• [Critique] La Ménagerie de Papier

    [Critique] La Ménagerie de Papier
    Prix Hugo 2012 Meilleure nouvelle pour La Ménagerie de Papier
    Prix Nébula 2011 Meilleur nouvelle pour La Ménagerie de Papier
    World Fantasy Award 2012 Meilleure nouvelle pour La Ménagerie de Papier
    Prix Hugo 2013 Meilleure nouvelle pour Mono No Aware


    En ce mois d'avril 2015, les éditions du Bélial nous offre un nouveau recueil de nouvelles, et non des moindres. Depuis quelques années déjà, un jeune américain du nom de Ken Liu s'est taillé une sacrée réputation outre-Atlantique par son travail de nouvelliste. Désormais auteur de près de 120 nouvelles (!!), l'homme n'en finit plus d'accumuler les éloges, les nominations et les prix. Ce monsieur de 39 ans possède sur ses étagères pas moins de deux prix Hugo (l'équivalent pour le livre de genre anglophone de l'oscar au cinéma), un prix Nebula et un World Fantasy Award. Alors qu'il s'apprête à publier aux états-unis son premier roman, le fameux The Grace of Kings, Ken Liu se voit mis à l'honneur en France grâce au recueil du Bélial nommé d'après la nouvelle éponyme : La Ménagerie de Papier. Ce n'est pourtant pas la premières fois que Ken Liu bénéficie des honneurs de la traduction française, cela grâce au merveilleux travail de la défunte revue Fiction des Moutons Électriques (qui a publié des textes tels que La Ménagerie de Papier, Le Démon de Maxwell, Trajectoire ou La Littéromancienne) ou à celui de la revue Galaxies. C'est cependant le tout premier ouvrage entièrement consacré à l'américain qui parait sous nos latitudes, risquant fortement de propulser sur le devant de la scène un auteur unique en son genre.

    Ken Liu est né en Chine à Lanzhou. Il immigre aux Etats-Unis à 11 ans avec ses parents pour vivre en Californie. Il finit diplôme de droit d'Havard et devient programmateur ainsi que traducteur de livres en langue chinoise. Un parcours très important pour comprendre la profonde relation qu'établit l'auteur entre son travail et son histoire personnelle. N'en faisons de toute manière pas mystère, Ken Liu peut prétendre au titre de plus grand auteur de littératures de genre de son époque et, certainement, d'un des plus grands écrivains actuels. Mais qu'est-ce qui, au juste, rend Liu meilleur qu'un Greg Egan, un Ted Chiang ou un Paolo Bacigalupi ? Tout simplement qu'il s'agit d'un écrivain polymorphe refusant tout autant de se laisser enfermer dans un genre particulier que de séparer l'humain de la réflexion scientifique ou du merveilleux. C'est simple, chez l'américain, la science-fiction ou le fantastique ne se conçoivent que pour parler de l'émotion humaine. Si en plus vous ajoutez une écriture magnifique s'attachant à retranscrire une poésie de tous les instants (que le traducteur du recueil, le grand Pierre-Paul Durastanti a superbement rendu), vous tombez ni plus ni moins que sur une oeuvre d'une qualité exceptionnelle. Il serait donc enfin temps de parler de ce recueil de quelques 420 pages, splendide livre-objet offert par les éditions du Bélial, encore magnifié par la couverture impeccable d'un Aurélien Police décidément excellent.

