• [Critique] L'enchâssement

    [Critique] L'enchâssement

    Prix Apollo 1975


    Depuis quelques temps maintenant, les éditions du Bélial ont entrepris d'exhumer un certain nombre de textes excitants avec leur fameuse collection Kvasar. Après Le Calice du Dragon de Lucius Shepard ou l'intégrale de Féerie pour les ténèbres de Jerôme Noirez, ils nous propose cette fois la réédition d'un livre culte pour beaucoup : L'enchâssement. Premier roman du britannique Ian Watson, cette nouvelle mouture de L'enchâssement est complétée pour l'occasion par une préface de l'auteur lui-même et par une longue post-face de Frédéric Landragin, un linguiste français. C'est en effet un récit centré sur la question du langage que nous offre Watson, lui-même diplômé de littérature et baroudeur accompli. Comme, en plus, Le Bélial fait bien les choses, c'est Manchu qui signe la superbe couverture de ce nouveau volume. Paru originellement en 1973 et vainqueur du prix Apollo deux ans plus tard, comment L'enchâssement a-t-il supporté le poids du temps ?

    Avant de parler du roman en lui-même, attardons-nous quelques minutes sur cette édition. En effet, Le Bélial nous gâte. Non seulement le livre-objet est magnifique (comme tous ceux de la collection Kvasar), mais de plus, l'éditeur enrichi largement l'ouvrage d'origine. On trouve une longue préface de Ian Watson himself, aussi fouillis que passionnante, l'auteur digressant à loisir sur sa vie en sus de lancer un regard critique sincère sur sa première oeuvre. A l'autre bout du récit, Frédéric Landragin se penche sur le roman que l'on vient de lire pour analyser les arguments de Watson, pointer du doigt les défauts comme les qualités du versant linguistique et, également, faire un point sur la place du langage dans la science-fiction. Ajoutez-y une traduction revue et corrigée pour l'occasion et pas de doute, l’achat de cette édition vaut très largement le coup.

    Passées ces considérations purement éditoriales, qu'en-est-il de L'enchâssement lui-même ? Roman relativement court (environ 250 pages), il n'en renferme pas moins une ambition dévorante. Ian Watson décrit le parcours de plusieurs individus, à commencer par Chris Sole, un scientifique menant des expériences douteuses sur des orphelins pakistanais enfermés au sous-sol d'un hôpital. On trouve également le parcours de Pierre Darriand, un français engagé qui a quitté le Mozambique pour étudier un peuple amazonien unique : les Xemahoas. Ceux-ci vivent reclus en plein cœur de la jungle, perpétuant un langage étrange à deux niveaux et que seule une drogue sacrée peut totalement éclaircir. Enfin, il faut compter avec l'apparition d'un vaisseau spatial sphérique amenant les premiers représentants d'une race extra-terrestre, les Sp'thra, à la recherche d'une dimension mystique. Comment ces fils peuvent-ils avoir un rapport les uns avec les autres ? C'est simple : par le langage.

    Pour le coup, la réputation (et le titre) du roman n'est pas usurpé. La science-fiction de L'enchâssement se joue au moins autant dans son univers que dans les concepts linguistiques sur lesquels il se penche. Ian Watson, en amateur éclairé, se passionne pour la technique dites de L'enchâssement, un procédé linguistique essentiel et assez simple à comprendre. Il s'agit en réalité d'introduire une phrase dans une autre, ou de l'accoler à une autre, pour en faire une nouvelle. L'homme qui a tué le chat. L'homme qui a tué le chat qui a mangé la souris. Voilà un exemple, simple, d'enchâssement. Pour faire court, disons que L'Enchâssement est la technique de la poupée-russe appliquée au langage. Une technique dont raffole un écrivain français, Raymond Roussel, et qui a lui-même fortement impressionné l'auteur britannique. Ainsi, L'enchâssement fait découvrir au lecteur de solides notions de linguistiques, excellemment vulgarisées par Watson. Il utilise la théorie autour d'une possible grammaire universelle pour parler non seulement des différentes langues qui peuplent la Terre mais également des hypothétiques langues extra-terrestres par l'intermédiaire des Sp'thra.

