• [Critique] L'éducation de Stony Mayhall



    « Le Bâton mort bouge dans le vent et croit qu’il bouge tout seul »


    Que reste-t-il du mythe « mort-vivant » ? Depuis son invention par George Romero dans La Nuit des Morts-vivants, le zombie n’a cessé de connaître diverses fortunes au cinéma comme en comics ou en romans. Véritable mythe moderne, reflet de la société de consommation et du cannibalisme capitaliste, la créature a pourtant été surexploitée ces dernières années. On ne compte plus aujourd’hui le nombre de romans de science-fiction ou de fantastique incluant des morts-vivants. De la Scandinavie avec Le Retour des Morts de Lindqvist aux États-Unis avec Zone 1 de Whitechapel, certains auteurs arrivent encore et toujours à faire du neuf, notamment en repensant le point de vue des hommes qui le vivent. A ce petit jeu, c’était le fabuleux World War Z (le roman pas l’odieux film qu’on en a tiré) de Max Brooks qui avait épaté son monde. Mais désormais, Brooks a un challenger de poids avec Daryl Gregory. Celui-ci choisit de faire le contraire de ses confrères écrivains, en changeant le mythe de fond en comble pour se focaliser sur l’autre côté du phénomène, c'est-à-dire le zombie lui-même. Avec L’éducation de Stony Mayhall, les éditions du Bélial tentent de changer radicalement la conception que nous avons des mort-vivants mais aussi et avant tout, de nous faire vivre une histoire unique. Gregory peut-il vraiment renouveler le genre ?

    C’est un soir d’hiver enneigé que Wanda et ses trois filles - Alice, Ruby et Junie – tombent par hasard sur un cadavre gelé d’une jeune femme sur le bord de la route. A son grand étonnement, Wanda se rend compte que la dépouille cache un nouveau-né au teint aussi gris que celui de sa défunte mère. Imaginez sa surprise quand l’enfant se met à bouger, alors que tout semble indiquer qu’il devrait être mort. Dans l’espoir de le sauver, elle l’emmène chez elle et tente de le réchauffer mais rien n’y fait, l’enfant reste froid comme la neige et gris comme la pierre. Wanda s’aperçoit rapidement que le bébé est un des derniers survivants de l’épidémie mystérieuse qui a sévi récemment. Devant l’insistance de ses filles et sa peur de l’amener aux autorités, elle décide de garder l’enfant qu’elle appelle John. Bien que le plus surprenant semble passé, John, surnommé affectueusement Stony, se met à grandir. Débute alors la vie d’un être hors du commun, celle d’un jeune enfant dont le cœur ne bat pas et qui s’amuse avec le fils des voisins à se planter des flèches dans le corps pour tester sa solidité. Contraint à l’isolement dans la ferme familiale, Stony va découvrir le monde et la société bien malgré lui et se retrouver au centre d’évènements qui le dépassent. Mais au-delà de la légende, qui est réellement Stony Mayhall ?

    Comment apporter du neuf autour du sujet des zombies ? C’est là toute la question que le lecteur se pose lorsqu’il ouvre L’éducation de Stony Mayhall. Scindé en quatre parties, le roman n’a pourtant de cesse de se poser la question et d’y apporter des pistes de réponses, exploitées au fur et à mesure du récit. Oubliez immédiatement le mort-vivant sans cervelle qui mort tout ce qui bouge. Il n’en est pas question ici, ou assez peu. Gregory imagine que cette attitude hyper-agressive suite à la morsure n’est qu’une phase d’un nouveau commencement. Après la fièvre tueuse de la victime, celle-ci se réveille quasi-amnésique et retrouve raison et intelligence. Dès lors, quelle peut-être la place de ces individus qui ne vivent pas dans le sens où nous l’entendons ? En façonnant différemment les origines archi-balisées des zombies, Gregory offre déjà une bouffé d’air frais mais en plus, ouvre la porte à un tas de nouvelles choses. D’abord, à l’empathie envers les morts et cela principalement à travers Stony Mayhall. Ce personnage magnifique se dévoile en grande partie dans le premier chapitre qui se resserre sur la cellule familiale des Mayhall. Ce bout de vie intimiste et touchant comme pas possible défie instantanément tous les stéréotypes du genre. Le principal point fort dont jouit le roman et qui s’installe immédiatement, c’est que les événements sont racontés du point de vue de Stony, un mort-vivant qui pense. Paria qui se questionne sur le sens de sa vie et qui « meurt » d’envie de découvrir le monde, le petit Stony émeut le lecteur avec sa naïveté mais aussi et surtout la tendresse qu’il noue avec ses sœurs Alice, Junie et Ruby. Leurs relations, magnifiquement décrites et disséquées, donnent une vision neuve sur le zombie. Gregory prend son temps mais ne néglige jamais ni le cheminement de son histoire, ni la profondeur de ses personnages.