    Qu'est-ce qui réunit les dix-neuf nouvelles de ce recueil ? La science-fiction ? Le vertige technologique ?
    Non et...non. Ce qui rapproche les dix-neuf textes présents ici, c'est bien évidemment leur profonde humanité. Sachez-le, la Ménagerie de Papier se fout bien de parler de fantastique, de science-fiction, de littérature générale ou même de polar. Elle parle avant tout de l'homme, de ses émotions grandioses et de ce qui nous rapproche ou nous éloigne. A travers un récit purement science-fictif, comme celui de Renaissance, la première nouvelle de l'ouvrage, Ken Liu ruse et parle d'autre chose qu'une bête invasion extra-terrestre. Les Tawnins ont certes pris le contrôle de la Terre, mais ces étranges organismes n'en sont pas moins un habile détour pour parler de sentiments pathognomoniques de l'homme. Joshua Rennen, devenu un flic à la solde des nouveaux maîtres, est déchiré entre l'humain qu'il fut et le nouvel être hybride qu'il est devenu. Sa relation avec Saï, aussi étrange et fascinante soit-elle, ne renvoie qu'à notre propre perception de ce qui définit l'homme. Serait-ce sa mémoire, sa faculté à se souvenir ? C'est là un des plus chers thèmes de l'américain. La mémoire façonne notre pensée et notre futur. Elle nous inscrit dans l'histoire avec un grand H. Mais si, en fait, la mémoire était un poids comme pour la jeune Table Rase dans Emily nous répond ? Sous couvert d'humour grinçant, Ken Liu nous interroge sur la fardeau du passé et des souvenirs. Faut-il pour apprendre à oublier ? Ni Table Rase ni Joshua Rennen ne peuvent se le permettre, l'humanité en eux les y contraint.

    Ken Liu aime cette mémoire, surtout celle qui parle, dans le fond, de lui et de son passé. D'origine chinoise, il est passé maître dans l'art de confondre sa culture d'origine avec ses oeuvres de SF. C'est d'ailleurs une des raisons qui fait de sa nouvelle Mono No Aware (lauréate du prix Hugo), un petit délice de poésie et d'exotisme. On y retrouve Hiroto, un jeune homme engagé dans un voyage spatial interminable qui permettra à une partie du peuple de la terre de survivre. Ce qui importe ici, encore une fois, c'est bien l'émotion, la beauté des sentiments d'Hiroto qui, toujours, se souvient. Du Japon, de sa culture asiatique et de comment haïkus et calligraphie constituent des pièces de choix dans l'art humain. Liu se livre un peu et nous parle à la fois de la solitude de se trouver en pays étranger (ou en vaisseau étranger...) tout en revenant sur des thèmes chers à son cœur : la culture asiatique et la relation parent-enfant. La justesse pleine de poésie des souvenirs d'Hiroto à propos de son père achève de convaincre que ce prix Hugo est amplement mérité. Cette douce saveur asiatique se retrouve dans nombre de textes, du polar fantastique La Plaideuse où Sui Wei Far rencontre des fantômes dans un minuscule pays asiatique fantasmé jusqu'au truculent Golem au GMS dans lequel Liu s'amuse aux dépends de la croyance divine...en passant, justement par La Ménagerie de Papier elle-même.

    S'il faut s'arrêter sur un texte - et même si quasiment tous le mériterait - c'est bien celui-ci. Lauréat de trois des plus prestigieux prix de la littérature de genre, ce récit d'une vingtaine de pages offre un condensé du meilleur de Ken Liu. On y suit l'histoire de Jack, fils d'une chinoise épousée par son père américain grâce à une agence matrimoniale douteuse. Pour divertir son jeune fils et tromper sa solitude dans un pays où personne ne parle sa langue, sa mère lui fabrique des animaux de papiers, des origamis magiques qui vivent leur propre vie à l'instar du tigre Laohu. Malheureusement, les choses ne se passent pas aussi bien que prévues entre Jack et sa mère, privant les deux d'une relation complice. Véritable bijou, cette histoire sublime distille quelque chose d'infiniment personnel. On sent que beaucoup de l'auteur se retrouve en Jack. Le résultat s'avère une réflexion inoubliable sur l'amour et l'incommunicabilité aussi bien générationnelle que langagière. Crève-cœur autant que déclaration d'amour, La Ménagerie de Papier prend sa place dans les meilleurs nouvelles fantastiques jamais écrites. Voilà qui n'est pas un mince exploit. Ces thèmes de la communication et du langage resteront, par la suite, une des marottes de son auteur.

