• [Critique] L'Effet Churten

    [Critique] L'Effet Churten

     Présenter aujourd'hui Ursula K. Le Guin, l'une des auteures de science-fiction les plus renommées du genre, semble totalement futile. D'abord connue pour deux cycles, celui de Terremer d'un côté et celui de l'Ekumen de l'autre, l'américaine a fini par accumuler un nombre de prix assez hallucinant au fil des ans. Si l'on connaît souvent son travail de romancière avec des œuvres aussi importantes que La Main gauche de la Nuit ou Les Dépossédés, on a tendance parfois à oublier qu'elle est aussi une excellente nouvelliste. Les éditions ActuSF, par l'intermédiaire de la collection de poche Hélios, ont décidé de réédité trois de ses textes courts appartenant au cycle de l'Ekumen et gravitant toutes autour d'une découverte scientifique singulière, celle de L'Effet Churten. Déjà édités en France dans le recueil Pêcheur de la mer intérieure (mais actuellement difficilement trouvable en librairie), quel intérêt de les rééditer dans un recueil si "léger" ? C'est l'une des questions que le lecteur se pose en se penchant sur L'Effet Churten

    Trois nouvelles donc au programme de l'Effet Churten. Commençons par l'évidence : qu'est-ce que ce fameux Effet Churten ? Dans un univers où les vaisseaux mettent encore des années à établir des liaisons entre les planètes, et cela même avec le voyage supra-luminique, des scientifiques découvrent une toute autre façon de voyager avec l'Effet Churten. Celui-ci permet une véritable révolution en offrant le voyage instantané d'un lieu de la galaxie à un autre. En réduisant à néant le paramètre temps, les hommes risquent cependant de déstabiliser l'univers. Mais avant que ne se pose cette question fondamentale, encore faut-il arriver à maîtriser cette nouvelle technologie qui n'est pas sans risque. Les risques de celle-ci, voici donc le point de départ des textes présentés ici.

    Dans le premier, L'histoire des Shobbies, Ursula Le Guin nous entraîne dans la tentative d'un équipage d'une dizaine de personnages dont le vaisseau, le Shoby, se lance dans un test de L'Effet Churten en faisant un "saut" entre Vé-Port et la planète M-60-340-nolo. Malgré l'apparente réussite de l'expédition, un problème de taille se pose rapidement : personne dans l'équipage ne semble percevoir la réalité de la même manière. Pour ce premier tour de piste, l'écrivaine américaine expose les conséquences directs et "techniques" pour ainsi dire de L'Effet Churten. On retrouve donc ici la foisonnance de l'univers de l'Ekumen avec la multiplicité de ses peuples et de ses planètes, mais aussi l'habilité de Le Guin pour poser des questionnements primordiaux autour d'un thème précis...en l’occurrence celui de la perception du réel et de l'importance de la cohésion de groupe. L'histoire des Shobbies, même s'il reste chronologiquement parlant dans l'univers de l'Ekumen le premier texte sur l'effet Churten, n'est pas un choix des plus faciles pour ouvrir ce recueil. D'abord parce que le nombre de personnages en rapport avec la brièveté de la nouvelle nuit très nettement à la clarté de celle-ci (on a en effet tendance rapidement à ne plus savoir qui est qui, fait surligné encore davantage par le phénomène de Chaos éprouvé par les personnages) mais aussi parce que les novices de l'Ekumen vont passer un moment difficile à affronter une profusion de termes totalement étrangers. Cela ne remet pas en cause l'idée géniale de la collision des réels engendrée par L'Effet Churten ainsi que son traitement par Le Guin, donnant une véritable impression de Chaos au schéma narratif directement en rapport avec le fond de l'histoire. Il s'avère juste que L'Histoire des Shobbies va effrayer plus d'un novice en la matière de par son excès (L'histoire aurait été plus efficace en réduisant de moitié le nombre de participants à l'expédition) mais aussi par sa tendance à plonger directement dans l'Ekumen sans véritable introduction.

