• [Critique] Latium, Tome 1

    [Critique] Latium, Tome 1

     L'Homme, cette espèce mythique.
    Dans un lointain passé, l'homme régnait sur son bout de galaxie. Il avait réussi à conquérir les étoiles et les mondes entre les deux. Grâce à une technologie de plus en plus avancée, il a pu se rendre maître de l'ultime frontière. 
    Puis l'homme a disparu. D'un coup, d'un seul. L'espèce entière s'est éteinte. Que restait-il alors ?
    Ses créations, les fameuses I.A (pour Intelligence Artificielle) qui était devenues bien plus que des instruments géniaux. De facto, elles devenaient les maître du Latium, l'espace épanthropique où les humains avaient jadis vécu. Comment faire cependant quand votre créateur vous laisse seul dans le froid de l'espace...et quand d'autres habitants de l'univers tentent de prendre possession des ruines ?
    Les affronter n'est pas une option car, l'Homme, dans son immense sagesse, a créé le Carcan qui s'appuie sur les trois règles de la Robotique et empêche les machines de porter atteinte à la vie. De ce fait, voilà que les plus fidèles serviteurs se retrouvent incapables de relever la sécurité. 
    Dans un dernier espoir, les IA devenues nefs, d'immenses vaisseaux spatiaux parcourant le vide, ont appliqué la théorie de la Terre Brûlée pour ceinturer l'espace épanthropique d'une zone morte : les Limes.
    Dans la guerre, Othon et Plautine, deux des plus brillants représentants de l'Imperium, ont perdu beaucoup des leurs...Othon, lui-même se retrouve aujourd'hui exilé du reste de ses pairs. Dans la vide pourtant, un signal est capté par la nef Plautine, un signal tenu mais primordial : l'Homme existerait-il encore quelque part ? Sortie de son sommeil, l'IA contacte son vieil allié, Othon, bien décidé à découvrir si Dieu ne se cache pas au fond du néant sidéral.

    La fameuse collection Lunes d'Encre refait parler d'elle. Mettant toujours un point d'honneur a sortir des romans ambitieux, Gilles Dumay a cette fois porté son dévolu sur un diptyque d'un parfait inconnu, Romain Lucazeau, qui semble revigorer le blason du space-opera à la française. En quatrième de couverture, on découvre des références à Corneille, à Leibniz, à Simmons et à Banks. Comme toute entreprise de communication, on doute de ces comparaisons avant d'ouvrir le roman. Mais qu'à cela ne tienne, il y a certainement quelque chose de vraiment bon là-dedans.
    Pourquoi ? Parce qu'un éditeur est assez fou pour accorder non pas un, mais deux volumes, à un auteur français sortant de nul part. Et que cet éditeur, c'est Gilles Dumay, l'homme qui nous a offert le diptyque d'Hal Duncan, qui a publié Ad Noctum ou encore Anamnèse de Lady Star. Accordons le bénéfice du doute à ce space opera ambitieux en commençant par ce premier tome de 464 pages.

    Le premier contact s'avère assez rude. Latium est écrit dans une langue riche et travaillée mais qui flirte très (trop ?) souvent avec le pompeux. Les premières pages s'avèrent donc étranges pour le lecteur avec une profusion de termes latins et grecs qui semblent de prime abord être là juste pour impressionner le profane. On découvre heureusement bien vite qu'il n'en est rien. Romain Lucazeau est un homme cultivé qui affectionne tout particulièrement les mythes grecs et romains, qui tente de jouer avec l'oeuvre de Corneille (en cela la quatrième de couverture ne mentait pas) à travers son oeuvre Othon (mais pas que) et qui veut, surtout, imaginer une histoire de l'humanité différente. Cette abondance de termes latins et grecs trouve une justification dans le fait que l'univers dans lequel évolue les IAs est un univers uchronique. Sauf qu'au lieu de se positionner au moment de la divergence ou peu après, Latium a choisi de nous emmener des milliers d'années plus tard. Et si la sagesse grecque et romaine avait régné sur le monde sans s'éteindre ? Que ce serait-il passé pour le futur, le très lointain futur ? En sus d'être un space-opera (on y reviendra plus longuement par la suite), Latium se démarque en tentant de dévier son histoire d'origine, en calquant son univers sur un thème antique mais avec des robots, des intelligence artificielles et des voyages spatiaux. Ainsi, la démarche de Romain Lucazeau prend sens et, même si elle est rude à aborder, charme au fil de la lecture. On sent que le français tente quelque chose de réellement ambitieux.

