• [Critique] La petite déesse

    [Critique] La petite déesse

    Voici quelques temps maintenant qu'est sorti Le Fleuve des Dieux, roman choral d'une densité proprement effrayante dont l'intelligence n'avait d'égale que le talent d'écriture de son auteur. En 2013, les éditions Denoël avec leur prestigieuse collection Lunes D'encre remettent le couvert. Pour prolonger cette aventure incroyable, ils nous offrent un volume plus mince - quelques 360 pages - sobrement intitulé La Petite Déesse (d'après la nouvelle éponyme). Point de roman cette fois mais six nouvelles et une novella. Prenant place dans le même monde que Le Fleuve Des Dieux, le livre explore les recoins du Bharât et de l'Awadh, nous envoie même au Népal mais avant tout, nous immerge de nouveau dans une Inde déchirée et déchirante où aeais et humains entrent en collision comme autant d'étoiles naissantes. Nous ne ferons pas durer le suspense bien longtemps, puisque si Le Fleuve des Dieux était une expérience difficile mais ébouriffante, La Petite Déesse va encore plus loin.

    "Les humains sont des Dieux très jaloux."


    On retrouve dans ce recueil toutes les préoccupations qui hantaient Ian McDonald dans son Fleuve des Dieux. A commencer par la robotique et ce qu'entraîne sa foudroyante (r)évolution comme le prouve la nouvelle d'ouverture : Sanjîv et Robot-wallah. McDonald nous présente le jeune Sanjîv, un gosse issu des classes modestes dont la guerre a changé le destin et l'a forcé à s'installer à Varanaci, la cité des Dieux. Fasciné par les pilotes de robots de combats, les fameux Robots-Wallah, il tente le tout pour le tout pour intégrer ce qu'il s'imagine être un corps d'élite. En l'espace d'une trentaine de pages, McDonald dresse le portrait à la fois d'une ruralité brisée par la guerre mais aussi celle d'une enfance perdue, sacrifiée sur l'autel de la violence et d'une technologie toujours plus perturbante, sorte de jeux-vidéo aux conséquences dramatiques. Au-delà de leurs apparences, les robots-wallah s'avèrent être des gosses paumés comme tant d'autres, condamnés à jamais dans une société incapable de les digérer après les avoir bouffer tout crus. C'est fort et poignant, mais surtout ce n'est que le commencement.

    Le britannique réintroduit son fleuve sacré avec Kyle fait la connaissance du fleuve, le texte le plus court du recueil et aussi le moins bon, si tant est qu'on puisse qualifier réellement l'un des récits du recueil comme "simplement bon". Encore une fois, Ian McDonald nous parle par l'intermédiaire d'un enfant, Kyle Rubin, dont le père aide à la reconstruction après la dévastatrice guerre de Séparation. Pour cela, il doit vivre dans le quartier du Cantonnement, séparé du reste du peuple indien. Il fera pourtant la connaissance d'un petit musulman, Sâlim Mansûri et surtout du monde numérique où erre celui-ci dès qu'il a du temps libre, Alterre. Ne vous laissez pas abuser par la brièveté du texte, une nouvelle fois, l'anglais condense en très peu de pages une vision très juste et magnifique d'une Inde clivée par les religions que seule semble unir la candeur enfantine...et le grand fleuve sacré. Il compare le monde virtuel d'Alterre - que les lecteurs du Fleuve des Dieux connaissent déjà - à la réalité, et démontre, avec une plume acérée, qu'aussi formidable soit-il, un monde de fantasmes ne sera jamais à la hauteur de la majesté terrestre, de la magie qui s'en dégage, entre les ghâts funéraires et les mélopées des brâhmanes qui bordent le Gange.