    L’enchâssement mêle donc plusieurs récits. Ian Watson marie en quelque sort le thème de l'histoire à la forme utilisée pour la raconter. Il enchâsse plusieurs fils narratifs les uns dans les autres : Un contact extra-terrestre s'immisce dans des expériences sur des orphelins qui s'immiscent elles-mêmes dans une tribu amazonienne qui se retrouve à son tour au milieu d'un conflit géopolitique...Ian Watson ne cherche pas simplement à disserter sur la notion d'Enchassement et sur celle, plus cruciale, de la compréhension universelle. Il l'applique à la structure de son récit ainsi qu'a des éléments en son sein. Les différentes réalités des Sp'thra, les deux niveaux de langages des Xemahoas...autant de poupées russes qui se révèlent au fur et à mesure de la progression de l'intrigue. Le britannique ne fait donc pas un travail superficiel tout en évitant également l'ennui d'un cours magistral.

    Pourtant, au-delà de la forme, il reste encore d'autres surprises pour le lecteur. La plus évidente d'entre elles, c'est le contexte de L'enchâssement. Publié en 1973, soit en pleine guerre froide, le roman est marqué par son époque. L'histoire présente une sous-intrigue politique machiavélique et hautement cynique qui fait s'affronter joyeusement les deux blocs avant d'y faire intervenir un outsider encombrant : le Tiers-Monde. Ecrit après la crise des missiles de Cuba et encore traumatisé par l'expérience de Vietnam, le roman donne également un aperçu de la situation de l'époque en même temps qu'il disserte avec une lucidité glaçante sur la nature humaine. Au fond de L'enchâssement, on trouve aussi une violente charge politique contre la mainmise des grands, politiques ou non, sur les autres. Mine de rien, Ian Watson tacle l'hégémonie d'une certaine société moderne à l'odeur rance. Même s'il ne développe pas beaucoup ce point, on salue également sa lucidité sur la condamnation inéluctable de la foret amazonienne, thèse écologique erronée sur la forme (personne n'a encore pensé à l'inonder) mais douloureusement visionnaire sur le fond.

    Le livre n'est pas parfait non plus. On reprochera surtout à Watson de ne pas assez développer la psychologie de ses personnages (à l'exception notable de Chris Sole) ainsi que d'en introduire certains sans les utiliser pleinement (Charlie par exemple). Heureusement, l’intérêt du roman ne réside pas forcément dans la puissance évocatrice de ses protagonistes mais plutôt dans le foisonnement de ses (bonnes) idées. Une des meilleures restant peut-être cette race d'extra-terrestres étrange, pas belliqueuse pour un sous, mais rongée par une mélancolie lancinante. Sorte d'éternels amoureux à la recherche de leur amant disparu depuis bien longtemps. Pour peu, on aurait presque désiré en savoir davantage sur ces êtres singuliers. La fin (brutale) du roman coupe court à ce désir mais permet de toucher du doigt la folie d'une humanité auto-destructrice. 

    Aussi court qu'érudit, L'enchâssement rentre dans le cercle fermé des romans science-fictif généreux et intellectuellement passionnant. Représentant essentiel de la SF linguistique, le premier roman de Ian Watson se lit vite et bien, laissant enchâssé dans l'esprit du lecteur le souvenir d'une lecture enrichissante. 

    Note : 8/10

    CITRIQ



    A l'occasion de la réédition de L'enchâssement, Le Bélial a eu la bonne idée de mettre en ligne une courte nouvelle du même auteur intitulée L'horloge de l'émir :

    [Critique] L'enchâssement

     Dans ce texte de 15 pages, Ian Watson mêle deux thèmes : celui du langage (encore) et celui de la singularité. On y suit l'histoire de Linda, une jeune anglaise, et Bunny, surnom affectueux donné au fils de l'Emir d'Al-Haziya, grand amateur de la culture britannique et fan invétéré d'une certaine Agatha Christie. 
    Ian Watson se penche sur une langue légendaire, l'arabe, et dévoile succinctement toute la magie et la poésie mystique qu'elle recèle. Pour la mettre en valeur, il en fait le révélateur d'un mystérieux message qui va changer le destin de l'Emir. Mêlant allègrement questionnement sur Dieu et destin de l'humanité, le britannique pointe rapidement du doigt le côté incertain des révélations, qu'elles soient présentes ou futures, humaines ou divines...ou robotiques. 
    Petit texte donc, pas forcément représentatif du talent de Watson, mais assez plaisant pour prolonger un tantinet l'expérience. On regrette simplement que les thèmes abordés ne soient qu'effleurés. 

    CITRIQ

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