    L'autre caractéristique qui saute aux yeux, c'est l'absence d'homme là-dedans. Ce pari osé de l'Hécatombe conduit à une histoire privée d'humains. Tout passe par des IAs qui vont poser, naturellement, un questionnement profond au lecteur sur la nature même de l'IA lorsqu'elle a des raisonnements aussi, voir plus, complexes que l'homme. Les personnages d'ici ne sont pas de chair et d'os, mais de pistons, de conducteurs et de circuits imprimés. Ce sont des colossus froids ou des automates. Pourtant, Lucazeau leur donne un sens, et les conduit vers un raisonnement plus poussé que celui vu et revu de la nature d'une intelligence artificielle parvenue à un certain seuil de conscience d'elle-même. Outre l'aspect science-fictif prégnant de Latium, c'est l'aspect métaphysique de la chose qui rend l'aventure d'autant plus stimulante. Comme on l'a dit l'Homme n'est plus, la Machine, littéralement enfant de l'homme, création pure et simple pour tout dire, reste. La Machine est bercée par le Carcan, sorte de livre sacré incrusté dans les circuits électroniques et jouant le rôle des saints commandements, guidant les fidèles perdus dans le noir. Ils ont perdu leur Dieu, Dieu est mort sous leurs yeux.  

    Que faire lorsque Dieu est mort ? Latium tente de répondre à cette épineuse question qui hante l'humanité depuis toujours. Si l'homme a créé Dieu puis a oublié qu'il l'avait créé, les IAs, elles, s'en souviennent. Elle ne sont pas théoriquement liées à leur Dieu comme l'homme par la religion, mais littéralement, programmatiquement par le Carcan. C'est ici que l'entreprise de Lucazeau prend tout son sens et que Latium devient réellement passionnant. Il expose ce qu'il se passe quand Dieu n'est plus là mais en confrontant la toute puissance des IAs privées de leur perfection technologique et de la dites toute puissance... par le Carcan. Piégé par cette contradiction, les IAs dégénèrent, lentement, surement, et chacune à leur façon. On trouve une Plautine aux aspects éclatés ou un Othon volontairement diminué mais qui se rêve Dieu. Plus encore que Plautine, c'est Othon qui passionne le lecteur car il a choisi de reproduire le schéma de ses anciens maîtres en recréant la vie. La race des Hommes-Chiens, grotesque d'un prime abord, est traitée avec un tel sérieux et maniée avec une telle intelligence qu'elle s'impose comme l'une des plus grandes qualités du récit. Non seulement les Hommes-Chiens acquièrent une crédibilité naturelle sous la plume de Lucazeau mais ils s'intègrent malicieusement dans l'aventure. L'ombre du Docteur Moreau plane bien sur cette idée, ressassant encore les mêmes horreurs sous-jacentes et les mêmes interrogations, mais en ajoutant surtout - et avant tout - un autre niveau au dialogue Dieu-Créatures. 

    Il reste aux Hommes-Chiens à découvrir la nature de leur Dieu et ses faiblesses. Et l'Homme-Chien ainsi, aussi primitif semble-t-il être, parvient petit à petit à dompter ses craintes mystiques. Le lent éveil à la conscience et le plan très théâtral de Lucazeau pour arriver à cette révélation donne une dimension quasi-mystique à Latium. Il ne faut cependant pas oublier que ce premier volume est aussi l'occasion de plonger dans un univers où l'Antiquité semble avoir conquis l'espace. La multiplicité des références, la cohérence de la vision de l'auteur impressionne. Les frontières ployant sous les invasions Barbares, les grands sénateurs incapables de réagir comme il le faut, un Empire qui s’effondre petit à petit, Lucazeau aime jouer sur l'Histoire, aime la transposer. Il aime aussi faire de son aventure une pièce de théâtre qui ne dit pas son nom, avec ses personnages flamboyants et ses intrigues à tiroirs. Mais ce qu'il ne faut pas oublier arrivé là, c'est surtout que le français aime la science-fiction et que la qualité de son space-opera s'en ressent.

    Latium, un space-opéra métaphysique issu d'une antiquité futuriste ? Une étiquette réductrice qui explique pourtant bien l'ambition monstre de son auteur. Car au-delà des multiples pistes de réflexion qu'il offre, Latium reste un roman de science-fiction avec ses inventions, son futur passionnant, ses races inconnues et sa technologie grisante. On trouve dans ce premier volume un certain nombre de fulgurances, d'abord visuelles avec ces vaisseaux incroyablement immenses, qui pensent, qui éprouvent des émotions et qui cachent, en leur sein, des paradis naturels improbables. On imagine sans mal la majestueuse beauté d'une cale d'acier renferment un archipel de petites îles paradisiaques. Comme l'on imagine d'ailleurs cette bataille spatiale épique qui ponctue cette première partie et donne quelques beaux frissons d'aventure au lecteur. Latium n'est pas qu'un pensum ou un terrain de jeu pour amoureux du monde antique, c'est aussi une fabuleuse épopée qui nous emmène loin à travers les étoiles.

    Premier acte brillant pour Latium qui convoque une multitude d'influences, de références et d'ombres tutélaires pour s'en réapproprier la somme et accoucher d'une aventure passionnante. Quand la question métaphysique s'invite dans le space-opera, Romain Lucazeau les marrie avec une dextérité évidente et son lecteur, lui, s'en délecte. On espère la suite à la hauteur des ambitions affichées ici. 
     

     

     Note : 8.5/10

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