• [Critique] Le Paradoxe de Fermi

    [Critique] Le Paradoxe de Fermi

    Le genre post-apocalyptique a le vent en poupe ces dernières années. On peut se demander d'ailleurs dans quelle mesure ce phénomène est influencé par la situation actuelle. Entre les (nombreux) conflits qui agitent la planète, la question écologique de plus en plus prégnante et une surpopulation galopante, il semble que l'on ait bien du mal à imaginer un futur utopique à l'humanité. Dans ce contexte, les éditions Denoël ont décidé de rééditer un roman paru dans les années 2002 : Le Paradoxe de Fermi. Tirant son nom du célèbre problème posé par le physicien Enrico Fermi, le livre confronte l'anéantissement de la race humaine suite à un cataclysme économique à la thèse du scientifique italien qui peu se résumer à la question suivante : Comment l'homme pourrait-il être le seul être intelligent de l'univers connu et, dans ce cas, pourquoi n'a-t-on jamais rencontrer une autre civilisation depuis tout ce temps ? Le professeur en mathématiques, Jean-Pierre Boudine a revu l'ensemble de son (court) roman pour permettre à la collection Lunes D'encre d'y ajouter une postface de Jean-Marc Levy-Leblond (physicien français de son état) afin de remettre à disposition cette oeuvre d'une grande pertinence.

    Ce qu'il faut dire tout d'abord à propos du Paradoxe de Fermi, c'est que les apparences sont trompeuses. Il ne s'agit pas tellement d'un roman au sens premier du terme, mais d'une succession de réflexion sur l'humanité actuelle, qu'elles soient sociétales ou anthropologiques avec pour toile de fond l'aventure de Robert Poinsot, un parisien qui couche sur le papier un témoignage de la fin des temps. Ecrit en chapitres courts (55 au total), le livre s'attache à nous raconter par l'artifice épistolaire comment l'humanité a sombré et cela avec une crédibilité proprement effrayante. Poinsot s'avère rapidement un homme instruit et cultivé possédant la lucidité nécessaire pour trier ses idées, racontant de façon précise l'écroulement de la société moderne. Boudine n'imagine pas une épidémie, une guerre nucléaire ou autre apocalypse zombie. Il opte pour quelque chose d'infiniment plus réaliste (et plus proche) : la crise économique.

    Avec une grande patience, il démontre comment la société moderne repose sur un système de réseaux se soutenant les uns les autres et comment, sans la toile de l'économie mondiale boursière pour sous-tendre le tout, l'humanité a toutes les chances de dégringoler. Prenez le Krach boursier de 1929, multiplié-le par cent et vous obtenez le point de départ du Paradoxe de Fermi. Dès lors, le narrateur nous explique comment le fragile équilibre se rompt et comment, en l'espace de quelques années, la société s'écroule sur elle-même. Privés de monnaie, puis de système de sécurité et de lois, les hommes tombent dans l'anarchie, s'autodétruisent. Une pulsion de mort vue à travers différentes échelles par l'auteur : l'échelle mondiale avec l’anéantissement du Moyen-Orient (dont il analyse avec grande pertinence les enjeux actuels) ou du sud-est asiatique, mais aussi l'échelle régionale avec le lente déliquescence de la structure sociale urbaine, la fermeture des centrales, en fait la fin de tout ce qui définit notre vie moderne. 

    Ce qui effraie tant dans cette démonstration, c'est que Boudine décrit quelque chose d'incroyablement crédible et proche de nous. Le début du livre serait d'ailleurs à mettre en relation avec l'excellent film Margin Call qui racontait le monstre incompréhensible qu'est devenu la Bourse. Avec sobriété, le français nous prouve que tout ce que nous tenons pour acquis reste incroyablement fragile, d'autant plus qu'il ne s'agit pas de crise comparable avec ce que nos ancêtres ont vécu. En effet, l'Homo Modernus est très loin d'avoir la ressource naturelle de ses ancêtres du Moyen-âge ou de l'Antiquité. Robert Poinsot, présenté comme un homme moyen mais cultivé, effraie encore davantage. Pourquoi ? Parce qu'il est un peu l'archétype de l'individu lambda moderne et qu'il n'a, à aucun moment, une seule petite chance de survivre à ce cataclysme. La description de son parcours n'a certes rien d'original (en effet, comme on l'a dit plus haut, la partie romancée n'est qu'un prétexte) mais les réflexions qu'il mène au cours de son périple valent leur pesant d'or.

    Le Paradoxe de Fermi donne des pistes géopolitiques, économiques et sociales dans un premier temps à cette apocalypse. Puis, Boudine creuse son sujet et finit par confronter sa fin du monde à ses racines anthropologiques. Il replace l'être humain au cœur de la question et s'interroge. Pour poser ces questions, il a recours au Paradoxe de Fermi. Quelques chapitres se consacrent à une discussion-fleuve entre plusieurs personnages autour de la solitude de l'homme dans l'univers puis à ses raisons. Il semble que le livre entier n'existe que pour ce débat. D'une grande richesse, il explore des questions comme la nature humaine, les chemins de l'évolution et l'épineux problème de la compatibilité de l'intelligence avec la préservation de l'espèce. L'homme est-il trop intelligent pour son propre bien ? Est-il une impasse de l'évolution ? Entre quête de signification et échappement de l'humanité à toute pensée raisonnable (la question du contrôle démographique par exemple, ultime tabou), Boudine tente de faire la synthèse des réponses apportées au Paradoxe de Fermi. Si le récit n'est pas de première fraîcheur et qu'il ne surprendra clairement aucun amateur de science-fiction, l'intelligence du fond ainsi que la multitude d'idées lancées par l'auteur finissent par largement combler cette lacune.

    On pourra reprocher également une fin un tantinet rapide - on réalise alors d'autant mieux que la trame narrative n'était qu'un prétexte pour ce débat sur le paradoxe de Fermi - mais ce serait occulter en réalité toute la richesse intellectuelle de cette oeuvre froidement réaliste. Il faut bien l'avouer, Le Paradoxe de Fermi se révèle d'un pessimisme à toute épreuve, le genre de chose qui fait froid dans le dos pour tout dire. Cependant, on ne peut s'empêcher de croire que Jean-Pierre Boudine tente d'avertir et de tirer la sonnette d'alarme. La post-face de Lévy-Leblond permet de prolonger l'expérience tout en donnant encore un autre angle de réflexion autour de la solitude humaine dans la galaxie. Une nouvelle fois, c'est passionnant pour peu que l'on s'intéresse un tant soit peu à la question.

    Ce très court ouvrage (170 pages environ) ne réjouira guère les amateurs de post-apocalyptique qui n'y trouveront qu'une énième variante sur la fin du monde. Ce serait se méprendre sur le but du livre qui mise tout sur son fond scientifique ainsi que sur son aspect réaliste. De ce côté, Le Paradoxe de Fermi sera un régal pour tous les amoureux de science-fiction spéculative. De par sa richesse intellectuelle et par sa pertinence de tous les instants, l'ouvrage de Jean-Pierre Boudine mérite toute notre attention.

    Note : 7,5/10

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