• [Critique] Le monde inverti

    [Critique] Le monde inverti

    Christopher Priest a trouvé une place de choix dans le cœur des lecteurs de SF du monde entier et, plus particulièrement dans celui des lecteurs français. Pourtant, le chemin a été long et dur pour en arriver là. C'est seulement avec son troisième roman que l'anglais conquiert le monde (ou presque). Intitulé de façon énigmatique Le monde inverti, le livre arrive en un peu plus de 380 pages à dresser le portrait d'un univers totalement atypique, sortant largement des sentiers habituels de la science-fiction. Aujourd'hui considéré par beaucoup comme un grand classique, Le monde inverti garde toute son importance dans l'oeuvre de Priest et constitue surement une des meilleures portes d'entrée sur l'oeuvre de l'auteur britannique.

    "J'avais atteint l'âge de mille kilomètres."
    Cet immensément célèbre incipit est prononcé par Helward Mann, jeune apprenti de la guilde du Futur. Son monde est étrange. Il roule, il s'arrête, il accélère. Mann vit dans la cité Terre, une gigantesque structure mobile qui parcourt les étendues chaotiques d'un monde bien étrange. En prêtant serment devant ses pairs, Mann s'engage à ne pas révéler les choses qu'il va apprendre en sortant de Terre. Comme le fait que le soleil n'est pas une sphère mais une ellipse, ou que les tooks, ces populations indigènes que la cité rencontre dans son périple, haïssent les hommes et femmes de Terre. Parmi la milice ou les hommes de labeur installant les voies, Mann va découvrir un univers où règne le chaos, la faim et la misère, où la sauvagerie ne se trouve pas que dans le cœur de ces sauvages que les habitants redoutent tant mais surtout, il va découvrir que sa cité, qu'il imaginait si parfaite, recèle une part d'ombre qu'il devra arpenter a ses risques et périls. Pour atteindre l'optimum, Mann devra avant tout apprendre à se connaître lui-même.

    Malgré son impressionnante réputation, Le monde inverti n'a rien d'un roman difficile à aborder. Priest use d'une écriture aussi simple que fluide sans jamais tomber cependant dans la facilité. Derrière son apparente simplicité, le style de Priest nous cueille et nous balade de bout en bout. Il nous emmène à la découverte de Terre, une cité roulante, idée géniale et exploitée de la plus belle des façons par l'auteur. Imaginez deux minutes une immense barre d'immeuble se déplaçant calmement sur des rails, inlassablement. Devant cette image sidérante, l'écrivain anglais appose la figure frêle de Mann, un homme du commun, en passe de devenir un des membres de la guilde du futur, une des plus importantes de la cité. Le Monde inverti parle avant toute autre chose de Mann, de ses doutes, de sa fragilité. Il nous décrit le passage à l'âge adulte d'un jeune homme que rien n'aurait su préparer aux questions qu'il doit affronter. Dans son humanité touchante et sa proximité avec le lecteur, Mann sert plus que de narrateur, il sert de point d'attache pour comprendre et pour appréhender tout ce qu'il se passe ensuite. Il est, du début à la fin, la grande réussite du roman, un personnage magnifique dont on ne comprend la complexité qu'à la toute fin du récit.

    En effet, Priest ne se contente pas de nous conter le parcours initiatique d'un homme, il le replace dans une époque et dans un cadre, tous deux aussi extraordinaires l'un que l'autre. L'anglais joue avec ce qui deviendra un de ses thèmes favoris, la réalité et, par ricochet, notre perception de celle-ci. Comment perçoit-on le monde ? Comment notre perception du monde influence nos choix ? Mais surtout, comment deux mondes opposés peuvent-ils survivre lorsqu'ils entrent en collision ? Ces deux univers, ce sont ceux de Mann d'une part et des tooks d'autre part. Le premier, comme nous l'avons déjà dit, est cette impressionnante cité, espace clos asphyxiant autant physiquement que mentalement. Enfermé dans cette structure monolithique, le mode de vie s'est fait carré, archaïque. Tout est cadré, policé et régulé. Mais derrière cette organisation un peu trop parfaite, il y a l'autre monde, celui des tooks. S'ils sont autant des hommes que les habitants de Terre, ils vont dépenaillés et morts de faim, victimes de la misère et la maladie. Quand Mann croit à la miséricorde lorsque les guildes les emploient en échange de la nourriture, eux ne voient que le labeur et les femmes qui sont utilisés par Terre pour perpétuer sa population.

    Priest illustre non seulement la dichotomie de la situation par les paramètres matériels et humains, mais aussi par la dimension physique - au sens strict du terme - de la planète sur laquelle évoluent les deux peuples. Le lecteur le découvrira bien assez tôt lorsque Mann voyagera dans le passé. Un terme qui n'est pas anodin puisque sur ce monde, le temps se dilate et l'anglais joue avec une autre variable. Il épouse avec délice le décalage temporel et le changement profond qu'il opère sur Mann, devenant plus vieux alors que les autres restent jeunes. On suit alors, grâce à cet ingénieux procédé, l'évolution d'Helward tout au cours de sa vie. Ainsi, lentement, on regarde celui qui ne comprenait pas l'attitude de ses maîtres devenir exactement comme eux, ou presque. Parce qu'entre deux, il y a cette infime variable, celle d'une femme took qui va changer totalement son mode de pensée et sa destinée. Une nouvelle fois, les mondes entrent en collision et la dernière partie du roman confronte les protagoniste à la réalité, quoiqu'elle puisse représenter pour les uns et les autres. Abrupte, la fin du monde inverti reste pourtant aussi crédible que logique, l'auteur britannique fait s’effondrer une société et analyse avec une grande brutalité l'impact sur Mann qui a cru, toute sa vie, à des chimères. Devant la révélation finale, le lecteur reste aussi pantois que le narrateur. Une sorte de vertige qu'on ne retrouve que dans un nombre infime d’œuvres.

    Classique s'il en est, Le monde inverti ne déçoit pas. Il allie facilité de lecture avec intelligence et émotion. Grâce à son talent naturel pour dépeindre des personnages humains et touchants, Priest nous fait pénétrer dans un univers unique. Méfiez-vous de vos sens mais pas de votre instinct, Le monde inverti n'usurpe pas son titre. Un classique que l'on vous dit.

    Note : 9/10

    Livre lu dans le cadre du challenge Morwenna's List du blog La Prophétie des Ânes  

    Quand Hitler s'empara du lapin rose

     

    CITRIQ


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  • Commentaires

    1
    Lundi 19 Janvier 2015 à 18:53

    Moi j'aurais juste mis 8/10 car le personnage principal est insipide. Mais il se lit merveilleusement, c'est vrai.

    2
    Lundi 19 Janvier 2015 à 21:10

    Insipide ? Hum, je l'ai trouvé très fort au contraire très humain. Il n'est pas aussi flamboyant que d'autres héros de roman certes, mais il est d'autant plus sobre qu'il est proche du commun des mortels.

    3
    Vincent Tinos
    Vendredi 11 Novembre 2016 à 18:46
    Vincent Tinos
    Mmmh moi j'ai trouvé la fin décevante. Je ne suis pas convaincu que tout ne soit qu'affaire de perception. Pourquoi les vêtements se dechirent-ils si ce n'est que perception ? Pour moi il manque quelque chose et ces petites incohérences ou incomplétudes me frustrant un peu. J'aurais aimé en avoir plus... :-P
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