    On la retrouve dans le court mais ultra-inventif Le livre chez diverses espèces qui, sur une dizaine de pages fait preuve de plus d'originalité et de trouvailles que des romans entiers, ou encore dans La forme de la pensée. Cette fois, Ken Liu poursuit dans son univers autour de Pelé et le système Virginis (quatre nouvelles du recueil s'y déroulent parmi lesquelles Le Peuple de Pelé, Une Forme de Pensée, Mono no Aware et Les Vagues) pour aborder non seulement à nouveau le thème du contact extra-terrestre mais surtout du langage et de la communication. L'homme et l'autre, quelque soit son espèce, peuvent-ils se comprendre ? Qu'est-ce que le langage et comment nous définit-il ? Peut-on cohabiter en ne vivant pas dans le même paradigme ? Voilà quelques-unes des nombreuses questions que se pose ici l'américain dans une des toutes meilleures nouvelles du recueil. Il serait long de citer toutes les histoires du livres qui gravitent autour de la communication tellement elles sont nombreuses : l’intrigante Le journal intime, l'hommage à Pratchett de Nova Verba, Mondus Novus, le tragique La Peste et beaucoup d'autres encore se concentrent sur notre capacité à se comprendre les uns les autres et au rôle du langage dans cette compréhension mutuelle.

    Ceci dit, Ken Liu sait aussi vous faire froid dans le dos tout en jouant de ses thèmes favoris. A l'instar de Faits pour être ensemble où Saï découvre grâce à sa technophobe de voisine que les merveilleux outils technologiques que sont Share All, Centillion et autre Tilly ne sont qu'une nouvelle forme de contrôle. On pense à Google, à Facebook ou à Apple et finalement.... tout ça sonne terriblement juste. Big Brother n'a qu'à bien se tenir. D'autres textes explorent la frontière poreuse entre l'homme et la machine que laisse désormais entrevoir la technologie moderne. De ces poupées si avancées qu'elles distillent le malaise et sèment le doute dans Les algorithmes de l'amour aux robots post-humains de Les Vagues, Ken Liu imagine à plusieurs reprises une humanité transcendée par la machine ou la technologie. Le programmeur derrière l'écrivain reprend le contrôle et sait nous faire douter. Enfin, on finira par l'attachement tout particulier dans ces dix-neuf récits que met Ken Liu à parler des mythes, des traditions, des histoires en général et de l'immortalité. Les fils s’entrelacent alors et les leitmotivs de l'auteur nous réapparaissent, sans cesse renouvelés par le talent de l'américain, mais toujours reste ce noyau dur de l'écriture selon Liu : l'humain. Il suffit d'une Erreur d'un seul bit pour qu'il mêle amour, dieu et poésie, il suffit d'un traitement miracle BodyWerks rendant immortel pour qu'il parle de l'amour d'une mère, de la tristesse de la perte ou de ce qui définit l'homme dans Trajectoire. Et même lorsqu'il rend hommage à un certain Minority Report dans L'Oracle, Ken Liu arrive encore à apposer sa marque, à transcender son sujet. On appelle cela le talent.

    La Ménagerie de Papier regroupe un fragment de l'oeuvre prodigieuse de Ken Liu. Son écriture sensible et son talent pour trouver le ton le plus juste quelque soit le registre de son histoire, sa volonté de toujours placer l'humain au cœur de ses récits, c'est tout cela qui fait la supériorité de ce jeune prodige. Voici un recueil incontournable qui se doit de figurer dans toute bibliothèque digne de ce nom.
    Un triomphe.



    Note : 9,5/10

    Meilleure nouvelle du recueil :  La Ménagerie de Papier

    Bonus :

    Il existe un certain nombre de textes traduits en français et qui ne figurent pas au sommaire du recueil publié par le Bélial. En attendant le carton du livre et la suite des publications, vous pourrez retrouver quelques nouvelles pour lesquelles ces petits commentaires pourraient vous inciter à aller plus loin :

    - La Littéromancienne fait intervenir une petite fille à Taïwan pendant les années Kennedy, la chasse aux communistes, et sa rencontre avec des Chinois émigrés sur l'île qui lui apprendront la magie de la calligraphie. Le texte est à la fois sublime, horrible et poétique.  A mettre entre toutes les mains. [Fiction Tome 16]

