• [Critique] Le loup dans le camion blanc

    [Critique] Le loup dans le camion blanc

      

    Malgré l'arrêt de l'excellente collection Interstices chez Calmann-Levy (qui a publié des indispensables tels que La Voix du feu d'Alan Moore ou La Cité des Saints et des fous de Jeff Vandermeer), l'éditeur continue à offrir un certain nombre d'ouvrages transgenres. Le dernier en date pourrait bien être Le loup dans le camion blanc, premier roman de John Darnielle, pourtant plus connu pour sa participation au groupe américain The Mountain Goats que pour ses écrits. Après un ouvrage à propos de Black Sabbath, l'homme s'est en effet lancé dans la fiction. Nommé parmi les dix livres du National Book Award for Fiction, Le loup dans le camion blanc allie littérature générale, jeux de rôles et, dans une certaine mesure, fantasy. Sous une couverture tout à fait énigmatique (un labyrinthe), Darnielle nous invite dans la tête de Sean, un homme au destin peu banal.

    Les monstres invisibles existent. Il nous arrive souvent de croiser des personnes à l'apparence si repoussante que l'on ferait n'importe quoi pour les éviter. Sean compte parmi ces monstres. Victime d'un accident tragique durant son enfance, il endure depuis une vie de réclusion et de dissimulation. Son visage ravagé contraint de fixer le plafond de sa chambre d’hôpital, le jeune Sean s’est construit son propre univers, nourri aux jeux de rôles qu'il affectionne particulièrement mais aussi aux livres de Fantasy de Robert Howard. Entre le monde de Conan et le futur apocalyptique le plus noir, il crée un jeu de rôles par correspondance qu'il baptise Trace Italian. Si le succès n'est pas immense, il parvient à toucher quelques mordus du genre. Malheureusement, les choses tournent mal quand deux joueurs, Lance et Carrie, meurent dans de tragiques circonstances. Hanté par leur mort, Sean replonge dans ses souvenirs d'enfance, tentant de reconstituer une vie tombée en morceaux bien des années auparavant...

    Narré par Sean lui-même, Le loup dans le camion blanc est un livre très spécial. D'abord par sa construction, tout à fait éclatée, qui part souvent explorer d'un côté pour ensuite bifurquer vers tout autre chose. Ensuite par la façon de raconter les événements marquants de la vie de Sean que Darnielle ne veut, volontairement, que peu dévoiler. L'américain use et abuse du non-dit en laissant au lecteur le soin de comprendre les multiples sous-entendus et niveaux de lecture de son discours. Le récit se centre autour de deux, voire trois axes temporels majeurs. On trouve en premier lieu l'histoire du Sean adulte assailli de doutes et de remords après la mort de deux de ses joueurs. Cette partie fait la part belle au jeu de rôles, on y retrouve tout l'amour de Darnielle pour ceux-ci ainsi qu'un sérieux salutaire dans le traitement de cet univers fictif qu'est Trace Italian. Plus qu'un simple univers alternatif, Trace Italien constitue un authentique miroir psychanalytique de Sean ainsi que de certains de ses joueurs les plus passionnés tels que Chris, un participant aussi énigmatique que marquant. Encore une fois, Darnielle reste cryptique sur un grand nombre d'éléments mais en lisant entre les lignes, on comprend bien des choses à propos du psychisme de Sean. Le loup dans le camion blanc mérite sa couverture puisqu'il ne laisse jamais clairement le champ libre aux évidences. Il vous faudra vous perdre un peu entre les différents mondes et axes temporels avant de pouvoir percer les secrets de Sean et des autres. Heureusement, non seulement Darnielle écrit bien mais il maîtrise ses métaphores. Le résultat ne se laisse que rarement prendre en faute.

