• [Critique] Infinités

    [Critique] Infinités 

     Comment expliquer aux personnes qui, usuellement, refusent de lire de la science-fiction, de la fantasy ou du fantastique car trop extravagants pour eux, pas assez sérieux soit-disant, qu’on y trouve pourtant l’essence même de la chose littéraire ?
    L’une des pistes pour cela serait de proposer des livres de genre dans des collections dites blanches et, donc respectables (CQFD). De nombreux exemples sont à disposition, de La Route de Cormac MacCarthy à 1984 de George Orwell en passant par Alice au pays des Merveilles de Lewis Carroll.
    Une autre approche serait de faire découvrir à ce large échantillon de personnes des textes ayant une approche transgenres du problème et qui, par leur savant mélange entre sujets du réel et éléments fantasmés, pourraient peut-être faire plus facilement comprendre la substance même de ces genres malheureusement encore mal considérés en France.
    Depuis quelques temps, un certain nombre d’auteurs correspondent à cette description. On citera par exemple le formidable Ken Liu et sa Ménagerie de Papier ou…justement le dernier recueil de nouvelles publié dans la prestigieuse collection Lunes d’encre chez Denoël : Infinités. Les dix textes rassemblés ici (et un court essai) sont écrits par une auteure encore inconnue sous nos latitudes, l’indienne Vandana Singh. Résidant actuellement dans le Massachusetts mais ayant grandi à New Delhi, elle se penche avec un regard plein d’humanisme sur son pays d’origine ainsi que sur les différents genres dits de l’imaginaire. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que Gilles Dumay nous offre des écrits autour de l’Inde, puisque deux ouvrages de Ian McDonald se situant dans une Inde du futur avaient été publié quelques années plus tôt (à savoir Le Fleuve des Dieux et La petite déesse). Encore une fois épaulé par l’excellent Aurélien Police pour la couverture (sacré claque) et par le non moins excellent Jean-Daniel Brèque à la traduction, Infinités rassemble un peu le meilleur des deux mondes.

    Difficile véritablement de dire si ce recueil plaira aux fans purs et durs de SF ou de fantasy…car malgré le fait que certains textes adoptent les oripeaux du genre pour parler au lecteur, Vandana Singh replace quelque chose d’essentiel au centre de ses écrits : l’homme. Ou même plutôt, la femme. Infinités présente une sélection d’excellents textes (on n’est globalement pas déçu par la teneur des histoires, jonglant entre trois genres principaux : Science-fiction, Fantasy et Fantastique) mais opère avant tout une radiographie de la société indienne. A ce titre, le recueil nous parle des femmes indiennes. Si certaines nouvelles appuient davantage la chose que d’autres, Vandana Singh semble déterminer à décrire puis critiquer sans vergogne le rôle de la femme en Inde. Et cela dès la première nouvelle, Faim, où l’on assiste bien à un décès curieux bercé par les bras de la SF et du fantastique, mais où, avant tout, on vit au rythme de Divya, la « maîtresse » de maison. Plus évident encore, cette thématique réapparaît dans la poétique histoire de La Femme qui se croyait planète, récit mi-horrifique mi-surréaliste d’une épouse qui se pense devenir un monde à elle-seule, au grand dam de son mari. Soif, L’épouse, Le Tétraèdre…tous ces textes nous ramènent en réalité à l’oppression et aux multiples injustices vécues par les femmes indiennes. Vandana Singh expose avec brio la pression sociale qui s’exerce sur ces dernières ainsi que leurs destins au mieux mélancoliques, comme dans L’épouse, au pire franchement pathétiques comme pour l’héroïne de La Soif.