    Le Démon de Maxwell prend place pendant la seconde guerre mondiale et confronte une jeune japonaise vivant en Amérique à l'hostilité des américains puis à une mission spéciale sur l'île d'Okinawa. Encore une fois, c'est très intelligent et érudit, ça fait allusion à des événements peu exploités de l'histoire mais surtout c'est d'une poésie et d'une cruauté à toute épreuve.  [Fiction Tome 16]

    Et pour les plus motivés (ou les bilingues), en VO :

    Simulacrum, ou l'interview croisée d'un père et d'une fille, le premier ayant inventé une technique pour "enregistrer" une "copie" d'une personne à un moment de sa vie et donc pouvoir la revoir, la seconde ayant un regard très dur sur cette invention. C'est beau, c'est vraiment très beau, le cœur du texte n'étant pas cette nouvelle technologie mais la relation père-fille, superbement traitée et extrêmement touchante.

    Memories of My Mother, où les effets collatéraux du voyage à la vitesse de la lumière - ainsi que ceux d'une certaine médecine - donnent un parcours très atypique pour une mère et sa fille. Liu revient sur un thème qu'il lui est très cher et produit un très beau texte, sensible et perturbant. Encore une fois, l'humain est au premier plan.

    All the flavors

    Dans cette nouvelle, Ken Liu raconte l'histoire de la petite Lily, à l'époque de la ruée vers l'or en Californie. Un beau jour, à Idaho City, une troupe de chinois débarque avec, à leur tête, un homme immense nommé Lao Guan. Très vite la fillette et son père nouent des liens avec les étrangers et Lao Guan raconte à Lily la légende de Guan Yu, dieu de la guerre, ainsi que sa propre histoire.

    Encore une fois, voilà un texte épatant, réellement épatant, le meilleur de Liu avec La Ménagerie de Papier. Extrêmement intelligent et érudit, le texte fait appel à la légende de Guan Yu, un guerrier de l’Ère des trois royaumes, secondairement déifié par les Chinois. L'auteur joue avec les légendes et la mise en abîme occasionné par le parallèle entre Lao Guan et Guan Yu. Mieux encore, il calque son récit sur la façon de raconter les légendes chinoises avec une fin excellente et parfaitement logique. Il joue également sur la construction des mythes à travers la comparaison plus subtile entre la légende Guan Yu et celle du juge Hayworth.
    Mais ce n'est pas tout puisque le texte dénonce humblement l'exploitation des chinois pour le chemin de fer, l'intolérance américaine et le triste destin de ces hommes et femmes. La relation entretenue avec Lao Guan ainsi que la naïveté de la petite Lily font merveille, c'est beau et attachant, survolé par la belle poésie chinoise.
    Une petite perle à l'arrivée. Vraiment.

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  • Commentaires

    1
    Vendredi 3 Avril 2015 à 21:13

    Faits pour être ensemble qui était parue dans un Bifrost m'avait bien botté. Un recueil qui me fait méchamment de l’œil.

    2
    Dimanche 5 Avril 2015 à 10:28

    Très belle chronique qui m'incite méchamment à le sortir très très rapidement de ma PàL et encore satisfaite d'avoir taper si juste. 
    J'espère que ce recueil aura le succès qu'il mérite et qu'on pourra espérer de prochaine traduction et publication de cet auteur.

    3
    Dimanche 5 Avril 2015 à 13:42

    @ MqlSz : Faits pour être ensemble est une excellente nouvelle, qui fait froid dans le dos comme il faut. Après, pas sûr qu'elle soit la plus représentative du recueil. Mais tu peux y aller les yeux fermés.

    @Cornwall : Merci. Doublement. Et j'espère que l'on aura d'autres recueils rien que pour Small Little Favors qui DOIT être traduit.

    4
    Jeudi 21 Mai 2015 à 18:49
    Guillaume Stellaire

    J'ai adoré ce recueil de Ken Liu, une excellente idée du Bélial' que de nous l'avoir proposé !

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