• [Critique] L'ouzbek muet et autres histoires clandestines

    [Critique] L'ouzbek muet et autres histoires clandestines

    Éditeur spécialisé dans les écrits en langue espagnole, les éditions Métailié ne pouvait décemment pas manquer d'éditer le dernier recueil de Luis Sepulveda. L'auteur chilien à l'origine du roman Le vieux qui lisait des romans d'amour est également à l'origine d'un certain nombre de nouvelles. Après La lampe d'Aladino et autres histoires pour vaincre l'oubli, voici donc L'Ouzbek muet et autres histoires clandestines, un court recueil rassemblant 9 nouvelles dont le dénominateur commun semble être le Chili des années 60/70. A la lecture cependant, l'ouvrage se révèle bien plus qu'un simple hommage mélancolique à un pays aujourd'hui grandement différent. Entre humour et tendresse, souvenirs douloureux et joies simples, le dernier bébé de Luis Sepulveda a de sérieux arguments pour vous convaincre.

    Luis Sepulveda est chilien, logique donc de retrouver dans ses récits beaucoup de son pays d'origine. Chacune des histoires présentes dans ce recueil se déroule en Amérique du Sud et, principalement, au Chili. L'auteur nous invite à plonger avec une grande roublardise dans l'ambiance unique qui règne au sein de ce vaste pays dans les années 60-70. Au lieu de nous évoquer avec un sérieux papal les événements qui ont eu lieu à cette époque (le coup d'état de Pinochet, l'assassinat d'Allende, la guerre du Vietnam etc...), Sepulveda choisit le chemin de l'humour et de la dérision. Ainsi, Le soldat Tchapaïev à Santiago du Chili nous raconte l'histoire pleine de nostalgie bonne enfant d'un groupe d'adolescents prêt à tout pour faire la révolution. A l'ombre de leurs rêves de rébellion, les camarades Tino et Marcos organisent un attentat de pacotille qui finit sur les éclats de rires du lecteur et son regard attendri, bien conscient de la naïveté rafraîchissante des jeunes aventuriers. Cette première nouvelle illustre en réalité parfaitement le ton qu'adopte le Chilien par la suite.

    Ainsi, L'Ouzbek muet retrace le parcours improbable d'un étudiant Chilien en Russie avec toute la beauté et la poésie dont est capable l'écrivain. Coincé entre les mensonges d'un certain Gilbert Becaud et la solitude de l'Ouzbékistan, notre jeune homme découvre une amitié improbable. Sepulvada capture avec pudeur et drôlerie l'âme russe comme il sublime la beauté de l'esprit chilien. Bien vite pourtant, il revient à ce qu'il aime le plus, la révolution et ses drames, dans ce qu'ils ont de plus humain. D'un partisan fredonnant du Blue Velvet à la détermination ardente d'une jeune femme aussi téméraire que surprenante, les récits de l'auteur chilien arrivent à trouver le juste équilibre, aussi précaire semble-t-il être, entre l'horreur d'une tragédie annoncée - puisque après ces fantasmes de révolution, le véritable coup d'état et la dictature sont arrivés - et la beauté insondable de l'esprit humain. Une beauté d'autant plus surprenante qu'elle se teinte de la mentalité Sud-Américaine où la moindre lutte devient épique, où le moindre geste de rébellion devient une volonté d'exister. 

    Ce que n'oublie jamais Luis Sepulveda dans ses différentes nouvelles, ce sont ces hommes et ces femmes, avec leurs failles et leurs qualités, qui écrivent la petite histoire dans la grande. Tel El Flaco dans Blue Velvet ou le résistant inconnu dans Le dernier combat de Pepe Södertälje, les protagonistes dépeints dans cet ouvrage sont empreints de cette féroce part d'humanité qui prouve que l'humanité a du bon en elle. Sepulveda nous narre la contestation avec cette touche de pittoresque qui arrive à la fois à nous faire sourire mais aussi à nous attendrir. Comment parler d'un acte de révolte avec autant de drôlerie et de douceur que le fait le chilien dans Le dispositif merveilleux ? Comment révéler la portée inattendue d'un acte anodin tournant à l'incident diplomatique entre la glorieuse Corée du Nord et le Chili avec autant de légèreté ? C'est là que réside tout l'improbable talent de Luis Sepulveda. 

    Dans un sens pourtant, l'auteur se rappelle qu'il était un temps où le Chili, où l’Amérique du Sud, où le monde lui-même, savaient encore ne pas se prendre au sérieux. Cette mélancolie lancinante se rencontre au gré des nouvelles de L'Ouzbek muet et autres histoires clandestines, elle culmine certainement dans les deux récits fermant l'ouvrage. On devine dans la destinée du Che version condor la fin tragique de l'autre Che, celui que l'on retrouve juste après dans le Déserteur. On touche alors aux légendes, ou, au moins, à la légende. Au-delà de la polémique, Luis Sepulveda nous parle de la foi en un monde meilleur, en une société moins cruelle et plus égale. Un monde où de jeunes gens finissent sur le bitume après le ratage magistral de leur attentat au pétard, un monde où des révolutionnaires achètent du lait en poudre bébé pour fournir les habitants qui les couvrent. Bref, un monde perdu, voir imaginaire. Mais infiniment plus beau. Loin du cadavre du Che, de la violence des hommes et de la bêtise du pouvoir.

    Authentique réussite tragi-comique, L'Ouzbek muet et autres histoires clandestines permet au lecteur français de faire un tour dans le temps et l'espace, avec tendresse et bonheur, humour et grandeur. Les révolutionnaires de Luis Sepuvalda ont la grâce des mythes, ceux de notre enfance dont on se souvient avec mélancolie. 
    Hasta siempre, hasta siempre, commandante.

    Note : 8.5/10

    Meilleure nouvelle : Le dispositif merveilleux

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