    Pour La Danse de Ganam, les choses s'avèrent moins complexes. D'abord parce que la nouvelle est plus longue et qu'elle dispose de plus de temps pour développer son histoire, mais aussi parce qu'elle se recentre sur un nombre bien plus limité de personnages. Cette fois, Le Guin aborde les conséquences de L'Effet Churten sur un point de vue plus vaste, celui du champ culturel et diplomatique. Nouvelle histoire, nouvelle expédition avec celle de Dalzul sur la planète Ganam où un peuple primitif - en regard des standards de l'Ekumen - attend apparemment impatiemment le retour de Dalzul - qui y a déjà tenté une première expédition en solo. Bien plus intéressante que la précédente nouvelle, l'histoire de Dalzul est l'occasion pour l'américaine d'explorer une perspective qu'elle affectionne toute particulièrement, celle de l'anthropologie. Elle nous fait découvrir un peuple différent du nôtre, avec ses traditions, ses coutumes et ses tabous. La confrontation entre l'équipage de Dalzul et ce nouveau paradigme culturel donne à réfléchir sur la perception que nous avons d'une autre culture et comment communiquer avec celle-ci. A cela s'adjoint le fameux Effet Churten qui brouille encore davantage les cartes et entretient le suspense sur les différences de points de vue entre Dalzul et Shan, son second. Le décalage de perception entre ces deux personnages est-il dû au Chaos engendré par L'Effet Churten ou simplement par une mauvaise approche culturelle du peuple de Ganam. Sensible et d'une justesse toujours étonnante, La Danse de Ganam se révèle un texte magnifique représentant dignement l'oeuvre de l'américaine. 

    Reste alors la nouvelle la plus longue du recueil (et la plus connue également) : Le Pêcheur de la Mer Intérieur. Troisième nouvelle, troisième abord de L'Effet Churten, cette fois par le versant où Le Guin excelle tout particulièrement : l'intime. Nous entrons dans l'existence de Hideo, habitant de la planète O et qui se propose de raconter son histoire mouvementée aux Stabiles de l'Ekumen. Il serait vain de tenter de résumer cette longue nouvelle ici, non seulement parce qu'elle se lit avec d'autant plus de plaisir qu'on la découvre vierge de tout à priori, mais aussi parce que la foisonnance de ses thématiques limite sérieusement l'exhaustivité d'un résumé digne de ce nom. Contentons-nous de dire l'évidence : Le Pêcheur de la mer Intérieure est un chef d'oeuvre. Cette nouvelle rassemble absolument tous les éléments qui font de l'oeuvre d'Ursula Le Guin un indispensable pour les amateurs de science-fiction (et les autres !). On y retrouve l'aspect anthropologique et social avec cette société atypique où les couples se font par 4 ou plus, ou les barrières entre homosexualité et hétérosexualité n'existent pas, et où l'amour est partagé par tout un chacun. Outre cette description tout à fait fascinante d'une société poétique en diable, Le Guin explore les conséquences d'une abolition de l'espace-temps ainsi que des risques de jouer avec celui-ci à travers l'histoire grandiose et émouvante d'Hidéo. C'est là l'extraordinaire force de Le Guin que de nous faire partager les sentiments d'un personnage tout en nuances qui grandit, vieillit et mûrit. Au milieu, on retrouve l'amour d'un fils pour sa mère et d'un homme pour la femme qu'il aime avec une tendresse et une justesse dignes de tous les éloges. L'américaine arrive non seulement à nous transporter à des années-lumière de notre propre univers en nous offrant une civilisation fascinante, mais elle arrive surtout à entremêler les conséquences d'une découverte scientifique au destin d'un jeune homme plein de rêves et d'espoir. Le résultat ? Une merveille, rien de moins. Un plaidoyer pour la tolérance, pour la compréhension de l'autre et un hommage aux découvreurs, à ceux qui rêvent de faire avancer leur temps et payent parfois durement le prix de leur obsession. 

     En offrant une porte d'accès à l'univers de l'Ekumen, et malgré un premier texte difficile à aborder pour le novice (n'hésitez pas à lire les nouvelles dans le désordre !), L'Effet Churten remet en avant le talent de nouvelliste insolent d'Ursula K.Le Guin avec trois textes intelligents, émouvants, justes et simplement passionnants. Rien que pour Le Pêcheur de la mer Intérieure, ce petit ouvrage a tout d'un grand. 

     

    Note : 8.5/10

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