• [Critique] Le Soleil des Scorta

    [Critique] Le Soleil des Scorta

    Prix Goncourt 2004

    Laurent Gaudé avait déjà séduit son monde lors de la parution du génial La mort du roi Tsongor. Il avait d'ailleurs été cité au Prix Goncourt avant de devoir se contenter de son équivalent lycéen et du prix des libraires. En 2004, il récidive avec un roman tout à fait différent intitulé Le Soleil des Scorta. Plus de fantasy africaine cette fois mais une histoire familiale dans l'Italie de la fin du XIXème siècle et dans les tumultes du XXième. Acclamé par la critique, le livre est couronné par le Prix Goncourt la même année, récompense suprême qui permet à Laurent Gaudé d'occuper le devant de la scène comme il se doit. Véritable succès public, Le Soleil des Scorta prouve que le français est un authentique caméléon, à l'aise aussi bien dans la boue des tranchées que sous le soleil des Pouilles. 

    C'est toujours avec un ton unique que Laurent Gaudé entame son récit. Un récit intime, comme toujours, proche de ses personnages, des personnages qu'il aime de la première à la dernière page. Nous sommes dans les Pouilles, Sud-Est de l'Italie, dans le village de Montepuccio en l'année 1875. Un bandit local, Luciano Mascalzone, vient prendre celle qu'il a toujours voulu aimer, même l'espace d'une nuit. De l'union étrange entre Luciano et Immacolata naîtra Rocco, le premier des Scorta. Ce nom, inventé par le garçon orphelin, va passer de génération en génération pour devenir le patronyme le plus connu de Montepuccio. Au gré des ans, les Scorta vont vivre, aimer, haïr et périr sous le soleil des Pouilles. Témoin du temps qui passe, la vieille Carmela Scorta raconte à Don Salvatore, le curé du village, la vérité d'une famille unique et passionnante. A l'ombre des oliviers, les Scorta vivent avec passion et c'est toute l'Italie qui déborde de ce roman.

    Gaudé alterne dix chapitres narrant l'histoire des différentes membres de la famille Scorta et la confession de Carmela Scorta qui vient ponctuer chaque chapitre et faire comprendre au lecteur que c'est elle, en réalité, qui livre cette histoire. Une histoire grandiose mais pudique, que Laurent Gaudé nous conte dans son style unique, à la fois poétique, doux et théâtral. Par envolées, la narration se fait joyau, elle transperce le cœur de son lecteur, arrivant petit à petit à nous faire rentrer dans cette famille italienne majestueuse. Que montre l'écrivain français avec Le Soleil des Scorta ? D'abord, il montre l'Italie et une certaine région, celle des Pouilles et du massif Gargano, où l'auteur réside une partie de l'année. Cette fresque familiale, c'est évidemment le prétexte tout trouvé pour livrer une véritable déclaration d'amour à une région et à un peuple, celui d'une Italie rurale. Ce peuple, l'auteur semble le détester autant qu'il l'aime. Simple et stupide, vénal au possible, il sait se montrer aussi humble et généreux quand il le souhaite. Le poids de la tradition et des coutumes soude ce petit monde, sorte de microcosme humain flamboyant et attachant en diable.

    Ensuite, c'est surtout la force de la famille, des liens du sang ET de l'amitié que met en avant le Soleil des Scorta. Qu'est-ce qu'une famille ? Qu'est-ce qu'une fratrie ? C'est l'esprit de solidarité, une façon d'aimer unique et entière, qui dévore, qui consume, qui étonne. Laurent Gaudé ne veut pas limiter sa définition romanesque de la famille aux seuls liens du sang. Il l'étend à l'amitié, aux liens de camaraderie, aux confessions. Les amis ne sont-ils pas la famille que l'on se choisit ? Ainsi, Rafaelle devient-il un Scorta non pas par le sang mais par la fidélité de ses sentiments. A travers cette histoire multi-générationelle, Gaudé dresse un portrait unique et infiniment beau du concept de la famille. Il arrive avec une dextérité surprenante à mêler le trivial à la grande histoire. Un repas de famille devient un intense moment de bonheur, un vol qui parait anodin conditionne toute une vie, la rencontre avec une seule femme change une destinée. C'est de l'insignifiant que vient le beau...ou le laid. Car l'écrivain ne nous épargne pas pour autant les drames de la vie au contraire.

    Ce sont les drames qui façonnent l'histoire familiale, les grands et les petits secrets qui construisent un mythe. Il y a ce voyage vers New-York et sa légende, ce bandit de grand chemin qui les a fait naître, ce bureau de tabac qui va tout changer et la force des sentiments toujours. Cette intense fournaise d'amour, de haine, de pleurs et de joie. Au centre, la sueur, la capacité des uns et des autres à se dépasser, pour les siens, pour ceux qu'ils aiment. Et puis, les années passant, les gens vieillissant, restent des regrets, une mélancolie lancinante qui explose dans le récit à la première personne de la vieille Carmela, véritable diamant dans ce trésor narratif. On retrouve là les poignants sentiments de misère de Cris, les vibrantes déclarations d'amour de la mort du roi Tsongor. Dans Carmela, c'est l'âme centenaire des Scorta qui parle, le fantôme des noëls passés et la tristesse de ce qui n'a jamais eu lieu. D'une histoire d'amour sacrifiée sur l'autel familial, d'une disparition d'enfant dont on ne se remet pas. Pour tout dire, c'est le changement, lent et inexorable, qui abîme tout. Seuls restent les souvenirs, les bons comme les mauvais et cet intime sentiment que quelque part, fils, petit-fils et petites filles emportent avec eux un brin du sang familial. Il faut que l'histoire survive pour que continuent à exister les ancêtres.

    C'est un sublime roman que livre Laurent Gaudé une nouvelle fois, sur un sujet bien plus compliqué qu'il n'y parait car certainement bien plus banal de prime abord que celui de son précédent roman. Beau, sincère, touchant et surtout stylistiquement épatant, Le Soleil des Scorta se déguste lentement pour en apprécier toute la pleine saveur, à la fois émotionnelle et romanesque. 

     

    Note : 10/10

    CITRIQ

    La critique de Cris de Laurent Gaudé
    La critique de La Mort du roi Tsongor de Laurent Gaudé.

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 5 Juillet à 09:54

    Très beau roman en effet, mon préféré de cet auteur. 

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