• [Critique] Je me suis tue

    [Critique] Je me suis tue

    Dans la jungle des premiers romans de la littérature blanche, il faut un certain courage pour dénicher quelques pépites. Heureusement, il existe toujours de bonnes âmes pour attirer l'attention sur un ouvrage en particulier. Grâce à l'excellent Pierre Jourde, auteur formidable s'il en est, le premier livre de Mathieu Ménégaux a directement atterri sur Just A Word. Edité par les éditions Grasset, Je me suis tue est un court roman (190 pages environ) qui joue la carte du faux-témoignage. Sur un sujet aussi délicat que l'infanticide, inutile de dire que l'auteur prend des risques d'emblée, encore davantage lorsque l'on sait qu'il adopte le point de vue de la meurtrière. Que peut bien apporter de neuf Mathieu Ménégaux ?

    En fait, pas grand chose. On suit le récit à la première personne de Claire, incarcérée pour infanticide à la maison d'arrêt de Fresnes et mis à l'isolement pour sa propre sécurité. Avant le verdict, elle se décide à remonter au tout début de ce drame pour expier et tenter de comprendre les événements. Mariée avec Antoine depuis un certain temps, Claire n'arrive pas à avoir d'enfant. De cette blessure infime et silencieuse découle peut-être les véritables racines du mal...à moins que tout ne se soit déclenché lors d'un soir fatidique où l'horreur a surgi pour Claire. Ou peut-être pas. A un certain moment, Claire tue son propre enfant, elle commet un crime indicible qui la bannit de facto de l'humanité. Ou du moins, c'est ce que tous penseront. 

    A la lecture de ce résumé sommaire, il n'y a en effet rien d'original dans le sujet abordé. Tout a déjà été vu ailleurs, notamment dans les innombrables téléfilms et épisodes de séries policière qui ont envahi nos écrans. On pourrait donc légitimement laisser Je me suis tue dans un coin et passer son chemin. Ce qui serait, en réalité, une monumentale erreur. En fait, Mathieu Ménégaux n'a aucune intention de nous éblouir par l'originalité de son histoire ni par les divers rebondissements, un peu attendus il est vrai, du récit. Non, ce qui fait l'excellence de ce roman n'est définitivement pas le quoi mais le comment. Ménégaux porte son regard acéré sur ce qui apparaît comme un fait divers banal, choisit d'adopter la position la plus difficile dans ce cas de figure (la mère infanticide) et tente l'impensable : expliquer. Comment expliquer l'horreur ? Voilà le pari réel de Je me suis tue, un pari remporté haut la main par le français.

    Plonger dans Je me suis tue, c'est mettre le doigt dans un engrenage cruel mais passionnant. La faute à la plume virevoltante de Ménégaux, dont la fluidité nous entraîne avec un insolent talent au bout des émotions de Claire. Loin de dépeindre le personnage terrible que l'on s'imaginait, l'écrivain dépeint la réalité toute nue. Claire n'est ni un monstre ni une innocente. A aucun moment l'auteur ne fait mine d'excuser son geste, il se borne à expliquer, à rendre compte d'un enchaînement de petites choses menant à une catastrophe, catalysé par une sourde horreur logée dans le passé de Claire. Le point le plus fort de Je me suis tue, c'est ça. La capacité de Mathieu Ménégaux à se mettre dans la peau d'une femme, sa capacité, alors qu'il n'est qu'un homme, à parler avec une justesse douloureuse de sujets communs mais terribles. L'infertilité, la routine ou les normes sociétales sont autant de petits éléments glissés au moment opportun par le français pour laisser son personnage principal discourir. 

    Elle nous parle alors avec le rythme d'une kalachnikov, un staccato de mots pour dire ses peines et ses peurs puis son dégoût infini. L’événement irréversible qui déclenche tout  est relaté avec une terrible empathie par Ménégaux, le résultat est poignant, que l'on soit homme ou femme. Le reste n'est qu'une succession de silences menant au mutisme final d'une Claire enfermée dans une cellule obscure. Le trait de génie authentique de Ménégaux c'est de n'adopter aucun parti, d'exposer crûment les faits et de lancer ce message à son lecteur : tout ne peut s'expliquer. Dans Je me suis tue, on trouve une impossibilité à communiquer, une sensation horrible d'incompréhension. L'acte ne peut se justifier, à un tel point que même Claire n'arrive plus à se comprendre elle-même. Cet état de fait, cœur d'un roman sensible et vibrant, semble faire un bras d'honneur à tous les partisans d'un certain manichéisme contemporain. Dans la vraie vie, les gens et les événements ne rentrent pas dans des petits cases prédéfinies, Claire encore moins. 

    Reste également la musicalité du texte, un artifice parfois un peu vain dont Ménégaux use et abuse en glissant en italique des titres de chansons à l'intérieur du récit de Claire. En amoureux de la musique, le français tente une chose que l'on saluera. Il essaye d'immiscer des sons dans notre tête pendant que l'on suit la narration de son personnage principal. Certaines fois, le procédé fait mouche (on s'enlève difficilement la citation de fin de la tête) mais à d'autres occasions, on regrette le manque d'audace de certaines greffes qui ne prennent tout simplement pas. C'est là un bien maigre reproche à propos d'un roman pétri d'intelligence et mené d'une main de maître grâce à un style superbe de bout en bout.

    Je me suis tue aurait pu être un énième drame s'enfonçant dans l'horreur de façon racoleuse. Heureusement, Mathieu Ménégaux a plus d'un tour dans son sac et offre une petite pépite dont on ressort grandi. Intense, émouvant, terrible et édifiant, Je me suis tue se dévore, laissant dans la bouche un goût bien amer. 
    Bravo !

     

    Note : 9/10

    Sing me to sleep...

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    1
    Jeudi 18 Juin 2015 à 13:28
    Gromovar

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