• [Critique] Les fils de l'homme

    [Critique] Les fils de l'homme

    Que serait un monde sans voix d'enfants ?
    Un jour, sur toute la planète, les femmes sont devenues stériles. Depuis, tout s'est écroulé.
    Sans avenir, le monde s'est mis à dépérir, à mourir à petit feu. En 2027, Bébé Diego, la plus jeune personne vivante, s'est éteint. Les infos ne font qu'en parler et en Angleterre, comme dans des dizaines d'autres pays, la population est sous le choc. Excepté Théo. Celui-ci prend innocemment un café lorsqu'une bombe explose à quelques pas de lui. Abasourdi, il demande sa journée pour rendre visite à son ami de toujours, Jasper, qui vit en reclus avec sa femme catatonique. Il ne se doute pas que quelques heures plus tard, il sera enlevé par les Poissons, un groupuscule terroriste réclamant l'égalité entre immigrés et citoyens britanniques. Ceux-ci lui proposent un marché : obtenir de son cousin, un ministre, un laissez-passer pour emmener Kee, une jeune Ref, vers un bateau et vers le légendaire projet Humanité. Théo se retrouve bientôt obligé d'accompagner Kee et va traverser tous les dangers pour sauver la jeune femme. Celle-ci possède en effet un secret capable de sauver l'humanité.

    Après avoir enchaîné quelques petits films, le mexicain Alfonso Cuaron saisit une opportunité en or, celle de réaliser un volet de la franchise Harry Potter. Ce troisième volet, intitulé Le Prisonnier d'Azkaban, brille immédiatement après deux volets bien ternes. Grâce à ce tremplin grand public, Cuaron se voit accueillit à bras ouverts par Hollywood. Il peut alors tenter d'adapter deux ans plus tard un roman de science-fiction (que les gens bien comme il faut qualifieront d'anticipation) de P.D. James : Les fils de l'homme. Présenté à la Mostra de Venise la même année, le long-métrage connaît un succès critique fulgurant et croule bientôt sous les éloges. Personne n'avait anticipé que le réalisateur mexicain pourrait donner un film aussi puissant et mémorable. Pourtant, les fils de l'homme s’inscrit instantanément dans le panthéon des plus grands films de science-fiction ...et dans celui des plus grands films tout court. 

    En partant d'un pitch très simple - l'infertilité mondiale a entraîné l'écroulement de la société - Cuaron transcende son matériel de base pour accoucher d'un film grandiose mais d'une noirceur confondante. Le monde en 2027 part à la dérive. Dans cet ouragan, Clive Owen, impérial de bout en bout - on ne dira jamais à quel point cet acteur peut-être formidable lorsqu'il est bien dirigé - incarne Théo. Ex-activiste meurtri par le destin dont la nonchalance s'efface au fur et à mesure de l'avancée des événements. Loin du héros ordinaire, il a, au contraire, tout de l'anti-héros. Il entreprend l’aventure pour l'argent, voir pour une nouvelle occasion de coucher avec son ex-femme. Pendant une grande partie du film, Théo tient plus du citoyen lambda que du vrai héros. Ce qu'il deviendra par la force des choses. Ce qui fait la force immense des Fils de l'homme, c'est un peu cela, celui de présenter des personnages terriblement communs mais qui deviennent extraordinaires par la situation désespérée dans laquelle ils se trouvent englués.

    De Jasper - méconnaissable Michael Caine - à Juliane Moore en passant par la sublime Claire-Hope Ashitey, la galerie de protagonistes du long-métrage est juste parfaite. Cuaron explose les poncifs et touche au plus juste. Sa sensibilité pour capturer des scènes intimistes et pour s'approprier les destins qu'il met en scène font des merveilles. Le mélange subtil entre caractérisation et grandeur des idées de réalisations offre aux Fils de l'homme une envergure insoupçonnée. Cuaron laisse son talent s'exprimer et magnifie ses scènes comme personne. Il raconte avec pudeur et retenue une fin du monde qui pourrait arriver demain, sans gadget high-tech, sans merveille technologique. Juste des villes sales, à moitié en ruines et rongées par la misère. Théo et Kee longent des prés où les cadavres de vaches brûlent à n'en plus finir, détournent les yeux devant les cages à immigrés ou les exécutions sommaires. Cuaron surprend par cette volonté de coller au plus près à une veine crue et réaliste qui finit par submerger le spectateur.