    Dans les cinq textes qui suivront, Ian McDonald approfondit encore davantage son exploration des mœurs du continent Indien, façonné par un déséquilibre démographique terrible dû à la sélection des mâles, par essence forcément porteurs de promesses de dynasties florissantes, sur les femmes, ces choses fragiles tout juste bonnes à marier. C'est en y mêlant en plus le poids du pouvoir et des conventions que l'auteur nous offre son premier joyau : L'assassin-poussière. Outre son titre magnifique, la nouvelle raconte l'histoire de Padmini Jodhra, la jeune héritière de la puissance maison Jodhra, une des deux entreprises en eaux les plus puissantes du pays. Élevée comme une arme, elle doit pourtant faire face à une catastrophe terrible, l'extermination de sa famille par le clan rival des Azâd. C'est ici, précisément, que Ian McDonald commence à calmer son monde tout net. L'histoire, éminemment touchante et dramatique, de la jeune Padmini, se retrouve magnifiée par le style ciselé et intimiste de McDonald. On suit avec une émotion intense la déchéance puis la brusque ré-ascension de ce bout de femme plus forte et plus douée que tous les hommes qui l'entourent. Muselée par son éducation et cette pré-destination qu'on lui a inculqué toute petite, Padmini devient un personnage aussi attachant qu'intensément héroïque à cette façon si particulière que Ian McDonald a de bâtir ses "héros". L'histoire d'amour contenue dans les pages de cette nouvelle est, de très loin, une des plus belles et des plus magiques qu'il vous sera donner de lire.

    Encore davantage que pour L'assassin-poussière, Un beau parti se centre totalement sur le jeu de séduction, de castes et de mariages arrangés qui façonnent cette Inde du futur qui semble pourtant si proche. Jâsbir Dayâl cherche une épouse, à tout prix et cela comme nombre de ses amis. Devant les nombreux échecs qu'il endure dans les diverses soirées organisées auquel il participe, il se paye les services d'une aeai spécialisée pour rencontrer le "grand amour". Mais une surprise des plus déroutantes attend Jâsbir. Sans en dévoiler trop - puisque l'impact de la nouvelle tient grandement dans son twist de fin - Ian McDonald exploite à fond les possibilités offertes par ces espèces d'intelligences artificielles customisées tout en dissertant sur l'écrasante responsabilité typiquement indienne qu'est le mariage. Aussi brillante qu'originale, la nouvelle ne manque de plus pas d'humour. Un magnifique pied-de-nez aux apparences sociales et au jeu des castes.

    "Il y a le grand divin, celui du rituel, de la magnificence, du sang et de la terreur. Le nôtre allait être modeste, avec des petits miracles et des émerveillements de tous les jours. "


    Sans s'en rendre compte, nous en voici rendu déjà au deuxième joyau de ce recueil - qui commence sérieusement à ressembler à un étalage de bijoutier à force - grâce à la nouvelle éponyme de l'ouvrage : La Petite Déesse. Celle-ci mélange le meilleur des précédentes et délivre, au final, un uppercut en plein cœur. Il était une fois une petite déesse, une petite fille dont la sensibilité hors du commun des mortels a fait d'elle une incarnation vivante d'une divinité. Devenue la protectrice du royaume Népalais, elle est vénérée par l'ensemble de son peuple...cela jusqu'à son premier sang où, désormais impure, elle devra reprendre une vie de mortelle. Toujours dans sa langue irréprochable et tellement magnifique - rendons hommage également au traducteur, l'excellent Gilles Goulet -, Ian MacDonald passe en revu les croyances, la vénération aveugle, le poids de redevenir une simple personne après avoir été une déesse mais surtout les drames. Ceux qui couvent dans la tête d'une fillette ballottée par les aléas d'une vie cruelle et injuste, tantôt offerte comme une curiosité tantôt employée comme un véhicule sacrifiable. Le résultat final, guidé par les sentiments d'une jeune fille devenue une femme presque contre sa volonté, est une poignante réussite. Pour tout dire, un quasi chef d'oeuvre (le vrai chef d'oeuvre, c'est pour après...)

