• [Critique] La Route de la conquête

    Parmi les auteurs français de l’imaginaire, Lionel Davoust construit lentement, mais surement, son univers personnel. Alors que les éditions Critic étaient encore toutes jeunes, il avait publié un court roman intitulé La Volonté du Dragon et qui introduisait (pour ceux qui avaient loupé les nouvelles précédentes) le monde d’Evanégyre. Depuis, le français a fait du chemin et peut aujourd’hui rassembler ses différentes nouvelles dans un même recueil autour de cet univers fantasy atypique. Toujours grâce aux éditions Critic, voici donc La Route de La Conquête et autres récits qui revient enrichir l’histoire d’Evanégyre.  

    Attention tout d’abord, pour les fans de Lionel Davoust, ce recueil ne comporte que deux textes inédits : La Route de la Conquête et Le Guerrier au bord de la glace. Tous les autres textes sont déjà parus auparavant dans des anthologies ou des revues notamment la fameuse et magnifique nouvelle Bataille pour un Souvenir. Pour les autres, le présent recueil est une introduction idéale pour l’univers d’Evanégyre à travers la diversité des textes présentés ici.

    Même si l’on classe usuellement les écrits de Lionel Davoust dans le registre de la fantasy, il faut avouer que cette étiquette reste tout à fait bancale à la lecture des trois quarts du recueil. Pour être plus exact, le monde d’Evanégyre est un univers de science-fantasy qui se préoccupe peu du genre auquel il appartient. Et c’est tant mieux. Lionel décrit une société en proie à la guerre, celle de l’empire d’Asreth qui tente d’unir le monde connu sous sa bannière et ainsi de le protéger contre lui-même suite aux ravages causés par la Grande Guerre. Pour se faire, Asreth a un atout indéniable : une technologie qui utilise la puissance des cristaux-vapeurs pour construire des chars, des canons et surtout des armures dévastatrices. Comme dirait un certain Arthur C.Clarke : « Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie ». Ce que Lionel Davoust semble appliquer à la lettre pour le plus grand bonheur de ses lecteurs.

    Ainsi, La Route de la Conquête s’ouvre sur la longue novella éponyme. Dans ce long récit, on retrouve la généralissime Korvosa – qui rappellera certains souvenirs aux lecteurs de La Volonté du Dragon – face à son dernier défi en tant que général des armées de l’empire : unifier et subordonner les peuples Umsaïs. Ceux-ci vivent en communion avec le Grand Océan Vert qu’ils parcourent à bord de gigantesques plates-formes de bois. Pour son entrée en matière – et son premier texte inédit du livre – Lionel frappe un grand coup. La Route de la Conquête rassemble toutes les qualités de l’univers imaginé par le français, à savoir une opposition entre deux cultures radicalement différentes - Asreth restant toujours bien supérieure technologiquement - et surtout les choix moraux et philosophiques qui découlent de cette « absorption » contrainte des peuples que rencontre l’empire Asrethien. Le récit se concentre sur le superbe personnage de Korvosa, vieille pierre fondatrice de la conquête impériale, qui n’est plus si sure que son recours systématique à la force soit justifiable par les belles paroles de la propagande impériale. Le peuple que représente Lionel Davoust, les Umsaïs, sorte de mélange entre les Indiens et les Maasais, s’avère fascinant dans son approche du monde. Le décalage entre les deux philosophies de vie produit d’ailleurs de belles choses. Elle permet au français de disserter sur un concept déjà vu en science-fiction : l’impossibilité d’un premier contact, faute de se comprendre. Parfaitement étrangers aux concepts de chef et de propriété, les Umsaïs engagent un vrai dialogue de sourd avec Korvosa. La décision de cette dernière, aussi inattendue que très bien pensée, permet de révéler les failles de la philosophie expansionniste Asrethienne, tout en dénonçant le fanatisme des plus jeunes, Vascay en tête. La fin ouverte laisse d’ailleurs toute latitude au lecteur pour imaginer ce qui ressortira de cet assujettissement.

    Sujet primordial pour l’univers d’Evanégyre, l’assujettissement des autres peuples revient quasiment systématiquement dans les nouvelles de Lionel. Notamment dans La Fin de l’histoire, où la rencontre avec une société Isendraise, à la conception du temps et de la mémoire en totale opposition avec le rationalisme des Asréthiens risque de mener à une catastrophe pure et simple que le conservateur Soval Veithar s’efforce d’éviter. Encore une fois, mais par un autre point de vue, le français se pose la question du bien-fondé de vouloir imposer un « bien commun » à d’autres sociétés aux valeurs quasiment étrangères. Scindé entre le journal de Veithar et les paroles des sages Isendrais, le texte dégage en outre une tonalité poétique et onirique magnifique qui charme immédiatement le lecteur. L’inévitable conclusion s’appuie encore davantage sur cet aspect et achève de convaincre de la beauté du texte. Cette beauté lancinante déployée par la plume de Lionel Davoust se retrouve dans deux autres nouvelles, forcément liées.

