• [Critique] Les Sentiers des Astres, Tome 1 : Manesh

    Les Sentiers des Astres, Tome 1 : Manesh

    Prix Imaginales 2015 catégorie meilleur roman francophone


    Il n’y a pas si longtemps que ça, Les Moutons Electriques découvrait un superbe auteur français, Jean-Philippe Jaworski. Aujourd’hui, c’est un autre coup de cœur que nous propose André-François Ruaud avec un écrivain belge, Stefan Platteau. Encensé avant même sa sortie, son premier roman, Manesh, ouvre également la voix à une trilogie
     (décidément) intitulée Les Sentiers des Astres. L’ouvrage s’intègre dans la collection de la Bibliothèque Voltaïque et bénéficie donc du raffinement de celle-ci avec un petit pavé relié de superbe facture comprenant pas moins de 460 pages. Recommandé par Jaworski et Niogret (sans parler d’Ayerdahl), Manesh possède de solides arguments pour attirer l’attention. La question qui reste en suspens, c’est bien entendu de savoir si le roman est à la hauteur des louanges qui l’ont précédé. En route pour le Framar.

    Dans le Vyanthryr, sur l’immense et mythique fleuve appelé Framar, deux gabarres remontent inlassablement le courant. A leur bord, deux équipages de guerriers et d’hommes du commun avec à leur tête le noble Kalendûn Rana et le Barde Fintan Calathynn. Amené à recueillir un énigmatique personnage au bord de la mort, l’expédition va devoir affronter bien d’autres périls dans les forêts profondes qui bordent le fleuve. Leur but ? Trouver le Roi-Diseur, le légendaire oracle qui pourrait changer le cours de la guerre civile faisant rage dans le royaume de l’Héritage. Mais lorsque l’étranger entreprend le récit de son aventure auprès de Fintan, les questions se multiplient sur les véritables objectifs des uns et des autres. La Bâtard dit-il toute la vérité ? Rana peut-il vraiment changer le cours de la guerre et sauver la duchesse de Narrakhin ? Alors que les mystères s’accumulent, les vieilles légendes commencent à s’éveiller…

    Difficile de soutenir, quand on publie son premier roman, une tornade de louanges et de comparaisons toutes plus flatteuses les unes que les autres. Pourquoi ? Parce que les attentes se révèlent alors si hautes que les lecteurs courent le risque d’éprouver une certaine déception vis-à-vis du résultat. C’est pour cela qu’entamer Manesh peut s’avérer périlleux. Heureusement, Stefan Platteau se révèle très rapidement à la hauteur de la qualité promise. Oubliez l’ombre imposante et un tantinet encombrante de Jaworski, le récit de Manesh et de Fintan trouve facilement sa propre voix et son propre chemin. Immédiatement, on apprécie la plume ciselée et fine du belge, aussi à l’aise dans ses descriptions que dans ses dialogues. Vocabulaire riche, phrases travaillées et surtout beaucoup de poésie, le lecteur n’a aucune déception à ressentir vis-à-vis du talent d’écriture de l’auteur qui trouve son tempo et nous immerge dans son monde avec facilité.

    Ce monde, c’est celui de l’Héritage, royaume des hommes déchiré par une guerre civile atroce entre l’Héritier-Roi et les Souranès. Platteau ne prend pas le lecteur par la main et préfère distiller lentement la situation globale dans laquelle baignent ses personnages. A l’image des Instrumentalités de la Nuit, il faut un certain nombre de pages pour cerner l’identité de chacun et le contexte de l’histoire. Dans Manesh, on trouve avant tout un refus de la fantasy épique avec ses immenses batailles et autres intrigues de palais. Non ici, l’auteur se positionne dans une toute autre optique, celui du récit quasiment intimiste, alternant entre conte et récit initiatique, le tout sur un fond de mythes et de légendes ramenées à la surface aussi lentement qu’avance le récit du Bâtard. Cette lenteur peut bien évidemment en rebuter certain mais ce serait alors faire l’impasse sur un formidable talent d’évocation et un travail grandiose sur le rapport des hommes aux êtres divins. 