    Loin de s’appuyer sur un unique axe de lecture, Daryl Gregory change l’orientation de son récit dès la seconde partie et nous fait découvrir une véritable société parallèle mort-vivante. Encore une fois, la plume de l’écrivain fait des merveilles pour lier les personnages entre eux et ébaucher des individus hauts en couleur, comme M.Blunt ou Delia. Mais l’américain n’en reste pas là, il ne se contente pas de décrire une autre société, entre MV et Souffleux, il établit une multiplicité de sous-textes autour de ces créatures revenues d’outre-tombe. On retrouve bien évidemment un sous-texte religieux très fort et très malin, avec des morts-vivants divisés entre Abstentionnistes ou Gros Mordeurs, qui considèrent la sainte morsure comme une chose sacrée. De même, le rapport de ces individus à l’encontre de leur condition fait naître d’autres réflexions – sont-ils coincés dans le Purgatoire par exemple ? – qui viennent enrichir l’ensemble imaginé par l’auteur mais aussi lui donner une vraie profondeur. D’autres choses se mêlent au religieux, comme la politique, où Gregory livre une mordante satire entre l’extrémisme de Zip et le spiritualisme du Bout. Le tout se retrouve intégré dans de multiples ressemblances que l’auteur établit à demi-mot entre les zombies, qui se cachent désespérément des vivants qui les pourchassent, les emprisonnent et les brûlent. Tous ces gens entassés dans des greniers, cachés par des vivants sympathisants, ou bien emmenés dans une terrible prison où on les torture et on les traite comme des cobayes, toutes ces persécutions renvoient aux Juifs et à leur traque pendant l’Holocauste. Bien évidemment on peut aussi penser à la traque des Communistes quand l’action du récit se passe dans les années 70, ou aux revendications des Noirs Américains. En réalité, Gregory sous-entend un tas de choses et livre un portrait quasiment universel de l’oppression et du rejet de l’autre. Son récit, roublard au possible, jongle avec la critique mordante du religieux, du politique ou de la philosophie, et là où l’on pensait trouver un beau récit à propos d’un être différent, Gregory voit plus grand et plus fort. Ce qui fait un bien fou !

    A peine s’est-on remis de cette nouvelle dimension que Gregory mêle une tonalité plus sombre avec la visite de Deadtown et continue de filer sa métaphore de l’oppression et du génocide. Une nouvelle fois, il touche juste et trouve le ton adéquat pour aborder les choses les plus dures, du désespoir de Stony à un amour qui ne dit pas son nom. C’est aussi à partir de là que l’auteur développe une nouvelle piste, sur le pouvoir que recèle un esprit qui arrive à diriger un corps mort. Gregory discute du rapport au moi, à notre enveloppe, de l’importance de l’intégrité et de l’altérité. Toute la réflexion menée s’avère passionnante et dépasse, explose largement le cadre du récit de zombie traditionnel. L’américain repousse les limites de son texte et captive en intégrant pleinement les concepts dont il accouche. En les fondant dans son récit et en en faisant un moteur de l’action, il arrive à donner une justification à tout ce que Stony pense. Son personnage ne se contente pas d’ailleurs d’être un spectateur passif mais également un vrai beau et grand protagoniste aux allures de Messie qui rechigne à assumer son rôle. Et on le comprend. Malgré leur haine mutuelle, Vivants et Morts-Vivants ne sont que deux faces d’une même pièce, une pièce aussi absurde que dangereuse. Et pourtant, Daryl Gregory refuse d’adopter un sérieux papal pour son œuvre, il ne se lasse jamais d’inclure de bonnes grosses surprises humoristiques – Calhoun en est un bon exemple – tout en les distillant avec assez de talent pour ne jamais tomber dans le ridicule. Malgré l’inexorable avancée du récit vers l’apocalypse – le seul point trop classique du roman –, Stony et l’humanité qu’il recèle restent la préoccupation principale de Gregory, c’est certainement pour ça que le roman emporte tout sur son passage.

    Il reste alors une chose sur laquelle s’attarder. Le fait que contrairement à tout ce que l’on pourrait penser, contrairement à ce que pourrait laisser supposer le genre du roman mais aussi la nature de son principal personnage, L’éducation de Stony Mayhall est un immense roman d’amour. Même s’il ne dit jamais son nom, même si Stony se questionne tout du long sur la notion d’aimer, ce qui apparaît en filigrane durant tout le récit, c’est bien l’amour. L’amour d’un frère pour ses sœurs, d’un fils pour sa mère, d’un homme pour une femme, d’un être pour la vie, d’un homme pour ce qui est juste. Tout en douceur, Gregory n’a de cesse de revenir sur ce terrain-là et nous gratifie en prime de scènes tragiques et touchantes si intenses qu’on ne peut les oublier. Junie et Stony après l’accident, Valérie en prison (avec un V toujours un V), la lettre oubliée d’une mère pour son fils et quelques dernières pages d’une intensité rare, où se rejoignent tous les fils lancés par Gregory pour nous emmener loin, là-bas dans l’impossible et bouger comme des bâtons morts au gré du vent .

    L’éducation de Stony Mayhall offre non seulement une nouvelle vision du mythe mais aussi une vraie réflexion sur l’altérité, le religieux, le politique et sur l’humanité. En explosant son cadre et en en voulant toujours plus, Daryl Gregory écrit un roman grandiose où l’intelligence le dispute à la tendresse.
    Un pas hors des ténèbres.

    Note : 9,5/10



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