• [Critique] Le Son du cor

    [Critique] Le Son du cor

     En juin dernier, les éditions Mnémos réédite un curieux roman uchronique : Le Son du cor. Ecrit en 1950 et publié en 1952, l'ouvrage de Sarban (pseudonyme de l'anglais John William Wall) est initialement paru en France en 1970. Il s'agit de l'unique roman écrit par le britannique. Bien avant Le Maître du Haut-Château de Philip K.Dick, Sarban imagine un monde où l'Allemagne Nazie a gagné. Un monde où les races inférieures sont chassés comme du bétail et où le Reich est devenu une sorte de Moyen-âge intangible. L'écrivain anglais fait des choix pour le moins curieux dans son abord de l'intrigue donnant au Son du cor une atmosphère des plus singulières. Cette réédition (qui profite de l'adaptation en série de The Man in the High Castle ? Ou qui tente de s'insérer dans la vague de rééditions des uchronies nazies aux côtés de SS-GB et Swastika Night ?) permet de (re)découvrir une aventure inquiétante. 

    En quoi le roman de Sarban est-il si particulier ? Là où Philip Dick ou Robert Harris imaginaient un futur où l'Allemagne avait remporté la guerre, Sarban, lui, ne procède pas vraiment de la même manière. C'est au cours d'une soirée comme les autres qu'Alan Querdillon se confie à son ami sur ce qui lui est arrivé durant la seconde guerre mondiale. En tant que soldat de sa Majesté, Querdillon fut fait prisonnier par les allemands durant la guerre. Alors qu'il parvient à s'échapper du camp où il est retenu, l'anglais tombe malencontreusement sur une clôture électrifiée au milieu d'une forêt. A son réveil, il est allongé dans une chambre de convalescence sous les soins de plusieurs infirmières. Avec stupeur, il découvre qu'il n'est plus dans son époque, et qu'il se trouve en l'an 102 du Reich de Mille Ans proclamé par Adolf Hitler. Sous la coupe du brutal comte Von Hackelnberg, Alan s'enfonce dans un cauchemar. 

    Ce qui fait l'originalité de cette histoire, c'est qu'il ne s'agit pas d'une uchronie dans le sens le plus strict du terme. On pourrait même largement contester cette étiquette. L'univers effroyable décrit par le narrateur tient plutôt du cauchemar ou de l'hallucination (ce qu'il craint lui-même car il dit à plusieurs reprises avoir été fou). On pourrait même aller plus loin et s'interroger sur un possible monde parallèle entrevu par Alan après son choc électrique. Il est également possible de considérer Le Son du cor comme un roman d'horreur, purement et simplement, où un soldat traumatisé par son expérience de la guerre contre les nazis s'imagine un monde dominé par eux. L'ouvrage de Sarban pourrait très bien être un exercice de style où l'auteur s'amuserait à décrire la barbarie nazie en la ramenant à son élément le plus fondamental.

    Passé une courte introduction qui replace le contexte dans lequel Alan va narrer son expérience à son ami (le premier narrateur du récit), le lecteur est plongé dans un monde qui n'a pas grand chose à voir avec de la science-fiction mais plutôt avec une sorte d'univers moyenâgeux où la cruauté nazi a imposé son tempo au reste du monde. Les hauts dignitaires du régime disposent d'immenses domaines, et peuvent laisser libre cours à leurs pulsions les plus atroces. Dans le domaine du comte Von Hackelberg, on s'adonne d'ailleurs à toutes sortes de jeux cruels impliquant esclaves humains et animaux. Encore une fois, c'est ici que Le Son du cor adopte un ton très particulier. Sarban ne s'attarde quasiment pas sur les changements politiques et sociaux du Reich de mille ans mais discourt longuement sur les activités sadiques des nazis. On rentre ainsi de plein pied dans l'horreur avec les tortures physiques, psychologiques et sexuelles du comte. 

    Quelque part entre La Chasse du comte Zaroff et l'île du Docteur Moreau, l'homme est ici ramené à son instinct primal. Sarban développe un message assez retors mais intelligent. La domination nazie fait régresser l'homme vers sa condition de bête. Qu'il y soit contraint, comme les esclaves et autres femmes-chats, ou qu'il s'y plie avec bonheur comme les dignitaires nazis eux-mêmes. Sarban exorcise les découvertes des horreurs de la guerre en livrant un récit des plus improbables mais hautement symbolique de l'état d'esprit d'après-guerre. L'Allemagne, dans l'inconscient populaire, est devenu un parangon de barbarie. Cette histoire relativement courte à l'arrivée (et traduite par Jacques de Tersac) mélange allègrement les genres pour perdre son lecteur dans un univers terrifiant où l'homme devient une proie. 

    Le Son du cor fascine. Ce fantasme d'uchronie qui convoque horreur, sadisme et ambiance moyenâgeuse n'est peut-être pas le meilleur texte autour d'une possible victoire nazie durant la seconde guerre mondiale, mais reste certainement l'un des romans les plus singuliers s'y intéressant.

     

    Note : 7/10


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