    Le premier de ces deux textes, c’est Au-delà des murs, où un ancien soldat Asrethien revient traumatisé par le conflit brutal et difficile contre le Hiéral et ses fabuleux guerriers-mémoires. Pour tenter d’exhorter les horreurs commises par Laenus, le psychagogue Astravar tente de lui faire avouer son crime commis dans le monastère de Clerdanne. Texte glaçant, Au-delà des murs dévoile une partie de la magie et de la poésie de la société bien particulière du Hiéral. Mais c’est avant tout une plongée dans le traumatisme de la guerre et des horreurs de la bataille. Avec sa double lecture ainsi que la folie du personnage de Laenus, à jamais perdu, Lionel Davoust continue à explorer les failles de ces beaux idéalistes du Dragon. Pourtant, c’est véritablement le second texte, déjà repris à plusieurs occasions dans différentes anthologies et recueils, que la beauté de l’univers d’Evanégyre explose. Bataille pour un souvenir – quel titre superbe ! – constitue certainement l’un des plus puissants textes écrits par Lionel Davoust. Il nous plonge aux côtés d’un guerrier-mémoire du Hiéral face à l’avancée des guerriers du général Erdani. Le français imagine un concept unique et qui, sous sa plume, exploite au maximum ses possibilités : les guerriers-mémoires combattent en échangeant leurs souvenirs contre de la puissance sur le champ de bataille. Pour parer le coup d’un immense tranchoir, il suffit au guerrier-mémoire de se souvenir de la joie qu’il a eue à retrouver sa femme après la dernière guerre pour sortir vainqueur de la passe d’armes en question. La contrepartie d’un tel pouvoir implique peu à peu la perte totale de la mémoire du combattant. Relativement court, le texte est une petite merveille dont on ne dira jamais assez de bien, il arrive à réaliser l’union improbable de la guerre et de la poésie. En soi, un tour de force.

    L’autre texte inédit, Le guerrier au bord de la Glace, permet d’avancer dans le temps et de découvrir que l’idéal d’Asreth s’est brisé avec la sécession d’une partie de ses troupes. Il permet également de constater les immenses progrès technologiques accomplis par l’Empire, et notamment au niveau des armures devenues des sortes d’immenses méchas volants connectés psychiquement avec leur pilote. C’est pourtant la seule petite déception du recueil. Bien qu’impressionnant par sa bataille aérienne d’ouverture, le texte se perd dans la description minutieuse des affrontements et traîne en longueur autour d’un personnage trop fade comparé aux précédents. La seule belle trouvaille réside en cette espèce d’IA , reflet de l’inconscient du pilote des Mekanas. Malheureusement, Davoust mais l’accent sur cet aspect un peu tardivement et rate de ce fait son récit. Heureusement, Quelques grammes d’oubli sur la neige rattrape le tout. On y retrouve Childe Karmon, un souverain désespéré devant la décrépitude de son royaume et qui fait appel, par l’intermédiaire du guerrier Ludwar, à une « sorcière » du nom d’Irij Wolfran. Celle-ci possède un don unique, celui de jouer avec le temps et de dévoiler le passé comme le futur. Conscient qu’une société éminemment brillante régnait auparavant sur ces terres, le roi Karmon demande alors à Irij de lui faire visiter le passé et ce mystérieux Empire que l’on nommait Asreth. Tourné comme un conte – et pas sans raison –, le récit qui clôture le recueil s’éloigne un peu du questionnement initial pour aborder un dernier sujet, celui de la responsabilité. De celle d’un roi envers son peuple, d’un guerrier envers son ordre... d’un homme envers une femme qu’il aime. Magnifique de bout en bout, avec une fin réellement aussi poétique que la tonalité générale de Bataille pour un souvenir, Quelques grammes d’oubli sur la neige illustre parfaitement l’adage « L’enfer est pavé de bonnes intentions ». Un délice.

    Franchement, Lionel Davoust est ennuyeux. Une belle plume, un univers passionnant, des récits poétiques et profonds, on n’arrive même pas à lui en vouloir pour un texte un peu moins bon que les autres. La Route de la conquête prouve encore une fois qu’il est une voix de l’imaginaire qui compte et surtout, que l’on est impatient de découvrir son prochain livre, Port d’âmes, toujours autour de l’Evanégyre, un monde que l’on n’a pas fini d’adorer.

    Note : 8.5/10

    CITRIQ


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  • Commentaires

    1
    Vendredi 19 Septembre 2014 à 20:36
    Efelle

    Nos avis se rejoignent.

    2
    Samedi 20 Septembre 2014 à 09:42
    Lorhkan

    Chaque nouvelle critique me donne envie de le lire. C'est prévu pour bientôt de toutes façons !

    J'ai quand même prévu de me relire "La volonté du dragon" avant...

    3
    Samedi 20 Septembre 2014 à 10:59

    Merci pour cette critique, elle me donne vraiment envie de découvrir cet auteur !

    4
    Samedi 20 Septembre 2014 à 18:16

    Relire La Volonté du Dragon donne en effet un petit plus pour la lecture de la première nouvelle, La Route de la conquête. Mais ce n'est pas indispensable.
    De toute façon, je ne peux que vous inciter à découvrir Lionel Davoust, c'est un excellent novelliste, son recueil L'importance de son regard était tout aussi superbe.

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