• [Critique] Hysteresis

    [Critique] Hysteresis

    Surtout connu pour ses romans jeunesse tels que Marine des étoiles ou Je suis ta nuit, le français Loïc Le Borgne n'avait jusqu'ici jamais posé sa plume en territoire adulte. En 2014, il décide de réparer cet état de fait en écrivant Hystérésis, sa première oeuvre ouvertement adressée à un public mature. Pour cette grande aventure, Loïc porte son dévolu sur un registre relativement en vogue ces dernières années : le post-apocalyptique. Un choix risqué puisqu'il devra forcément se mesurer aux nombreux ouvrages du genre. Heureusement, le français réserve quelques bonnes surprises à ses lecteurs. Cela peut-il suffire à faire d’Hystérésis une vraie réussite ? Certainement si l'on en croit la confiance des éditions Le Bélial qui lui offrent cette occasion unique de se lancer dans la cour des grands.

    Le chemin laisse apparaître un homme. Le long du sentier, il marche seul, un ballon de basket à la main. Du haut de son promontoire, le jeune Romain observe l'étranger approcher. Un vieux. Un de ceux qui ont laissé le monde partir à la dérive. Un survivant de la société d'avant la Panique. Pourtant, loin de l'effrayer, le vieil homme l'intrigue. Il faut dire que l'on voit peu de monde venir à Rouperroux, petit village oublié de tous. Bien vite, il apprend que le vieux a un nom : Jason Marieke. Il n'est pas venu par hasard en cet endroit, un lieu qui, pour une raison ou une autre, a tout à voir avec son passé. Romain sait aussi que tous n’accueilleront pas Jason avec autant d'enthousiasme. Car on aime pas les étrangers à Rouperroux, et encore moins les vieux sans respect. Dans ce village, les secrets s'accumulent et des vies disparaissent selon le bon vouloir des fées. Jason sera-t-il l'un d'entre eux ?

    Difficile de s'immiscer dans le genre désormais très arpenté du post-apocalyptique. Loïc Le Borgne a d'ailleurs quelques difficultés pour se faire une vraie place avec son Hysteresis. Puisqu'il faut commencer quelque part, commençons par dire que le roman du français n'est pas parfait, qu'il compte un certain nombre de petits défauts agaçants qui nuisent un peu au plaisir de lecture. Le premier d'entre eux, c'est qu'à trop vouloir installer une ambiance à travers ses comptines et chansons, Loïc Le Borgne oublie une saine modération qui rendrait son récit moins lourd. Fortement imprégné par l'enfance et ce qui s'y rattache, le récit ne peut faire l'impasse sur un certain nombre de chansons mais elles étouffent souvent le récit. Péché de jeunesse certainement, on aurait aimé aussi les voir parfois inséré de manière moins abrupte qu'en coupant des phrases de l'histoire, et donc en cassant le rythme...même si le style syncopé de Le Borgne s'y prête bien, gageons que le prochain essai sera plus mesuré. L'autre grand défaut du roman dans le fond, c'est le manque d'originalité de la trame d'ensemble. On suit le parcours d'un mystérieux étranger qui vient en fait retrouver des souvenirs chers à son âme dans un village hostile où il est en décalage avec la mentalité locale très archaïque, pour ne pas dire plus. On sait pertinemment que cela tournera mal à un moment ou un autre. Ainsi, dans sa structure et son postulat de départ, non, Hysteresis ne brille pas vraiment.

    Pourtant, Loïc le Borgne réussit son coup. Grâce à une chose en particulier : l'atmosphère du roman. Le lecteur pénètre dans un monde post-apocalyptique certes, mais pas forcément un univers archétypal. On n'ira pas jusqu'à dire que le français fait preuve de la foudroyante singularité de l'Eté-Machine de Crowley (un bijou totalement incongru) mais il partage avec celui-ci une caractéristique enthousiasmante : voir le monde d'après du point de vue rural. Délaissant l'urbanité et le point de vue "mondial", Loïc Le Borgne mise tout sur une ambiance champêtre qui fait mouche. Rouperroux devient un microcosme où les passions mystiques s'exacerbent et où l'humanité repliée sur elle-même se perd. Dans cet espace hors du temps, Loïc distille une sensation de peur latente, à l'orée de chacune de ses phrases, n'attendant que l'explosion de colère de villageois tout à fait inquiétants. Pour autant, le roman ne tombe pas dans l'horreur mais arrive à captiver toujours davantage et cela malgré les réserves exprimées plus haut. Rouperroux s'affirme comme un fascinant tableau d'une certaine humanité recluse déjà oubliée à l'heure actuelle il faut bien le concéder.

    Derrière cette ambiance soignée se cache également d'autres belles petites choses. D'abord, le personnage de Marieke qui n'évoque qu'à mots couverts son expérience passée forcément horrible, et qui ancre un peu le lecteur dans un univers où tous retombent dans le mysticisme. Ensuite justement, c'est l'espèce de religion de contes de fées qui s'est installée dans le village qui permet d'offrir quelques beaux moments au récit. Privés de connaissances, bouffés par la superstition, les villageois ont développé leur propre secte où l'écologisme rencontre la féerie, le tout saupoudré d'une bonne dose de malédictions. Le fanatisme qui couve chez les habitants trouve d'ailleurs sa justification dans ce qui a détruit le monde d'avant, une chose qui n'est en fait jamais vraiment frontalement abordée par Le Borgne qui reste élusif à ce sujet. Déchéance climatique et catastrophes naturelles ont mis l'humanité à genoux et, dès lors, l'écologie est devenue une valeur suprême et sacrée pour les survivants. Bien que le message devienne un peu lourd vers la conclusion, Le Borgne montre que n'importe quoi peu devenir source d'un extrémisme sanguinaire.

    Enfin, on ne saurait terminer cette critique sans toucher deux mots à propos d'un thème inévitable pour le premier livre d'un écrivain issu du roman jeunesse : l'enfance. Hystéresis parle, mine de rien, des enfants. Présent en nombre important dans le village, Le Borgne montre comment l'influence d'adultes devenus aussi dangereux qu'ignares peut transformer les plus jeunes en véritables terreurs miniatures. A commencer par les jumelles que l'on devine diaboliques dès les premiers instants mais qui ne sont, finalement, que le produit logique de l'éducation fanatique qu'elles ont reçu. Plus subtilement, Le Borgne parle également du retentissement qu'un événement peut avoir sur un gosse, tel que le châtiment de Tonio et sa persécution qui le transforment en petit rambo des bois. Toute la bascule a lieu quelque part dans les plus jeunes années, et Hystérésis le comprend parfaitement. C'est d'autant plus agréable à lire que, pour une fois, les enfants sont dépeints comme des acteurs majeurs, dont les actes comptent vraiment et qui ne servent pas qu'à meubler. En un sens, l'aventure de Jason, c'est aussi, et avant tout, celle du petit Romain.

    Bien évidemment, Hystérésis est un premier roman, uniquement dans le registre adulte, mais un premier roman quand même avec tout ce que cela implique comme imperfections. Heureusement, Loïc Le Borgne a plus d'un tour dans son sac et arrive à compenser les faiblesses de son récit par une ambiance saisissante, des protagonistes attachants et passionnants ,et une plongée terrifiante dans un fanatisme dérangeant. S'il n'est pas encore un grand livre, Hystérésis prouve qu'il faut suivre avec attention ce "nouvel" auteur français capable pour son coup d'essai au Bélial de nous offrir un bon roman. 

    Note : 7.5/10

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