• [Critique] La voix du feu

    [Critique] La voix du feu

     

     

    Ferons-nous l'affront de vous présenter Alan Moore ? Génie mondialement reconnu dont les œuvres formidables ont forgé une grande part du comic book moderne, le britannique reste surtout pour beaucoup un des scénaristes les plus singuliers qui soient. Passant du vigilante (Watchmen) au manifeste politique (V pour Vendetta) ou au polar historique (From Hell), Moore est incapable de se cantonner à un genre unique. Tant et si bien qu'il a même écrit un colossal comics pornographique avec Filles Perdues. Dès lors, une seule question se posait : quand allait-il venir au roman ? C'est en 1996 que l'anglais s'y résout avec La voix du feu et c’est bien tardivement que le livre est traduit en France dans la superbe collection Interstices des éditions Calmann-Levy en 2008. Malheureusement, l'aventure s'arrête (trop) rapidement pour Interstices et il faut attendre 2015 pour qu'un nouvel éditeur se risque à rééditer cette pépite, en l’occurrence ActuSF par le biais de la collection de poche Hélios. Inutile de faire grand mystère de la chose tant on sait le britannique formidable : son premier roman s'avère au moins aussi bon que ses écrits passés. Chronique d'un voyage à travers le feu et les âges.

    Difficile de résumer La voix du feu. Commençons par un cercle, grand, immense, presque intemporel. Sur celui-ci, des jalons, des dates comme autant d'ancres pour le lecteur. 4000 avant J.C. Voici la première. 2500 avant JC. Une seconde. Puis les époques s'enchaînent, le cercle continue, le temps avance. Inlassable, infatigable. Est-ce vraiment un roman ? Un recueil de nouvelles ? L'un et l'autre à la fois en réalité. Son sujet : Northampton, une ville anglaise où vit encore Alan Moore à l'heure actuelle. Ne vous êtes-vous jamais arrêté à un coin de rue ou devant la façade d'une maison pour vous interroger sur l'histoire qu'ils racontent ? Avez-vous déjà senti dans l'air une brise vieille de plusieurs siècles ? Ou aperçu fugacement à un carrefour un Poulain Pelu, immense bête noire immortelle ? La voix du feu s'attaque à cela, au passé d'une ville parcourue par des hommes ou des esprits malins, et toujours consumée par le feu, brasier éternel porteur de souffrances, de souvenirs et d'espoir.

    Arrêtons-nous d'abord en un premier lieu. 4000 avant J.C, quelque part en Angleterre, non loin de là où se tiendrait Northampton des milliers d'années plus tard. Ce premier récit d'une soixantaine de pages s'intitule Le Cochon de Hob. S'il faut s'attarder dessus, c'est parce qu'il est emblématique du livre et qu'il a fait, il faut le dire, grand bruit lors de la parution du roman. La raison en est simple : Moore nous conte une histoire par les yeux d'un homme du néolithique. Seulement voilà, non seulement la langue de l'époque s'avère rudimentaire mais, en plus, le narrateur en question est un simplet exclu de sa tribu après la mort de sa mère. Il faut donc subir l'épreuve de suivre la pensée d'un personnage au vocabulaire extrêmement restreint. La chose se révèle ardue, d'autant plus qu'il ne distingue pas les rêves de la réalité. Comme point d'entrée, voici bien quelque chose de costaud et retors. Ce serait pourtant vite oublier qu'Alan Moore est un magicien (dans tous les sens du terme d'ailleurs). Avec une syntaxe extrêmement limitée, l'anglais ébauche une histoire sans concession, où les thèmes récurrents de son roman s'affichent d'emblée. Le feu, la mémoire, l'amour, le sexe, le cochon, le poulain pelu, la magie, le rêve, le mythe. Malgré l'énorme difficulté de cette histoire expérimentale, Moore bluffe son monde, nous plonge dans la cruauté autant que dans l'onirisme. Bref, le premier chapitre donne le ton.

