• [Critique] Gretel and the dark

    [Critique] Gretel and the dark

    Les histoires.
    Elles nous font. Nous défont. Elles tordent les pages entre nos mains pour nous grimper dessus, nous pourfendre.
    Pour tout dire, une bonne histoire est capable de nous hanter pendant des mois voir des années. C'est dire leur importance.
    Voici donc celle d'une petite fille, Krysta. Comme tous les enfants, Krysta raffole des histoires. C'est pour cela que Greet, sa gouvernante, lui en raconte à profusion. Du moins, ses propres contes à elle. Des contes noirs qui se finissent mal. Ainsi va la vie. Malgré le désaccord profond de son père devant cette attitude, Krysta ne peut s'empêcher d'être captivée par les récits de Greet. Il faut dire que la fillette vient de perdre sa mère et que sa vie, pourtant ordinaire, a basculé depuis. D'autant plus que son père n'a pas énormément de temps à lui consacrer avec son travail. Tous les jours, il part dans un étrange dispensaire pour soigner des malades et revient le soir avec de la peinture rouge sur les mains. Son père fait donc des choses importantes, des choses dont Krysta ignore tout au fond. Peu importe d'ailleurs, que ferait-elle sans son père et sans Greet ?

    De l'autre côté, il y a Lilie. Retrouvée par le jeune Benjamin nue et totalement perdue dans les rues de Vienne près d'un asile, la femme ne sait plus très bien où elle en est. Heureusement, elle trouve en Josef, éminent médecin de l'époque, une aide providentiel. Celui-ci s'étonne rapidement de l'état de Lilie. Elle parle peu, mange peu...et ne semble plus connaître son nom. Elle se dit être une machine venue pour tuer un horrible monstre. Rapidement, le passé de Lilie devient aussi obsédant pour le médecin que les sentiments qu'il lui voue. Serait-il possible qu'elle vienne de cet endroit secret réservé aux riches et dont l'on prétend qu'il renferme quantité de fillettes contre leur gré ? Serait-ce à cet endroit que le monstre de Lilie se terre ? Il faudra près de 440 pages pour comprendre avec précision en quoi ces deux récits ont quelque chose à voir. Gretel and the dark nous laisse flotter un moment, un bon moment à vrai dire. Mais la surprise n'en est que plus douloureuse.

    Ce roman audacieux est le premier écrit de l'auteur britannique Eliza Granville. Publié aujourd'hui par les jeunes (mais vigoureuses) éditions Miroboles, Gretel and the dark a tout pour intriguer. Deux axes de lecture énigmatiques que rien ne semble relier, des contes populaires revisités selon une imagination morbide et une couverture aussi sobre que classe (une habitude pour l'éditeur). Scindé entre les deux fils narratifs (un chapitre est consacré à Krysta puis un autre à Lilie puis retour à Krysta...), le roman met quelque temps à prendre son envol après un prologue aussi nébuleux qu'envoûtant. On y constate immédiatement que le style de Granville n'a pas à rougir de sa jeunesse, qu'il est maîtrisé et poétique tout en conservant une part morbide fascinante. Le seul vrai reproche à faire à Gretel and the Dark c'est que, pendant une grosse moitié, l'histoire de Lilie traîne en longueur et a bien du mal à décoller. Granville s'y répète, un peu trop certainement, mais elle le fait aussi dans un but bien précis, ce qui, heureusement, limite les dégâts (d'autant plus que le constant ravissement de son style rattrape la chose). C'est donc dans un premier temps sur l'histoire de Krysta que le lecteur va fixer la plus grande part de son attention.