    En promenant sa caméra dans un univers en déroute, le réalisateur mexicain parle de la fin de l'espoir. Il nous explique comment notre futur réside dans nos enfants et comment, sans leurs rires et leurs voix, le monde se meurt. A la fois fable écologique et dystopie Orwellienne, Les Fils de l'homme fait autant réfléchir qu'il glace le sang. Cuaron tient un sujet en or et il le sait. Non seulement il dépeint avec une immense réussite une Angleterre en proie à la plus terrible des dictatures où l'on parque les immigrés dans des ghettos pour les laisser crever à petit feu, mais il nous décrit comment chaque groupe qui constitue le grand ensemble du peuple devient fou. Des plus riches s'enfermant dans de vaines tours d'ivoires et tentant de sauver des œuvres d'arts que personne ne sera plus là pour voir aux plus pauvres qui brandissent la bannière d'Allah ou du terrorisme pour oublier qu'ils sont condamnés, chacun se déconnecte de la réalité. Seuls des hommes comme Théo assistent impuissants à l'apocalypse. Une apocalypse sans feu nucléaire ou grand cataclysme, juste lente, poussiéreuse et sanglante.

    Les Fils de l'homme révèle tout le talent de mise en scène de Cuaron. Le réalisateur livre en effet une myriade de séquences mémorables. On citera pêle-mêle le plan-séquence de l'assaut contre la voiture en début de métrage ou l'incroyable plan-séquence de guerre urbaine dans le ghetto où le mexicain se la joue caméra à l'épaule et nous plonge dans une violence inouïe, d'une brutalité qui saute littéralement au visage. Et puis surtout, Cuaron filme la fin de l'humanité en restant constamment à hauteur humaine. Là où les Fils de l'homme pourrait tomber à tout instant dans le grandiloquent, le réalisateur refuse tout net et capture l'intime. Avec, toujours au milieu, ce sens du détail, de la minutie, réglé comme une horlogerie de maître. Des sifflements dans les oreilles qui persistent bien après une explosion ou un coup de feu. Théo qui épie la conversation retraçant sa propre tragédie familiale à l'abri des regards. Une biche jaillissant d'un couloir d'école à l'abandon. Une conversation sur la disparition des voix d'enfants. Une balise dans une brume impénétrable. Et tellement plus encore. Sur une musique lancinante teintée d'opéra où le tragique devient poignant, où le banal devient extraordinaire. Où certains deviennent des héros anonymes.

    Il y a mille et une façons de parler des Fils de l'homme, mais il n'y a qu'une conclusion : Alfonso Cuaron réalise un chef d'oeuvre, un de plus grands films de l'histoire de la science-fiction et, peut-être, du cinéma moderne. Sa réalisation admirable, son sens aigu de l'intime, ses personnages magnifiques et son Angleterre à l'agonie, autant d'éléments qui rendent le long-métrage unique. Malgré sa noirceur indéniable, Les fils de l'homme arrive tout de même à faire poindre l'espoir. L'espoir de demain, du Tomorrow. Celui qu'il nous reste à saisir encore.
    Il n'est peut-être pas trop tard.


    Note : 10/10

    Meilleure réplique : "Étrange, ce qui se passe dans un monde sans voix d'enfants"

    Meilleures scènes :
    - La scène d'ouverture
    - Théo visitant son cousin
    - L'assaut contre la voiture
    - La révélation de Kee dans la grange
    - La fin de Jasper 
    - Tout le passage du ghetto
    - Le plan-séquence de l'immeuble

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  • Commentaires

    1
    David
    Jeudi 13 Juin 2019 à 01:42
    Sans oublier qu’il y a des détails que personne n’a vu... au moment où Theo se relève de la bataille avec syd, notre antis héros se retrouve embarrassé que la lanière de sa tong droite se détends et la tong commence à se barrer et l’empêche de courir dans le corridor. Il l’envoie au loin vers la sortie avec un coup de pied puis on l’a voit voler au loin. Il n’a pas le choix... soit c’est perdre du temps et remettre sa tong en place et mourrir ou bien c’est accepter d’en perdre une est courir avec juste une tong au pied. Cela lui sera fatal à la sortie lorsqu’il se blesse au pied droit. Il aurait dû la garder à la main jusqu’au final. Mais je pense que dans la vrai vie il aurait perdu les deux lors de la guerria finale et serait trop blessé pour marcher. Dommage ça aurait été mieux encore.
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