    La deuxième ligne temporelle, c'est celle de Sean adolescent souffrant après son terrible accident. Celle-ci n'est abordée qu'en toute fin d'ouvrage, à dessein forcément, permettant ainsi à Darnelle de nous faire pénétrer dans la souffrance d'un enfant annihilé, cloué à son lit. C'est ici que s'affirme le plus fortement le thème principal du roman, celui du pouvoir de l'imagination et de l'évasion. Le jeu de rôles que crée Sean n'est rien d'autre qu'un prolongement de sa passion pour l'univers de Conan d'Howard, rien qu'une nouvelle rampe de lancement pour un univers inconnu et étrange où la banalité du quotidien s'évapore. Cette fascinante descente dans les affres tourmentées d'un adolescent ne verse cependant jamais dans le tire-larmes, jamais. Ce qui, en soi, est assez remarquable. Darnielle prend bien soin de narrer cet axe à travers les yeux bien plus mûrs et rudes du Sean adulte, qui semble par la même occasion s'auto-analyser. C'est certainement la partie la plus passionnante du roman. Reste alors la dernière, celle de Sean avant l'accident.

    Partie plus congrue, elle permet d'apprécier l'état psychologique de l'enfant avant le drame et ce qui peut l'avoir conduit jusque là. Sans dévoiler le fin mot de l'histoire, sachez simplement que parfois, les explications les plus courtes sont les meilleures. Dans ce dernier abord, Darnielle se plaît à décrire l'enfance sur un mode rêveur, entre salles de jeux, flirts avec les filles, fantasmes héroïques et comment, imperceptiblement, les choses peuvent glisser vers l'horreur la plus absolue. Toujours et encore, il nous gratifie de beaux passages sur le pouvoir de l'imagination, une faculté dont semble déborder Sean et un élément qui lui sera d'autant plus utile pour sa vie future. En fait, ce qu'il y a de remarquable dans ce premier roman, c'est la force de l'auteur pour évoquer à travers une scène banale du quotidien des choses tout à fait effroyables. Le meilleur exemple restant certainement le court passage où s'explique de titre du roman. Celui-ci ne présente absolument rien de rationnel, rien de frontal, et pourtant, quelque chose dans les mots de Darnielle (et donc de Sean) glace le sang. Comme une ombre dans le fond d'une salle mal éclairée. Tout le roman est bâti sur ce genre de ressorts faisant de l'histoire quelque chose de bâtard, à la confluence des genres, qui tient autant de la littérature blanche que du fantastique ou de l'horreur. On ne sait jamais trop bien où Sean veut en venir, tantôt perdu dans son monde futuriste post-apocalyptique, tantôt fasciné par des souvenirs qui semblent de prime abord insignifiants. Grâce au côté viscéral de l'écriture de Darnielle, la sauce prend pourtant.

    Enfin, il reste un dernier point important à propos du Loup dans le camion blanc : son humanité. Darnielle parvient à livrer un portrait grandiose et touchant d'un homme défiguré. Il lui donne un visage littéraire plutôt qu'un de chair et de sang. Il parle avec une habilité certaine de la douleur de l'indifférence, de la difficulté à survivre plutôt que de vivre. L’entièreté du roman se trouve en fait traversée par ce traumatisme du survivant, puisque malgré les années, Sean continue d'être l'éternel survivant à sa propre catastrophe. Le roman raconte comment l'on peut surmonter la douleur, l'isolement mais finir tout de même piégé, quelque part dans les plaines du Kansas, entre la cabane d'un astrologue mort et  les mirages d'un fort mythique. La beauté du récit réside certainement là, dans ces instants où Sean parle de sa peine, parle de sa solitude. Elle éclate littéralement dans sa lettre aux parents de Carrie, où le monstre que ceux-ci voudraient voir en lui n'est simplement pas là. En fait, malgré ses petites touches d'hommage à la fantasy et à la science-fiction, Le loup dans le camion blanc reste l'histoire d'un survivant. Toute la question posée par John Darnielle est là : existe-il vraiment une autre vie après les cendres de la première ?

    Roman tortueux, volontiers cryptique, Le loup dans le camion blanc réussit pourtant à marquer. Plongée en apnée dans l'imaginaire torturé d'un adulte qui n'a jamais pu finir son enfance, le récit de John Darnielle nous prend par la main pour nous faire visiter les ombres dans les plis, ces plis de nos histoires qui nous façonnent aussi certainement que nous les oublions facilement en grandissant. Parfois glaçant, ce premier roman permet avant tout d'entrer dans l'univers bien particulier d'un auteur américain atypique.
    En un mot, fascinant.