    Granville y explore l'enfance et la curiosité inhérente de cet âge. La britannique nous livre un florilège de contes et légendes, modifiés pour correspondre à l'humeur glauque de la fameuse gouvernante Greet. C'est là, pour être précis, que le récit commence à prendre de la profondeur. Sous couvert de nous parler de Krysta et de son amour immodéré des contes, Granville passe au prisme psychanalytique et psychiatrique sa jeune héroïne dont on devine rapidement qu'elle présente quelques troubles inquiétants. D'autant plus inquiétants que la gamine n'a rien de bien méchant en elle, elle est simplement victime de son environnement ainsi que des événements. Parmi ceux-ci, la mort de sa mère, très peu abordée mais qui hante une grande partie du début de l'histoire. Dès lors, Greet, les contes, Lottie (sa poupée) sont autant de voix d'expression pour Krysta. Qui sait, en définitive, qui ou quoi est réel ?  Qui sait vraiment si la gouvernante raconte des histoires aussi noires ou si Krysta les modifie au gré de ses humeurs ? Granville joue avec le lecteur, le manipule souvent, mais arrive toujours à retomber sur ses pattes.

    Au fur et à mesure que les histoires avancent, d'étranges similitudes se font jour. D'étranges échos. Le lecteur ne sera certain de ce que peuvent avoir les deux récits en commun que vers la toute fin du récit. Entre-temps, Granville descend graduellement dans l'horreur. Le conte étrange se transforme en cauchemar poisseux où le réel devient parfois bien plus terrifiant que l'imaginaire. Manipulant toujours la vision enfantine et les non-dits avec un talent insolent (l'idée grandiose du marchand de sable et sa signification réelle), l'anglais tord les faits, notre vision des choses, et nous cueille, lentement mais surement. Tout se fait avec lenteur dans Gretel and the Dark, pour mieux marquer au fer rouge par la suite. Plus qu'une ambiance, c'est un univers entre contes et réalité qu'élabore Eliza Granville. Les deux fils prennent peu à peu plus de sens et l'histoire même de Lilie se fait plus malsaine, plus perturbante. La pédophilie montre son sale visage, la violence et la haine se déchaînent de plus en plus, et au milieu Lilie et Krysta font figure d'oasis. Difficile ensuite d'en dire davantage sans vous gâcher la surprise. Disons simplement qu'Eliza Granville savait très bien ce qu'elle faisait depuis le départ et justifie ses deux arcs narratifs avec méthode et élégance. L'émotion qui se fait jour avec les atroces choses que l'on découvre à mots couverts, devient de plus en plus omniprésente au gré des pages.

    Récit de mémoire, récit sur indicible et l’innommable, Gretel and the Dark ne s'intéresse pas pour autant simplement à l'aspect le plus terre à terre des événements qui seront dévoilés au lecteur. Plus qu'un simple témoignage, Eliza Granville s'intéresse en premier lieu au pouvoir des contes, de toutes ces histoires que l'on se raconte dans le noir pour tenir les ténèbres à distance. Dans quel mesure un récit reflète-t-il son auteur, ses sentiments et son propre parcours ? C'est un des points cruciaux du roman, sa plus grande réussite aussi. Par le pouvoir des livres, des mythes, des légendes, des contes et des anecdotes, Granville démontre que le cerveau humain peut survivre à tout, même au pire enfer. Il n'y a là ni misérabilisme, ni drame tire-larmes, mais une grande justesse de ton sur l'importance primordiale de la culture, de la curiosité et du souvenir. Ne sommes-nous pas d'ailleurs le produit de nos souvenirs ? L'humanité n'est-elle pas le fruit de son passé ? Par les histoires que l'on se raconte ou que l'on nous raconte, notre âme grandit. Dans Gretel and the dark, seul l'incroyable pouvoir de conteuse d'une enfant parvient à la sauver de ses pires cauchemars. D'un certain côté, elle sauve même bien plus que cela.

    Imaginez que ce livre d'Eliza Granville est son premier roman. Difficile de le deviner avec une telle maîtrise, une telle ambition et surtout une telle réussite. Gretel and the Dark noie son lecteur dans un monde de contes noirs où une enfant cherche dans la nuit une lueur d'espoir.
    Et croyez-le ou non, vous n'en sortirez pas indemnes...


    Note : 9/10


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