    Viennent ensuite d'autres arrêts. Douze au total, comme autant de barreaux sur une échelle... ou d'escaliers, comme vous voulez. Moore ne nous livre pourtant pas un recueil de nouvelles. Dans la multitude de ces histoires, se trouvent des échos, des réminiscences et, parfois, des présages. Des obsessions qui hantent la ville en devenir, la terre sur laquelle son histoire se forge. Moore accouche d'une fresque mémorable où il nous parle de la création des mythes, de la persistance des légendes et du caractère immortel de certains aspects de la vie. Le sexe par exemple, peu importe l'époque, que ce soit lors de l'hilarante confession d'un obsédé vendeur de jarretelles dans J'ai toujours des jarretelles, en voyage ou dans cette façon bien étrange qu'ont les deux sorcières en herbe d'attirer les esprits malins dans Complices ès tricots. Base fondamentale de la vie, de toute vie, la sexualité prend chez l'homme une connotation mystique, quasi-surnaturelle, tour à tour drôle, piquante et dramatique. Peu à peu au cours de ces histoires successives, Moore change son style, adapte son phrasé en fonction des époques. La seconde nouvelle, Les champs de Crémation, devient plus riche en vocabulaire mais reste toujours relativement difficile, la narratrice bénéficiant d'un langage encore imparfait. Et ainsi de suite. Moore est roublard, il aime à nous interpeller sur la lente évolution, quel que soit son niveau.

    Ce qu'il aime par-dessus tout, c'est le tissu friable qui se trouve entre notre réalité et le monde surnaturel. Une frontière poreuse, invisible pour beaucoup, mais qui semble évidente pour le britannique. Il sait lui donner cette présence inquiétante avec Dans les terres inondées ou Le langage des Anges, horribles histoires où les monstres prennent corps (ou pas...). Tout est flou dans cet entre-monde, le lecteur rencontre des Poulains Pelus ou des Esprits Malins, des cannibales et des têtes qui parlent. Dans Confession d'un masque, Moore expérimente encore, cette fois dans la nature de son narrateur : une tête pourrissante au bout d'une pique. Succulent morceau d'humour et brillant retour sur un des événements historiques qui a le plus marqué Moore : la révolution des poudres de Guy Fawkes. Sauf qu'ici, point de V, juste deux têtes confessant crimes et châtiments. Le corps devient une marotte pour l'auteur, une jambe dépassant d'une tombe devient une des récurrences de l'oeuvre, les têtes elles-mêmes se retrouvent, anonymes pour certaines, divinement connues pour d'autres. C'est ce corps exquis qu'incarne le texte lui-même où les différents personnages de Moore semblent reprendre le récit de leur prédécesseur. Ils constatent les échos de l'histoire, la transcendance de la spiritualité, comme le lecteur le fait lui-même auprès de son chevet. 

    Reste pourtant que La voix du feu réenchante l'histoire avec un grand H. A travers le roman, les individus deviennent eux-mêmes des légendes, homme-oiseau ou croisé dément, les pores de la réalité et de la raison se dilatent, confondant les époques mais aussi parfois la santé mentale comme pour ce fou dans Le soleil au mur semble pâle. Finalement, c'est dans l'infime et le détail que La voix du feu trouve toute sa grâce, il suffit d'une différence de matériaux dans La tête de Dioclétien pour faire vaciller un empire, d'une église ronde pour bouleverser la foi ou bien d'un feu, d'un seul et unique bûcher. Cet élément splendide que l'homme apprend à maîtriser en premier, Moore en fait un porteur de vie comme de mort, un monstre qui engloutit tout. Destructeur ou créateur, c'est au choix. Seul le temps arbitre les choses. Ainsi, le récit a tout de même une fin avec L'escalier d'incendie de Phipps où Moore prouve une dernière fois l'étendue de sa maîtrise en osant devenir personnage de son propre roman. On y découvre les échafaudages qui sous-tendent son oeuvre, d'où le britannique tire ses idées, comment il perçoit sa ville. Avec ce dernier tour de piste, Alan Moore pourrait mettre un point final à sa course mais il choisit de conclure dans l'abstrait, le magique, renvoyant à ce cercle intemporel qui semble ne pas connaître de fin. Pas tant que le feu n'en aura pas décidé ainsi.

    Comment transformer un livre en une immense fresque temporelle ? Alan Moore répond à cette interrogation dès son premier roman, se riant des genres ou des attentes, pour accoucher d'un livre obsessif et obsédant dans le lequel le lecteur bute, trébuche et grandit. Magique dans ses moindres recoins, voici un authentique voyage à travers les âges, paré de multiples visages, le défi stylistique en prime.
    Indispensable.

    Note : 9.5/10

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    Existe aussi en grand format chez Calmann-Levy dans la défunte collection Interstices :

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  • Commentaires

    1
    Dimanche 30 Août 2015 à 16:24

    Non mais dis donc :p 

    7 juin mon p'tit monsieur ;)

    Le CRAAA a débuté le 15 juillet. Tu as traversé une faille spacio temporelle ?

    2
    Dimanche 30 Août 2015 à 22:16

    Ah oui pardon Hélène ! Autant pour moi !

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