• [Critique] Le Président

    [Critique] Le Président


    Dans un pays imaginaire, à notre époque, Le Président gouverne d'une poigne de fer. Vivant dans l'opulence de son palais, veillant sur son petit-fils Dachi, il doit composer avec deux filles et une femme pas forcément commodes. Jusqu'au jour où les lumières de la grande capitale ne se rallument plus malgré ses ordres. Dans le pays, affamé et appauvri par des années de dictature sanglante, le peuple se soulève. Alors que le reste de sa famille prend la fuite, le président et son petit-fils restent, incapable de voir que le pouvoir en place est déjà tombé. Commence alors une fuite dans un état à feu et à sang où les milices font régner la terreur et où le président va devenir un humble citoyen broyé par la peur et la violence. Une révolution pour le meilleur ?


    Réalisateur iranien en exil en Afghanistan, Mohsen Makhmalbaf n'en est pas à son coup d'essai, loin de là. Le Président est son vingt-quatrième long-métrage après des films comme Kandahar ou Le Silence. Il choisit de bâtir cette fois un récit autour d'un pays fantasmé (à moins que...) et d'un dictateur inventé de toutes pièces (à moins que...). Emmené par un casting d'illustres inconnus sous nos latitudes, Le Président a subi le même sort en France que le reste des films indépendants...à savoir une diffusion confidentielle. Encore une fois, le spectateur un tant soit peu exigeant aura vraiment de quoi se plaindre puisque le long-métrage de l'iranien fait du bien là où il fait mal. Construit comme un conte noir en même temps qu'un authentique voyage initiatique, Le Président déjoue les attentes et se hisse au final bien plus haut que ne le laissait entrevoir son postulat de départ.

    Tout va très vite dans Le Président. A peine le spectateur a-t-il fait la connaissance du dictateur et de Dachi, son petit-fils, que le régime s'effondre, poussant le garçon et l'ex-tyran à prendre la fuite pour échapper à la mort. Makhmalbaf choisit de positionner son film dans une sorte de fable moderne très très noire où toute ressemblance n'est que pure coïncidence avec la réalité. Archétype du dictateur violent et dénué d'humanité de prime abord, le fameux président va retrouver une sorte de dimension humaine au fur et à mesure de son périple. Le regard qu'il porte sur son petit-fils qu'il tente par tous les moyens de sauver, ou celui qu'il pourra porter sur les hommes et femmes à qui il aura fait tant de mal, tout porte à croire qu'au fond, bien au fond, se terre un être humain. Difficile à croire, évidemment. Mais c'est là toute la subtilité du propos de l'iranien. Vous ne trouverez pas le diable derrière le plus immonde des dictateurs, juste une personne pathétique à qui l'on a donné les moyens de faire tout ce qu'il désire. Dans ces cas là, l'homme choisit rarement de faire le bien.

    Le Président s'intéresse non seulement à décortiquer méthodiquement le personnage complexe de son dictateur, très justement interprété par le génial Misha Gomiashvili, mais aussi celui de son petit fils. Quel regard peut porter un enfant sur le mal, la toute-puissance et la violence ? Quel peut-être l'impact du pouvoir sur un garçon de cet âge ? C'est les questions que posent Makhmalbaf tout en nous montrant la perte d'innocence de Dachi. Même si l'on sait que le président est une ordure de la pire espèce, on ne peut s'empêcher de prendre ces deux-là en pitié. Tout simplement parce que ce qui se passe autour d'eux ne vaut pas mieux. C'est l'axe le plus essentiel du film, et certainement le plus intelligent. A la manière d'un Volodine, le réalisateur iranien s'interroge : détruire une dictature, mettre à bas un tyran...mais pour quoi faire ? Qu'est-ce qui vient après ? Le sentiment amer de cette révolution de pacotille culmine dans les scènes où l'armée et les miliciens commettent l'indicible, du viol au meurtre sauvage, la nature des nouveaux maîtres a de quoi faire froid dans le dos. En cela, Le Président reste un film d'une noirceur absolue.

    Mohsen Makhmalbaf touche au plus juste quand il s'interroge à propos de cette succession naturelle...qui trouvera d'autant plus d'échos à l'heure actuelle. Plus loin, l'iranien accuse. A qui incombe la faute d'un régime totalitaire ? A un seul homme ? Certainement pas. Les coupables se trouvent dans ceux qui l'ont porté au pouvoir, qui l'ont acclamé, qui l'ont suivi, qui ont tué pour lui. Pourquoi tellement désirer la tête d'un homme si ce n'est pour se dédouaner soi-même ? Le Président fait mal car, en définitive, il renvoie à cette hypocrisie toute humaine de l'après-révolution. Grâce à quelques scènes géniales où le talent de metteur en scène de Makhmalbaf se trouve en première ligne, le film nous interroge et nous étreint. Jusqu'à cette scène finale sur la plage, d'une cruauté assumée et portant un regard définitivement désabusé sur un genre humain pathétique. Comment briser ce cercle infernal ? Mohsen n'a pas la réponse...et l'on doute que quiconque l'ait un jour.

    Petite pépite discrète, Le Président prouve qu'un budget restreint ne freine en rien un réalisateur avec du talent et des idées. Conte noir aux multiples niveaux de lectures, le long-métrage de Mohsen Makhmalbaf nous concerne tous. Il renvoie à la Lybie, à la Syrie, à L'Iran, à la Russie ou à l'Irak. Il renvoie au jugement propret que nous inculque les médias entre le camp du mal et celui du bien.
    Seulement voilà, le mal triomphe.
    Pauvres humains.


    Note : 8.5/10

    Meilleures scènes : La longue fuite avec les ex-détenus - Le mariage intercepté - La plage


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