    Toujours dans l'optique d'explorer ce monde des dieux à la sauce indo-orientale, Ian McDonald nous offre L'épouse du djinn. Eshâ Rathore est une danseuse surdouée que tout le monde s'arrache. Pourtant aucun homme n'a réussi à capter son cœur. Jusqu'à sa rencontre avec le diplomate A.J. Rao du Bhârat. Prévenant, bel homme, puissant et véritable gentleman, il a tout pour lui, excepté une toute petite chose : une enveloppe charnelle. Car A.J. Rao n'est autre qu'une aeai de haut niveau. On retourne ici un peu dans le registre d'Un Beau Parti, mais sous un autre angle, celui de comprendre comment vivre une relation trans-mondes. Ce sujet improbable atteint cependant tous ses objectifs et bien plus encore. Tour à tour intrigante, sensuelle et dramatique, la nouvelle doit tout autant au style divin de MacDonald qu'à son goût prononcé pour les implications les plus surprenantes de l'innovation technologique (un peu comme dans le récent film de Spike Jonze, Her). Une nouvelle réussite.

    "Nous n'étions que des enfants, d'égoïstes petits barbares à transformer en jeunes êtres humains civilisés."


    Et pour terminer, on aurait pu croire que Ian McDonald s'en irait en douceur. Mais c'est mal connaître l'anglais. Vishnu au cirque de chats est la seule novella du recueil avec sa centaine de pages. Nous y rencontrons Vishnu, l'enfant brâhmane dont le destin semble intimement lié à celui de tous ces nouveaux états indiens. Fils de deux privilégiés de l'ancienne Inde, il va traverser le conflit de l'Eau et les mutations de la société indienne avec la perception forcément à nulle autre pareille de sa condition d'humain amélioré. Ce texte rassemble en fait tout le talent de Ian McDonald qui livre ici un véritable tour de force. Divinités et religions, aeais et robots, soaps et réalités, rangs et castes, toutes les thématiques du Fleuve des Dieux et du recueil présent se conjuguent au sein de ce long texte pour prolonger l'histoire même du roman-monstre de McDonald. Au summum de son talent, il nous parle à travers les yeux d'un éternel enfant (encore !) et nous pousse à réfléchir sur l'importance de la fragilité de la vie humaine. La vraie supériorité des écrits de McDonald est évidente dans la novella. Le britannique ne se contente pas de nous conter une fantastique intrigue de SF, il y met de l'humain, il y met de l'émotion...bref, il nous la rend extrêmement poignante. Le destin incroyable de Vishnu en est la preuve ultime.

    Ce dernier récit consacre La Petite Déesse comme un chef d'oeuvre constitué de tant de joyaux et de pépites qu'on en vient à douter qu'un seul homme puisse écrire tant de merveilles en si peu de pages. On se prend surtout à se demander si, à force de fréquenter ses Kalis et ses Vishnus, ses Kalkis et ses Bouddhas...si Ian McDonald n'est pas lui-même devenu un dieu. 
    De la science-fiction cette fois.

    Note : 10/10

    Meilleures nouvelles : L'assassin-poussière / La Petite Déesse / Vishnu au cirque de chats.

    N.B : Vous pouvez lire La Petite Déesse totalement indépendamment du Fleuve des Dieux, mais pour en apprécier pleinement la majesté, il est certainement préférable de les lire dans l'ordre.
    Cependant, si le pavé que représente le roman vous effraie, vous pouvez très bien lire quelques nouvelles pour juger de si vous aimez ou non l'univers de MacDonald. 
    Évitez cependant de lire la novella finale qui spoile largement l'intrigue du roman.


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  • Commentaires

    1
    Lundi 1er Décembre 2014 à 07:45
    Lorhkan

    Encore un superbe livre signé Ian MacDonald, qui est pour moi l'un des maîtres de la SF contemporaine, rien de moins. ;)

    2
    Dimanche 7 Décembre 2014 à 17:08

    Je plussoie.
    Tout cela m'a incité à acquérir La Maison des Derviches. Un livre qui sera au programme en plus de Roi du Matin, Reine du Jour que j'ai déjà.

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