    Note : 8.5/10

     

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  • Commentaires

    1
    Dimanche 15 Mars 2015 à 08:03
    J'ai survolé ta chronique... J'y reviendrai quand j'aurai lu le bouquin.
    Mais déjà merci pour cette découverte, je serais sans doute passé à côté.
    2
    Samedi 18 Avril 2015 à 11:02

    Bon je reviens, j'ai lu ta chronique qui est excellente.

    Par contre, je suis passées à côté. 

    C'est pas que je n'ai pas aimée, c'est que lorsque je lis ta chronique, je vois que je suis passé à coté de pleins de choses. J'ai sans doute manquée de rigueur dans ma lecture ( où j'ai pas le niveau pour le lire). Si bien que je n'arrive pas du tout à le chroniquer. Je n'ai rien à dire dessus. 

    Il y a quelques points qui me dérangent, notamment l'alliance musical, littéraire et jeu de rôle. Bref j'avais l'impression de lire le profil psy qu'on nous sert lorsqu’un drame, type tuerie sur campus arrive et qu'il faut forcement incriminé un milieu underground et marginal. 

    3
    Samedi 18 Avril 2015 à 18:28

    Attention pour tous les lecteurs SPOILERS :

    Je trouve, justement, que Darnielle prend ce profil psy dont tu parles pour le tordre et l'utiliser à contre-pied de ce que l'on fait habituellement. Ce n'est pas ce milieu underground qui cause le drame, c'est en fait ce qui le sauve. 
    Le grand atout du roman c'est que, jusqu'à la fin tu crois que l'auteur va t'expliquer le pourquoi du drame. Sauf que dans le fond, il n'y a aucune raison à cet accès de folie sinon un des méandres de l'âme humaine, un peu comme pour les deux joueurs de Trace Italian qui meurent. C'est aussi ce qui est fascinant, cette absence de logique de l'esprit humain. Il se tire une balle mais même lui, en somme, ne semble pas savoir pourquoi. 

    Du reste son univers de rolistes/fantasy et son monde imaginaire le sauvent de sa douleur, c'est une façon plus mature et plus sombre d'expier les choses que Gretel and the Dark mais ce n'est pas si éloigné, il s'agit toujours de s'imaginer un ailleurs pour survivre à la douleur. Tout comme le son de la musique métal le soulage de sa douleur physique du à ses acouphènes. Darnielle livre un plaidoyer feutré pour tous ces petits que l'on dit asociaux mais dont la force mentale leur permet de soulever des montagnes.

    Il met en évidence comme tu le dis, qu'un mec avec ce profil va forcément être vu comme un monstre par le reste de la société. A mon sens, et cela n'engage que moi, je pense que c'est lui le loup dans le camion blanc, celui que les autres regardent comme un monstre prêt à bouffer leurs gosses. Sauf que tout culmine dans la lettre qu'il écrit aux parents. Non, malgré tout, son apparence, ses passions, son univers, il n'est pas un monstre, juste une pauvre âme qui tente de ne pas s'étouffer. Du coup, le quasi-suicide des deux petits jeunes est aussi inexplicable que son coup de folie à lui. Darnielle met le doigt sur quelque chose d'impossible à accepter ou presque : parfois, il n'y a simplement aucune explication. Juste un gosse et un fusil qui font une (grosse) connerie.

    4
    Samedi 18 Avril 2015 à 19:37

    Je l'ai réalisé une fois que j'avais posté le commentaire. après les dimensions psy, ça reste loin de moi. Je m’abstiendrais de commenter quelque chose que je ne sais pas faire.  

    Son univers le sauve, l'aide à survivre plutôt. Je le trouve ni heureux ni épanoui, c'est juste un animal qui survit.

    Je suis d'accord sur le titre, et je l'avais perçu de la même manière. Ça me rassure au moins j'ai saisi quelques trucs ^^ 

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