• [Critique] Les ascensions de Werner Herzog

    [Critique] Les ascensions de Werner Herzog

    Cinéaste désormais légendaire, Werner Herzog n'est cependant pas connu uniquement pour ses long-métrages. Loin de là même. Il est aussi un maître ès documentaires reconnu. Dans le cadre d'une rétrospective récente, les cinéma Majestic ont eu la bonne idée de projeter deux moyens-métrages documentaires rassemblés sous le nom "Les ascensions de Werner Herzog". A l'intérieur, le spectateur aura le bonheur de visionner La Soufrière datant de 1977 et Gasherbrum, la montagne lumineuse de 1984, deux documentaires qui ont en commun de s'intéresser à des montagnes (plus exactement deux montagnes et un volcan). Un bon moyen de découvrir Herzog sans passer par la face nord.

    Le premier documentaire nous transporter en 1976 sur l'île de la Guadeloupe. La Soufrière est sur le point d'entrer en éruption selon tous les spécialistes. Ainsi, les 75000 habitants de Basse-Terre ont été évacué en attendant l'inévitable catastrophe. Tous ? Non, pas tous ! Quelques irréductibles guadeloupéens ont refusé de partir. Surpris par ce courage insensé, Werner Herzog décide de se rendre sur place pour aller à leur rencontre alors que le volcan menace d'exploser d'un instant à l'autre. La Soufrière est un document étrange. En fait, Herzog le reconnait d’ailleurs lui-même, il s'agit d'un témoignage sur une catastrophe inéluctable qui n'est jamais arrivée. Quel est dès lors l’intérêt de ce reportage ? D'abord de nous montrer une ville morte, totalement déserte avec une ambiance de fin du monde étrange et cotonneuse dans l'ombre d'un Dieu en colère, le dieu volcan. Les images de Basse-Terre sont saisissantes mais c'est finalement l'interview des quelques habitants résolus à rester qui fait beaucoup. On y découvre des noirs démunis et d'une fatalité à toute épreuve. Herzog interpelle face à la misère d'hommes qui n'ont rien et ne voient pas la différence de partir ou pas, puisqu'il ne change pas leur destin. La non-catastrophe alertera d'ailleurs les autorités sur la pauvreté et la détresse de la population noire de Guadeloupe. Au milieu, Herzog nous apprend également le pourquoi de cette peur panique en nous narrant la catastrophe de l'éruption du mont Pelée en 1902. A faire froid dans le dos. Arrivé au bout, le document laisse une étrange sensation. On s'attendait à une catastrophe volcanique et puis...rien. Reste que La Soufrière est une expérience aussi courte que surprenante, filmée avec le talent coutumier de Herzog. Une curiosité.

    Pour le second document, Werner Herzog choisit de suivre l'expédition des alpinistes Reinhold Messner et Hans Kammerlander. Les deux hommes ont décidé d'enchaîner l'ascension successive de deux sommets de la chaîne Himalayenne culminant à 8000 mètres d'altitude, le tout sans camp de base. L'immense intelligence d'Herzog dans Gasherbrum, la montagne lumineuse, c'est d'éviter de nous entraîner dans un énième suivi d'une ascension montagneuse. L'allemand choisi de porter son attention sur un élément bien plus subtil et important : la motivation des alpinistes. Qu'est ce qui fait qu'un homme peut décider d'affronter une telle tourmente ? La pulsion de mort ? L'envie de mourir ? Ou bien plutôt une irrépressible envie de vivre, de se sentir vivant ? En focalisant son attention sur Reinhold Messner qui n'est alors qu'au début de sa carrière légendaire - le premier homme à avoir atteint tous les sommets de plus de 8000 mètres du monde - Herzog touche à l'humanité qui se terre derrière ces défis qui semblent insensés. Son document culmine lors de l'interview dans la tente de Messner où celui-ci en vient à parler de la mort de son frère sur le Nanga Parbat, il touche alors au plus près de la fragilité mais aussi de la force hors du commun de cet alpiniste hors norme. Une autre séquence marque par sa bonhomie et son décalage, et qui vous fera franchement sourire, c'est le massage du Pakistanais de Reinhold alors que celui-ci tente envers et contre tout de répondre à Herzog. Une tranche d'humanité et de pittoresque infiniment touchante. Même si le réalisateur allemand ne suivra pas l'ascension des deux hommes, il filme quelques images lointaines de l'entreprise, d'autant plus impressionnantes que l'on ignore le sort des explorateurs pendant un temps. Gasherbrum s'affirme en réalité non pas comme une entreprise physiquement éprouvante mais plutôt comme une dissection psychologique fascinante. Une petite pépite.

    Malgré l'importance toute relative de La Soufrière, la présence de Gasherbrum dans Les ascensions de Werner Herzog permet d'inscrire le métrage dans la liste des indispensables. Court mais passionnant, cette oeuvre facile d'accès permettra à un certain nombre de spectateurs de découvrir une des voix les plus importantes du cinéma.

    Note : 8/10

    Meilleur segment : Gasherbrum, la montagne lumineuse

    Meilleure scène : L'interview sur la perte du frère de Messner

    Meilleur réplique : "Je ne pense pas qu'un homme qui voudrait se suicider entreprenne même l'ascension d'une montagne"

     


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