    Cette question sociétale en amène forcément à une seconde, plus vaste, plus importante encore : celle des castes. Régissant la société Indienne, celles-ci cloisonnent les individus, les histoires d’amour et plus généralement les ethnies. Cette notion s’avère d’ailleurs centrale dans ce qui restera la plus brillante nouvelle du recueil, la fameuse Infinités. Vandana Singh y délaisse un tantinet son plaidoyer féministe pour se pencher sur les guerres de religions entre musulmans et hindous, reflet déformé et brutal des barrières invisibles qui se dressent entre les différentes strates de la société indienne. Poignant par son humanisme forcené et sa justesse, tout en intégrant un thème science-fictif cher à l’auteure – les mondes parallèles – Infinités s’impose comme l’un des meilleurs exemples de cette synthèse entre littérature blanche et de genre. On pourrait également revenir à Faim qui met en évidence les multiples plafonds de verre entre les groupes sociétaux en Inde ou Le Tétraèdre. Ce dernier s’avèrant en réalité une sorte de synthèse des grandes thématiques humanistes de Vandana.

    On y fait la rencontre d’une jeune femme du nom de Maya vivant à New Delhi (une ville auquel Vandana Singh rend également honneur dans la seconde nouvelle, Delhi) et dont l’existence est bouleversée par l’apparition d’un immense tétraèdre en pleine rue. Outre l’hommage aux BDOs (aka Big Dump Objects) qui peuplent la SF traditionnelle, c’est l’occasion pour l’auteure indienne de dépeindre une figure féminine forte mais brimée par un mariage d’une immense tristesse ainsi qu’un manque de considération intellectuel flagrant. Ce n’est pas la première fois que Singh dénonce les mariages de convenance, mais c’est certainement l’une des plus brillantes itérations. La tradition, omniprésente dans la société indienne, explique beaucoup des événements dépeints dans les divers récits rassemblés ici. C’est aussi ce côté très traditionnel que critique l’auteure. Il ne faut cependant pas croire que Vandana ne fait que détruire son pays natal et sa culture, ce serait là une grave erreur.

    Entre ces virulentes réflexions sociétales, on trouve un immense amour de l’Inde. Le meilleur exemple restant certainement Trois contes de la rivière du ciel rassemblant ici toute l’extravagance des contes indiens plaquée sur un arrière-plan science-fictif. De même, Delhi semble déclarer à plusieurs reprises l’affection particulière qui unit l’écrivaine à la ville qui l’a vu naître. Il ne faut d’ailleurs pas oublier que l’un des plus grands atouts de ce recueil, c’est le charme asiatique apporté par son cadre si particulier, par ses mots et ses expressions pleins de poésie. Infinités ne serait pas aussi savoureux sans cet exotisme employé à bon escient.

    Il faut également se pencher sur un autre aspect de l’ouvrage. Bourré d’humanisme de la première à la dernière page et aussi plein soit-il de sujets actuels et universels, Infinités n’en reste pas moins un excellent recueil de genres. Vandana Singh ne parfume pas ses nouvelles avec de la SF ou du fantastique, elle les hybride, les fait coucher ensemble pour donner de magnifiques enfants. Les Lois de la conservation et son exploration fantasmée de Mars ainsi que d’univers parallèles, Delhi et sa trame temporelle entrelacée, Soif et ses serpents inquiétants…chacun des récits profite d’une solide intrigue qui n’a aucunement à rougir par rapport à d’autres auteurs plus spécialisés dans le domaine. Vandana Singh arrive cependant à atteindre quelque chose que beaucoup peinent à faire : équilibrer les deux aspects. On en revient alors au début de cette critique pour dire que, oui, Infinités ouvrent des perspectives de lectures réjouissantes quelque soit ce que vous y cherchez. Même si l’auteure elle-même en parle avec bien plus de talent dans le manifeste spéculatif qui accompagne les dix nouvelles, Infinités se fait porte-étendard des genres de l’imaginaire, redonnant toute son importance au pouvoir de l'imagination, ignorant règles et limites avec talent.

    En travaillant avec force et imagination sur des thématiques universelles, Vandana Singh offre des textes franchement réjouissants et bourrés d’intelligence. Dix nouvelles qui raviront ceux qui n’aiment pas les barrières mais qui rêvent d’univers entremêlés, dix nouvelles pour ceux qui voudraient se prendre pour une planète ou visiter l’Inde d’aujourd’hui et de demain.

    Note : 8/10

    Meilleure nouvelle : Infinités

     

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