façon délicieusement roublarde, Clavel arrive à ébaucher une oeuvre qui rappelle furieusement le principe d'une série policière moderne (un épisode = un mystère) tout en poussant la logique jusqu'au bout en donnant une Némésis au héros ( les épisodes se voient reliés par un fil rouge offrant un vrai challenge au protagoniste de l'intrigue) tout en ménageant son lot de cliffhangers, de personnages secondaires attachants et de morts brutales. Tout les ingrédients d'une série de télé moderne sont là...et Clavel, de par le décor de son histoire, nous rappelle que le principe du feuilleton remonte au XIXème siècle ! L'évocation de Sherlock Holmes n'est pas du tout anodine et l'on peut alors relire Feuillets de Cuivre avec une tout autre grille de lecture. Mieux encore, il met en exergue la filiation qui unit les deux médias. Sans se livrer à une démonstration magistrale, mais en disséminant des indices... le lecteur devient en somme une sorte de détective à son tour. Et la boucle est bouclée. On s'amusera ainsi à retrouver les nombreux parallèles et hommages éparpillés dans le récit.

    Reste alors à parler de la dernière réussite de Clavel : celle de mêler sa bibliomanie à son récit. Ragon n'est pas un inspecteur comme les autres puisqu'il résout les crimes en se plongeant dans les livres, même les plus inattendus. Dans Feuillets de Cuivre, il y a un amour manifeste de la littérature. Mais mieux encore : de TOUTE la littérature. Clavel nous parle de tous les genres, Ragon ne se limitant jamais ou presque, dévorant de façon vorace tous les écrits lui tombant sous la patte. Du coup, chaque nouvelle de l'ouvrage transpire d'une passion contagieuse pour l'écriture, tant et si bien qu'on a envie de se plonger dans du Jules Vernes dès l'histoire terminée. Fabien Clavel pousse le vice jusqu'à radicalement changer le registre de son histoire, lui faisant délaisser le policier pur pour plonger tête la première dans un fantastique aussi inattendu qu'original. C'est à ce moment-là, plus encore que par la première apparition de l'Anagnoste, que l’écueil de la répétitivité se désagrège. L'auteur arrive à surprendre et brise les cases. Encore.

    Excellente expérience de lecture, Feuillets de Cuivre n'est pas qu'un simple fix-up d'enquêtes policières mené par un inspecteur attachant et atypique. Authentique réflexion sur sa matière première, le feuilleton, et sur son genre nourricier, le steampunk, l'ouvrage s'extirpe du pur divertissement pour apporter quelque chose de plus aux amoureux des lettres : de la passion. Dès lors, constater que le livre de Fabien Clavel s'avère passionnant n'étonnera personne.
     

    Note : 8/10

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