    D’abord clairement d’inspiration Celtique, la mythologie de Manesh se tourne rapidement vers le côté Hindou et déroule un tableau atypique et réjouissant où les Dieux marchent à l’ombre des anciennes forêts mais aussi, et surtout dans le récit du Bâtard. Platteau fait à ce niveau des merveilles. Il divise son histoire en deux parties distinctes mais entrelacées, celle du naufragé, Manesh, et celle de l’expédition, par la voix de Fintan. Constamment, l’auteur distille des indices des dieux d’antan et s’attarde sur les anciennes légendes qui sont d’ailleurs l’occasion de quelques grandioses fulgurances. La Gigantomachie, la poursuite du Semeur de Feu, les Nendous…lorsque l’écrivain belge plonge dans la mythologie du monde de l’Héritage, le lecteur se retrouve instantanément sous le charme. Mais tout ce background, aussi maîtrisé et sublime soit-il, ne serait rien sans une galerie de personnages convaincants.

    A ce niveau, et sans aller vers les archétypes habituels, Stefan Platteau s’en sort très bien. Si on apprécie forcément les deux protagonistes principaux, à savoir Manesh et l’histoire de sa vie (aussi touchante que fascinante) mais aussi Fintan, ce barde qui nous accompagne du début à la fin pour nous offrir une autre dimension, plus aventureuse certainement, c’est aussi le talent pour esquisser des personnages secondaires attachants qui achève de convaincre le lecteur. Dipak, l’humble palefrenier bien plus sage que son rang ne le laisse deviner, ou Varagwynn, le batelier au grand cœur et pourtant bien moins imposant et charismatique qu’un des frères Rana. C’est aussi cela Manesh, un récit où les « héros » côtoient les simples sans les étouffer, et cherche même à leur rendre honneur. Du fait, il serait faux de rapprocher le roman de Gagner la Guerre mais bien plus de Même pas Mort, du même auteur, avec cette dimension de conte et peuplé de créatures fantastiques, loin des grandes guerres qui ne font que passer dans le lointain.

    Enfin, dernière chose et non des moindres, Platteau entrelace ses deux récits et arrive à la fin de son ouvrage à dresser un monde cohérent et crédible, jamais enclin à l’esbroufe et au clinquant. L’intrigue de Manesh se lie inexorablement à la quête principale des hommes de Rana, et finit par la rejoindre pour terminer sur un cliffhanger rageant et frustrant. Si l’on pourra reprocher une fin qui tarde à venir, il en faudra beaucoup plus pour démonter la construction de l’histoire. L’auteur belge s’incarne d’ailleurs pratiquement dans son récit et l’on finit par s’apercevoir de la parenté entre lui et son Barde, deux conteurs qui doivent rapporter une histoire hors-du-commun à leur auditoire. Nul doute que les deux parviennent à leur fin. Reste alors le lecteur, en rage, littéralement, perdu au milieu des Nendous et des êtres solaires, blotti dans une grotte humide dans l’attente fébrile d’un dénouement que cet auteur sournois se garde bien d’offrir.

    Conclusion ? Manesh n’a pas volé ses louanges. Pour un premier roman, l’essai se révèle bien plus que transformé et c’est à coup sûr une voix importante qui vient de naître dans la fantasy francophone. Avec sa mythologie aux accents indiens et son monde fascinant, Manesh n’en oublie jamais son humanité et sa sincérité. Bercé par l’écriture sauvage et poétique de Stefan Platteau, embarquez sur le Framar, nul doute que vous ne le regretterez pas.
    A présent, monsieur Platteau, au travail, il nous faut la suite !

    Note : 8/10

    Nommé dans la catégorie 
    Meilleur roman fantasy français du prix Elbakin 2014.

     

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  • Commentaires

    1
    Jeudi 19 Juin 2014 à 08:03
    Lorhkan

    Très intéressant !

    Avec une écriture poétique, pour moi qui aime la mythologie et les récits ou dieux et hommes se mêlent, "Manesh" semble s'adresser à moi, non ?

    2
    Jeudi 19 Juin 2014 à 09:04
    Oui, si tu apprécies le genre mythes et légendes où dieux et hommes se croisent, je crois que Manesh te plaira...
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